‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 48 sur 51 · XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVIII, XXIX, XXXIII · texte numérisé non relu

XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVIII, XXIX, XXXIII

n Quant aux autres documents appartenant tous à la correspondance du prince Eugène avec la princesse Auguste, sa femme, ils n'ont pu être l'objet d'une semblable vérification de la part du soussigné, cette correspondance ne se trouvant pas actuellement à Saint-Pétersbourg.

» En foi de quoi, le présent certificat a été délivré à M. Planât

de la Faye, ancien officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon.

») Le conseiller (VÉtal, secrétaire de S. A. I. madame la

(jrandc-duchesse Marie TSicolaevna, et dirigeant les affaires

de la commission de tutelle.

» E. Ml'ssard.

» Je soussigné, premier secrétaire de l'ambassade de France en Russie, certifie la signature ci-dessus de M. IMussard.

» Ch. Baudin.

» Pétersbourg, 15 avril 1857. »

Les instructions envoyées par l'Empereur au vice-roi d'Italie portent le n" 10 dans la brochure de M. Planât de la Faye. 11 résulte donc du certificat que je viens de lire que la copie transcrite dans cette brochure est conforme à l'original déposé dans les arcliives de la famille de Leuchtenberg à Saint-Pétersbourg.

Et iiiainlenanl, quels sont les titres du général d'Anthouard à la confiance qu'on lui accorde? Est-ce un témoin irréprochable? Pourquoi la note déposée par lui furtivement, dit-on, au ministère de la guerre et reproduite textuellement par le Spectateur militaire, ne donne-t-elle pas le texte des instructions? C'est peut-être que M. d'Anthouard n'en avait pas gardé la copie; c'est qu'il s'en rapportait à sa mémoire... Qui m'assure de la fidélité de ses souvenirs? Qui me prouve qu'il n'a pas substitué des instructions de fantaisie aux instructions vraies? Et puis éfait-il impartial? n'était-il pas au contraire un ennemi obéissant à un sentiment de vengeance ? Les choses en sont arrivées à ce point qu'il faut tout dire. Oui, le général d'Anthouard était un ennemi, un détracteur systématique du prince Eugène. La veuve du vice-roi ne s'y trompait pas. Écoutez ce qu'elle écrivait le 10 octobre 1836, dans une lettre qui est toute de sa main, et dont la date prouve sutlisamment qu'elle n'a pas été faite pour les besoins de la cause :

« Je suis indignée des calomnies du g... d'A...; mais elles ne m'étonnent pas; car il s'est conduit avec bien de l'ingratitude envers le prince auquel il devait tant, et ne m'a jamais pardonné que je n'aie pas été la dupe de ses intrigues (*). »

De sérieuses mésintelligences, en effet, s'étaient élevées bien avant que le général ei!it quitté le service du vice-roi d'Italie : il faut en chercher la cause dans des ambitions déçues, des espérances trompées, toutes choses dont il est inutile d'entretenir le tribunal. Plus tard, elles se sont compliquées de questions pénibles dont la trace se retrouve dans les pièces que je puis lire, car elles ont été publiées.

Le 3 novembre 4823, le prince Eugène écrivait au baron Darnay :

«... Quant à la demande du général d'Anthouard, vous connaissez vous-même trop bien mes affaires pour ne pas savoir

(*) Voir l'Introduction, page XVI!.

qu'il m'est impossible de satisfaire ù son désir. Je me garderai bien d'ajouter que vous savez aussi bien que moi qu'il s'en faut de beaucoup que j'aie eu à me louer de la conduite de ce général, lors et depuis que nous sommes séparés... »

Vous apprécierez celte circonstance, vous vous demanderez si l'homme à qui s'adressait cette lettre peut fournir à l'histoire un témoignage bien désintéressé, et vous verrez si ce n'est pas là le mobile de cette accusation suspecte qui poursuit depuis trente ans la mémoire du prince Eugène.

Voilà les faits : ce sont de petits faits peut-être au point de vue de la critique historique; l'histoire envisagée de haut ne s'en préoccuperait peut- être pas. Mais ce sont des faits considérables ici, devant le tribunal, quand il s'agit d'établir le degré de certitude que présentent desdocuments, quand ils'agit de peser la valeur morale des témoignages, et quand on sait, comme vous ne le savez que trop, quelles misérables causes déterminent souvent les actions humaines, quelles honteuses et mesquines passions peuvent germer dans le cœur humain.

Je conclus : La version du général d'Anthouard est isolée, sans authenticité : elle n'a que sa parole pour garantie, et je vous ai montré si elle est sincère; pour moi, cette version est inacceptable.

Au contraire, le document produit par les filles du prince Eugène est appuyé sur les preuves les plus irrécusables d'authenticité; il est conforme, dans son ensemble et dans ses détails, aux correspondances, aux faits extérieurs; il est donc le seul vrai, et je veux le répéter, dussé-je aller jusqu'à la satiété^ il est certain qu'il n'ordonnait pas l'évacuation de l'Italie.

Par conséquent, toutes les hypothèses construites sur le document émané du général d'Anthouard disparaissent, et la prétendue trahison et les faiblesses du prince Eugène, tout cela devient une fable ridicule qu'un historien sérieux ne prendrait même pas la peine de discuter.

Sur ce point je n'ai plus rien à dire, et je passe à de.^

preuves d'un autre ordre; elles me paraissent bien plus convaincantes, bien plus décisives encore. J ajoute qu'elles sont puisées aux sources les plus pures, car elles ressortent de l'examen que j'ai fait moi-même des pièces officielles déposées aux Archives impériales.

Je crois, messieurs, que c'est en toutes matières, surtout dans les matières historiques, s'exposer à de graves erreurs que d'isoler les faits et de ne pas les examiner un à un dans leurs rapports avec les autres événements au milieu desquels ils se sont développés, et qui leur servent de cadre, presque toujours aussi d'explication. Par exemple, dans le débat actuel, ne pas tenir compte des vues générales de l'Empereur, et l'on peut les retrouver dans les actes ofticiels et dans sa correspondance, ne pas tenir compte de ses intentions générales, de l'ensemble des faits qui tous ont porté sa forte empreinte, c'est risquer de ne pas arriver à une notion nette des choses, à une perception exacte des volontés, et de leur attribuer une fausse signification. De là, tant de jugements erronés.

Or, voyez les faits :

Nous sommes en novembre 1813, après la rupture du congrès de Prague, après les batailles de Dresde et Leipsick. Des conférences vont s'ouvrir ou sont déjà ouvertes à Manheim; les hostilités sont momentanément suspendues ; mais, toutes les prévisions l'attestent, la guerre va recommencer plus ardente que jamais : le territoire est menacé ; toutefois la prodigieuse activité de l'Empereur s'occupe d'en préparer la défense. Sa pensée, j'espère vous le montrer, a passsé par trois phases bien distinctes, et elle a subi trois modifications assez tranchées pour qu'il soit facile de les saisir, quant à la conservation de l'Italie. Elle a, et cela était inévitable, subi le contre-coup des événements, elle a dû osciller avec eux. Napoléon ne croyait pas à la possibilité d'une invasion avant 1814; à cette époque tout devait être prêt pour la plus énergique résistance. Contrairement à cette prévision, les alliés passèrent la frontière dans la nuit du 31 décembre 1813 au

1*' janvier 1814. Mais comment m) événement qui déconcertait toutes les prévisions en janvier pouvait-il exercer une influence quelconque sur les résolutions formées par rEmpereur au mois de novembre précédent ? Cela ne se concevrait pas : or, je dis que sa volonté inébranlable au mois de novembre, à l'époque où se placent, suivant M. d'Anthouard, les précédentes instructions et le plan général qui s'y rattache ayant pour objet l'évacuation de l'Italie, je dis que sa volonté positivement exprimée était précisément de la conserver.

U ne faut pas qu'il y ait de doute sur ce point : je n'entends ni discuter ni interpréter, et c'est la pensée de Napoléon luimême que je vais faire connaître au tribunal.

Je détache de sa correspondance de novembre 1813 avec les principaux agents de sa puissance en Italie les fragments que voici :

Au duc de Lodi.

« Saint-Cloud, 16 novembre 1813.

» ... Je m'occupe de l'Italie; je vais réunira Turin une armée de 100,000 hommes, et quelque chose qui arrive, le royaume peut compter que je ne l'abandonnerai point. Des circonstances imprévues ont rendu critique le moment actuel ; mais tout est en train de se réparer. »

^u ministre de la guerre.

« Saint-Cloud, 17 novembre 1813.

» ... En Italie, je vais avoir besoin de /»0,000 hommes... Par ces dispositions, l'Italie recevra 58,000 hommes..., et, comme indépendamment des places, elle a ^0,000 hommes sous les armes... cela portera mes forces au delà des Alpes à un nombre très-considérable. »

A la princesse Élisa.

» Saint-Cloud, 18 novembre 1813.

»... Faites connaître en Italie qu'on ne doit avoir rien à craindre et que je n'abandonnerai pas ce pays. »

Du même jour, une autre dépêche où TEmpereur parle des forces qu'il réunit en Italie.

Je signale encore an tribunal une lettre inédite que je retrouve dans la masse des documents et qui est précisément adressée au prince Eugène :

« Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.

» Mon fils,

» Écrivez à la grande-duchesse et au général Miollisque, quand même vous seriez obligé d'abandonner l'Adige, ils doivent rester où ils sont... Votre position sur le Mincio garde Parme .. »

Ces quelques lignes exigent un commentaire. Si vous avez gardé le souvenir des ordres donnés par l'Empereur au prince Eugène, vous y avez vu exprimée cette pensée qu'il ne fallait abandonner la ligne de l'Adige qu'après une grande bataille, et qu'au cas où elle serait perdue, il faudrait se replier sur le Mincio.

Eh bien! cette pensée que les instructions que j'ai sous les yeux, et que toute personne sensée tiendra pour vraies, ont exprimée deux jours plus tard, le 20 novembre, vous en voyez non-seulement le germe, mais, pour ainsi dire, le développement dans la lettre du 18-, nouvelle preuve de l'exactitude et de la sincérité matérielles de la publication faite par les soins de M. Planât de la Paye, et l'impossibUité où nous sommes d'admettre la version du général d'Anthouard.

Enfin, et pour clore cette série de documents, dont la signification est si précieuse, dont les conséquences aboutissent si impérieusement au but que je me propose d'atteindre, je lis dans une lettre du 2 janvier 181-4, adressée au ministre de la guerre, ce qui suit :

« Tous les conscrits qui sont déjà partis de leurs dépôts pour se rendre en Italie, vous les laisserez continuer leur route. »

J'aurais pu niiiltiplirr à l'infini ces citations; car la pensée

toujours une, toujours identique de l'Empereur, quant à la conservation de l'Italie, s'est manifestée sous les formes les plus diverses, soit qu'il ait formellement exprimé son intention, soit qu'il ait indiqué les moyens à employer pour la réaliser. Les dépêches se multiplient au prince Borghèse, au général Miollis, au ministre de la guerre, au prince Eugène : il faut hâter le départ des conscrits; il faut pourvoir à leur équipement, à la concentration des munitions, à l'instruction des nouveaux soldats, à leur incorporation régulière dans les régiments qui sont en Italie. Or, sans prétendre à la moindre habileté administrative et militaire, mais en raisonnant avec le vulgaire bon sens, est- il possible d'imaginer et de comprendre que l'Empereur ait conçu à la fois ces deux pensées contradictoires, d'envoyer, pour y commencer leur éducation et pour y revêtir l'uniforme, des conscrits français en Italie, et en même temps d'ordonner l'évacuation de la péninsule?

Il semble donc prouvé que rien n'était plus éloigné à cette époque des idées de l'Empereur, soit au point de vue de la politique générale, soit au point de vue plus restreint des opérations stratégiques, que de rappeler à lui l'armée d'Italie et d'abandonner sans retour un territoire devenu français.

Mais nous touchons à la seconde phase des pensées et des résolutions de Napoléon : après le l*"" janvier 1814, les armées alliées foulent déjà notre sol, la lutte a commencé ; et alors le danger parut assez imminent à l'Empereur pour qu'il songeât à rappeler auprès de lui des forces qui pouvaient être utilement employées. C'est à cette époque, à la date précise du 17 janvier 1814, que se placent les instructions qui ont été adressées dans ce but au prince Eugène. Le fait hors de doute est celui-ci, que l'ordre a été donné. Cet ordre est ainsi conçu :

>i Mon fils, vous aurez su, par les différentes pièces qui ont été publiées, tous les efforts que j'ai déjà faits pour avoir la paix. J'ai déjà envoyé mon ministre des relations extérieures à leurs

avant-postes; ilsont différé à lerecevoir, et cependant ils marchent toujours.

» Le duc dotrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos ennemis ; aussitôt que vous en aurez la nouvelle officielle, il me semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. Le cas échéant vous laisserez des Italiens pour la garnison de Jlantoue et autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et ies effets précieux de la maison et les caisses.

» Votre père affectionné,

» Napoléon. »

Je ne veux faire qu'une seule réflexion sur ce que je viens délire, et elle est bien simple. Si^ à la date du 17 janvierl814., nous rencontrons, sous la plume de Napoléon, l'ordre, non pas d'évacuer l'Italie, mais de gagner les Alpes, il faut nécessairement conclure que l'ordre général et absolu d'abandonner l'Italie n'avait pas été donné au mois de novembre précédent, et que par conséquent le plan de campagne qui lui est attribué par le général d'Anthouard, il ne Ta jamais conçu.

Passons à un autre document dont la gravité ne saurait vous échapper.

J'aurai bientôt l'occasion de prouver que l'ordre a été conditionnel. Je lis d'abord quelques passages d'une lettre, à la date du 29 janvier 1814, du prince Eugène à l'Empereur:

« Sire,

» Les mauvaises intentions du roi de Naples étant tout à fait déclarées, j'ai l'honneur d'informer Votre Majesté qu'il me devient impossible de conserver ma position sur l'Adige. 11 n'a pas encore commencé les hostilité, il attend pour cela la ratification de son traité.

» Votre Majesté m'a ordonné de me retirer, en cas de besoin, sur les Alpes; j'ose la prier de vouloir bien préciser davantage cette instruction, dans le cas où je devrais repasser ces montagnes ou en défendre les passages. Depuis la Bocchetta jusqu'au mont Cents, un grand nombre de routes traversent les Alpes, et si je devais en défendre tous les débouchés, je serais obligé de

faii'e beaucoup de petits détachements, et je n'aurais plus d'armée. »

Voilà qui est grave, en ce sens que le prince Eugène sollicite de l'Empereur un ordre précis : c'est qu'il est clair qu'il ne l'avait pas déjà reçu; et les termes de cette dépêche sont d'autant plus concluants, qu'ils impliquent forcément l'idée que l'Empereur savait très-bien lui-même que ces injonctions n'avaient jamais été que conditionnelles.

Quelles sont les raisons pour lesquelles l'Empereur voulait que l'Italie fût défendue? L'histoire le dit, et lé jour n'est pas éloigné où cela sera établi avec une autorité que je n'ai pas. Le maréchal de Bellegarde commandait en face du prince Eugène une armée de 80,000 Autrichiens. Réduit à ses propres forces, le vice-roi était hors d'état de résister; alors dans son mouvement de retraite, il attirait l'ennemi à sa suite, et son opération n'avait d'autre résultat que d'appeler une nouvelle armée sur notre territoire déjà envahi par tant de côtés.

Si, au contraire, les prévisions de l'Empereur se réalisaient, si ses ordres étaient exécutés, si le roi de Naples restait fidèle, si enfin il occupait la ligne du Pô avec 25,000 Napolitains comme il s'y était engagé, alors l'armée autrichienne était contenue et l'Italie conservée. Cette coopération du roi de Naples était si bien prévue par l'Empereur, elle entrait si bien dans le plan d'ensemble que les correspondances nous révèlent, que nous trouvons, dans les dépêches, les ordres donnés pour le libre passage des troupes napolitaines à travers les départements français d'Italie. Le prince Borghèse avait reçu des instructions à cet effet.

Tel est le secret bien simple et fort peu mystérieux des ordres conditionnels donnés au vice-roi d'Italie.

Les incertitudes bien connues, les embarras diplomatiques du roi de Naples, au sujet du traité qui l'a lié quelques jours après avec la Cour d'Autriche, expliquent alors bien naturellement, et sans qu'on ait besoin ds recourir à cette étrange hypothèse d'une trahison, non pas les hésitations, mais les

retards du prince Eugène : le vice-roi attendait évidcMiunent la réalisation de la condition que Napoléon lui avait imposée. Les etibrts qu'il a faits pour s'assurer des intentions du roi Murât et même , jusqu'à un certain point, du jour précis oii il pourrait être attaqué par les Napolitains; ces etforts, dis-je, se traduisent dans la correspondance échangée entre lui et ce {)rince, et se reflètent dans les dépêches adressées par le viceroi à l'Empereur lui-même. Je ne relis pas les lettres, vous les avez sous les yeux.

On a beaucoup discuté sur le point de savoir si réellement l'ordre du 17 janvier était ou non conditionnel; je crois que la discussion était inutile, car cet ordre était conçu en termes nets et précis. Mais je vais vous faire voir la pensée de l'Empereur exprimée dans un document destiné à passer sous les yeux d'une autre personne que le prince Eugène, à savoir, le duc de Feltre, ministre de la guerre. Ce document est du 8 février 1814, l'original est aux Archives; en voici la teneur :

« J'ai donné ordre au vice-roi, aussitôt que le roi de Naples aurait déclaré la guerre, de se porter sur les Alpes. Réitérez-lui cet ordre par le télégraphe, par estafette, etc..

)) Vous lui ferez connaître qu'il ne doit laisser aucune garnison dans les villes, dans les places d'Italie, si ce n'est des troupes d'Italie, et qu'avec tout ce qui est Français, il doit venir sur Turin et Lyon .. ; qu'aussitôt qu'il sera en Savoie, il sera rejoint par tout ce que nous avons à Lyon... »

Ceci a été écrit après la deuxième bataille de Brienneou de la Rothière, ce combat de géants où iO,000 Français avaient contenu 100,000 hommes des armées coalisées. La victoire était restée indécise, mais déjà l'inquiétude commençait à pénétrer dans l'âme du grand capitaine : c'est là le point culminant de cette deuxième phase de ses résolutions. Après l'invasion, il voulait qu'Eugène gagnât les Alpes ; après le 2 février, il voulait qu'il accourût en France, et cependant, vous le voyez, l'exécution de sa volonté était toujours subor-

donnée à raltiliide du roi de Naples. La lettre du 8 février au duc do Feltre ne saurait, en vérité, laisser aucun doute sur ce point.

Pourquoi le prince Eugène n'a-t-il pas sur-le-champ obéi aux prescriptions de l'Empereur, aux invitations si pressantes de l'impératrice Joséphine, aux sollicitations du duc de Feltre? Vous le savez. C'est que, précisément à l'heure où il était l'objet de ces démarches si actives, qui devaient exercer sur lui une si puissante influence, les événements étaient plus forts que lui; c'est qu'il livrait et gagnait cette bataille du Mincio qui lui valut des félicitations de son pèreadoptif, et vous savez que les explications fournies par lui à ce sujet ont été acceptées par l'Empereur lui-même. Je n'en veux d'autre preuve que la lettre du 12 mars 1814, adressée par lui au vice-roi eu réponse aux plaintes touchantes que celui-ci lui adressait, dès le 18 février 1814, sur les insinuations dont il croyait avoir été l'objet.

(( Mon fils, je reçois une lettre de vous et une de la vice-reine, qui sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tête : c'est par dignité et honneur que j'ai désiré que la vice-reine vînt faire ses couches à Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle puisse se résoudre à se trouver dans cet état au milieu des Autrichiens. Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en écrire plus tôt ; mais alors Paris était menacé. Du moment que cette ville ne l'est plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire ses couches au milieu de sa famille et dans le lieu où il y a le moindre sujet d'inquiétude. 11 faut que vous soyez fou pour supposer que tout ceci se rapporte à la politique. Je ne change jamais ni de style ni de ton, et je vous ai écrit comme je vous ai toujours écrit.

» 11 est fâcheux pour lesiècle où nous vivons que votre réponse au roi de Bavière vous ai valu l'estime de toute l'Europe. Quant à moi, je ne vous ait pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois, vous en avez déjà la récompense, même dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mépris pour votre voisin est au dernier degré.

») Je vous écris une lettre cii cliillVcs pour vous faire connaître mes intentions.

■» Votre affectionné père ,

» Napoléon. »

Douze mars 1814!... Cette date est précise : c'est l'époque où, suivant M. d'Anthouard, et suivant le maréchal Marmont, le vice-roi, par ambition ou par faiblesse, aurait refusé de se conformer aux injonctions qu'il avait reçues, et les conséquences de son refus s'étaient déji^ produites. A ce moment, en effet, désobéir, c'était trahir. Or l'Empereur a si peu pensé qu'on lui avait désobéi, si peu soupçonné la trahison, qu'il écrivait la lettre affectueuse et pleine de sentiments tendres que je viens de lire.

Et remarquez qu'elle ne contient aucun ordre nouveau de retour. La raison de ce changement dans ses idées est dans les faits.

Que s'était-il passé dans l'intervalle du 17 janvier au 19 février ? Le voici :

Depuis la bataille de la Rothière, la fortune, jusque-là indécise, avait semblé sourire au génie de l'Empereur, et dans cette course haletante après les armées alliées, il avait rencontré trois champs de bataille et trois victoires : le 10 février à Champaubert; le 11, à Montmirail ; le 14, à Vauxchamps. Il devait croire que la face des choses avait changé : les alliés le crurent aussi, et la correspondance de M. de Caulaincourt, datée de Châlillon, l'atteste. Après !e 2 février. Napoléon avait donné carte blanche à M. de Caulaincourt; après les victoires de Champaubert, de Montmirail et de Vauxchamps, il la retire. Vous connaissez, elle a été publiée, la dépêche du 17 :

« ... Je vous ai donné carte blanche pour sauver Paris et éviter un bataille qui était la dernière espérance de la nation... Mais mon intention est que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma position... »

tlibieiil je suis lu>ui'eu\ d'fH faire coiinaître une autre qui n'a pas^ que je saclie, été publiée :

« A M. le duc de Vicencc.

» Surville, le 19 février I8IZ1, près M on ter eau.

» Monsieur le duc de Vicence, je vois, par vos lettres du 17 que m'apporte le sieur de Rumigny, et dont j'avais reçu le duplicata douze heures auparavant par les avant-postes, que vous êtes dans une position et, pour ainsi dire, dans une zone qui vous empêche de connaître la véritable situation de mes affaires. Tout est faux dans tout ce qu'on vous dit : les Autrichiens ont été battus en Italie, et, bien loin d'être à Meaux, je serai bientôt à Châtillon.

» Dans cette situation, je dois vous réitérer mes ordres de ne rien faire sans m'avoir rendu compte et sans que je vous aie fait connaître mes sentiments. Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes affaires et influencé par des impostures. Aussitôt que je serai à Troyes, je rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y a pas un Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est pour cela que je veux faire moi-même mon ultimatum. Je préférerais cent fois la perte de Paris au déshonneur et à l'assassinat de la France.

H Je suis mécontent que vous n'ayez pas fait connaître, dans une note, que la France, pour être aussi forte qu'elle l'était en 1788, doit avoir des limites naturelles en compensation delà Pologne, de la destruction de la république de Venise, de la sécularisation du clergé d'Allemagne et des grandes acquisitions faites par les Anglais en Asie. Dites que vous attendez les ordres de votre gouvernement et qu'il est simple qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos courriers à faire des détours de soixantedouze heures et qu'il vous en manque déjà trois.

» En représailles, j'ai ordonné l'arrestation des courriers anglais. Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Ciiàtillon mes intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimi^. même perdre Paris que de vous voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez toujours des Bourbons; je pré-

férerais voir les Bourbons eu France avec des conditions raisonnables, aux infâmes propositions que vous m'envoyez... »

J'ai voulu lire presque en entier cette lettre où éclate en si magnifiques accents la patriotiqut; indignation de l'Empereur, parce qu'elle montre à quels sacrifices il était préparé; combien il avait encore l'intime conviction de sa force et de sa puissance. Ses espérances sont ranimées, il prévoit de nouveaux succès, et c'est là le secret des nouveaux ordres donnés au prince Eugène, Nous touclions en effet à la troisième phase qu'a subie cette volonté si énergique et si flexible à la fois.

A la même date que cette dépêche, le même jour, partait pour l'Italie le comte Tascher, encore vivant aujourd'hui, et qui affirme qu'il portait le contre-ordre.

Je ne vois pas pourquoi on contesterait le témoignage de M. Tascher, quand on croit à la sincérité du général d'Anthouard. Est-ce à cause de sa parenté? C'est un homme (l'iionneur pourtant, et parvenu à un âge où l'on ne ment guère ni au monde ni à sa conscience.

Mais prenez garde, son témoignage n'est pas isolé, il n'est pas fait pour les besoins de la cause : il y a quarante- trois ans que M. Tascher a écrit et adressé au prince Eugène le rapport où se trouve consigné ce contre-ordre; et ce rapport parfaitement olFiciel, figure dans les archives de la famille de Leuchtenberg; il se trouve parmi les pièces dont l'identité a été vérifiée et constatée par l'acte semi-diplomatique que j'ai rapporté et qui est revêtu de la signature de M. Charles Baudin.

Veut-on plus encore? Il a été publié récemment une brochure due à la plume d'un officier supérieur qui a eu à sa disposition tous les documents relatifs aux événements de cette époque; or voici que j'y trouve la lettre par laquelle le prince Eugène donne avis au ministre de la guerre de la réception du contre-ordre que vient de lui transmettre M. de Tascher. N'est-ce pas là la plus irrécusable de toutes les

preuves, et n'est-il pas évident que si le vice-roi d'Italie écrit au ministre de la guerre qu'il a reçu de lui un contre-ordre, c'est qu'en effet ce contre ordre lui a été donné? car nécessairement le duc de Feltre a communiqué cet avis à Napoléon. Enfin je vois dans la même publication, que l'Empereur a écrit au duc de Feltre, le l" mars, cette phrase que j'extrais de sa dépêche, dont l'original est aux Archives, et dont je rectifie une expression que j'ai notée moi-même :

« Le vice-roi a suffisamment de troupes : après les succès que j'ai obtenus, le roi de Naples ne bougera pas. »

Est-ce assez clair? Ne voyez-vous pas ici se produire les préoccupations de l'Empereur, et ne voyez-vous pas aussi que, dans sa pensée, les mêmes causes doivent déterminer les mêmes résolutions et les mêmes effets?

Est-ce assez? Non. M. de Tascher parle dans son rapport des instructions verbales qu'il emportait du bivouac impérial pour le maréchal Augereau, Ah ! nous avons là un moyen de contrôle. Ces instructions ont-elles été données au maréchal ? Eh bien ! oui, je lésai, les voici :

C'est d'abord une lettre au ministre de la guerre ;

« Château de Surville, 19 février.

» Donnez ordre au duc de Castiglione de sortir de Lyon et de réunir toutes ses troupes pour marcher sur Genève et sur le canton de Vaud; donnez le même ordre au général Marchand et au général Desaix...

» ...Dites au duc de Castiglione d'oublier ses cinquante-six ans et de se souvenir des beaux jours de Castiglione... »

C'est enfin une dépêche au maréchal lui-même. Je n'en veux lire ici qu'un fragment :

« Nogent-sur-Seine, 21 février 181Zi.

» ... La patrie est menacée et en danger; elle ne peut être sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations: vous devez avoir un noyau de plus de

- i:ji —

6,000 hommes de troupes délite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant détruit trois années, fait /iO,000 prisonniers, pris 200 pièces de canon et sauvé trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés sur Troyes. Soyez le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93. — Quand les Français verront votre panache aux avant-postes, et qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusil, vous en ferez ce que vous voudrez... »

Je l'avoue, messieurs, je n'ai pu lire les quelques lignes qui précèdent sans une profonde émotion. Ah! nous comprenons maintenant les miracles de cette héroïque campagne de 1814 ; nous comprenons comment les conscrits delà levée de 1813, pourquoi tous ces paysans, tous ces ouvriers auxquels l'Empereur, dans une autre lettre, rend un si louchant hommage, accouraient sans peur aux batailles : ils le suivaient, parce qu'il représentait vraiment la nationalité française en péril, parce qu'ils sentaient que l'âme de la France était en lui. On a parlé de lassitude, de découragement, d'affaissement moral, soit. Mais en présence du danger de la patrie, tous les cœurs ne furent pas frappés de ces lâches défaillances : j'en atteste le souvenir du glorieux défenseur d'Anvers; j'en atteste le souvenir de tous ces hommes qui sacrifièrent leur vie pour la défense du sol sacré, et auxquels je puis appliquer ce mot de l'historien de l'antiquité, qui est un si magnifique éloge : invicti cecidêre ! ils sont morts, mais ils n'ont pas été vaincus !

Je reviens. Que voulais-je prouver ? que les ordres donnés au maréchal Augereau étaient bien ceux que M. de Tascher affirme aujourd'hui lui avoir été portés, et qu'ils sont exclusifs de l'idée de l'évacuation. Le post-scriptum de la lettre adressée au maréchal suffit à cette preuve.

« P. S. Réunissez tout ce qui est à Grenoble et dans la 7' division, et tâchez d'entrer dans la ville de Vaud. »

Ainsi ces troupes qui, dans le plan primitif de l'Empereur, devaient être ralliées par le prince Eugène à son retour en

France, elles reçoivent une autre destination et sont employées à opérer en Suisse. N'est-ce pas là la démonstration la plus invincible de l'existence du contre-ordre? Et il me semble que nous sommes bien loin des instructions et des plans imaginés par le général d'Anthouard.

Vous réfléchirez, messieurs, sur cet ensemble de faits, de documents si précis, si concordants, si homogènes ; je n'insiste pas; mais, pour mon compte, je ne puis croire qu'il n'y ait pas là assez de preuves pour déterminer les convictions les plus rebelles, et vous penserez sans doute comme moi que la renommée du prince Eugène est sortie pure et victorieuse de l'épreuve qu'elle a subie.

Mais, à côté de la question qui se résout par les textes, par les dates, par les rapprochements, par les inductions, il y a aussi, et surtout dans une affaire de ce genre, une question de sentiment. Qu'un ordre ait été mal compris, mal exécuté, c'est là ce qui arrive tous les jours, et cela ne prouve pas la trahison; mais quand il s'agit de pénétrer le mobile des actions d'un homme, d'en rechercher la cause, de sonder ses intentions, ce ne sont pas seulement les faits extérieurs qu'il faut interroger, c'est la conscience.

En fut-il jamais une plus pure que celle du prince Eugène ? Vous vous rappelez la démarche faite auprès de lui par le prince de la Tour et Taxis; elle avait pour objet de le détourner de ses devoirs et de le rattacher à la coalition; et je n'ai pas besoin de dire que ces propositions furent repoussées avec indignation. Le prince de la Tour et Taxis l'affirme. On suspecte ses affirmations. Encore un homme plein d'honneur, un vieillard respecté, qu'il faudra déshonorer sans doute au profit des Mémoires du maréchal de Raguse / On a dit aussi à cette occasion que la relation de son entrevue avec le viceroi, écrite par le prince de la Tour et Taxis, était d'une date récente et qu'on avait le droit d'être curieux.

Je puis satisfaire une curiosité que je trouve légitime; c'est en faisant passer sous les yeux du tribunal, non pas le texte .original de M. de la Tour et Texis, mais la copie qui en a été

prise par la princesse Auguste-Amélie elle-même, et qui fut adressée par elle> revêtue de toutes les formalités matérielles propres à en assurer l'authenticité, à M. Planât de la Paye, le 15 novembre 1836; et la duchesse de Leuchtenberg, vous le savez, est morte en 1849.

IMais il y a mieux : c'est le prince Eugène lui-même qui dénonce à l'Empereur l'étrange tentative qu'il a méprisée; c'est lui qui a écrit au roi de Bavière, son beau-père, cette noble lettre qui arracha des cris d'admiration à l'Europe entière; et enfin, si j'avais besoin de chercher une indication plus précise, s'il était nécessaire d'avoir recours à un élément plus décisif de démonstration, je le demanderais à cette lettre du roi de Bavière, que M. Perrotin a refusé d'imprimer. J'en extrais ces quelques passages :

« Munich, le 11 avril 181/j.

» Mon bien-aimé fils,

» Jusqu'ici je n'ai pu qu'approuver, mon cher ami, la loyauté de votre conduite; je dis plus, elle m'a rendu fier d'avoir un tel fils. Actuellement que tout a changé de face, comme vous le verrez par l'imprimé ci-joint, vous pouvez quitter la partie sans vous déshonorer. Vous le devez à votre femme et à vos enfants...

n Les alliés vous veulent tous du bien, mon cher Eugène ; profitez de leur bonne volonté, et songez à votre famille.

I) Une plus longue retenue serait impardonnable.

» Adieu, mon cher fils, je vous embrasse avec Auguste et vos enfants. La reine en fait autant.

» Votre bon père,

» Max. Joseph. »

Voilà qui peut se passer de commentaires. Il est vraisemblable, en effet, que le roi de Bavière aurait été dans la confidence des désirs, des faiblesses, des espérances de son gendre, qu'il n'eût pas été le dernier à connaître les effets de cette trahison si habilement ménagée, et, dans ce cas, il n'aurait pas eu sans doute à stimuler la tiédeur du prince Eugène pour ses propres intérêts et pour ceux de sa famille.

J'avoue que je ne puis pas me résigner à laisser ma démonstration incomplète sous ce rapport, et qu'il m'est impossible de ne pas répondre aux assertions des Mémoires du duc de Raguse touchant les intrigues du prince Eugène au congrès de Châtillon.

Ma réponse sera, je crois, catégorique.

J'ai là, sous la main, la publication faite en Angleterre, peu connue en France, de la partie de la correspondance de lord Castlereagh, le plénipotentiaire anglais au congrès de Châtillon ; j'en dois la communication à la bienveillance de l'homme illustre que l'on a appelé récemment l'historien national. J'ai eu à ma disposition, et j'ai pu les compulser, toutes les pièces qui constituent la correspondance de l'Empereur et duduc de Vicence, avec les documents diplomatiques qui s'y rattachent.

Or je déclare que ni lord Castlereagh ni le duc de Vicence n'ont signalé aucun fait, aucun indice se référant aux sourdes menées que l'on prête si gratuitement au prince Eugène. Comment admettre que ces démarches occultes qu'on lui attribue eussent pu être faites auprès des plénipotentiaires étrangers réunis à Chàtillon, sans que M. de Caulaincourt, parfaitement informé d'ailleurs, en eût connaissance, et sans qu'il en eût immédiatement prévenu l'Empereur?

Le nom d'Eugène a été prononcé deux fois au congrès : la première fois dans le protocole du 2-2 février, lorsque sous la forme dubitative, M. le duc de Vicence a posé cette question :

« ... Enfin, si les droits du vice-roi, comme héritier du royaume d'Italie, étaient reconnus pour le cas où le roi d'Italie renoncerait à la couronne de ce royaume... »

La seconde fois, le 15 mars 1814. (remarquez la date), lorsque fut présentée la contre-note rédigée par l'Empereur, vous vous le rappelez, en réponse à l'insolente proposition qui avait excité sa colère. Or l'un de ses premiep.s soins est d<'

stipuler les intérêts du prince Eugène, dans larticle 4 ainsi conçu :

(( S. M. l'Empereur des Français, comme roi d'Italie, renonce à la couronne d'Italie en faveur de son héritier délégué, le prince Eugène Napoléon, et de ses descendants à perpétuité. »>

Croyez-vous maintenant que le prince Eugène, objet de tant de sollicitude au mois de mars 181 4, ait été, quelques semaines auparavant, le traître que vous dénoncent le général d'Anthouard et le maréchal de Raguse ? Croyez-vous que la trahison, même déguisée sous les dehors d'une habile incertitude, eût échappé à l'œil clairvoyant de Napoléon? Et si tant de témoignages ne suffisent pas , ne sera-ce pas assez de celui de l'Empereur lui-même?

11 me reste à envisager Tautre face du procès.

Peut-on considérer les Mémoires du maréchal Marmont comme un pamphlet ; en d'autres termes , le duc de Raguse a-t-il agi méchamment et avec intention de nuire ? Je ne le crois pas, et je vais indiquer la solution de cette question difficile. Remarquez d'abord que je n'ai rien prouvé ou que j'ai prouvé que le général d'Anthouard est le premier, l'unique auteur de la calomnie déférée à votre justice. Quel a donc été le tort du maréchal? D'accepter une version propagée par M. d'Anthouard dans plusieurs publications, et reproduite après lui par plusieurs auteurs? Non. Son tort a été de n'en pas vérifier l'exactitude. Il a donc commis un acte de légèreté, blâmable sans doute, mais qui enfin n'est pas l'indice certain d'une pensée méchante, et il ne me semblerait pas juste de faire supporter par l'éditeur Pcrrotin, dont la bonne foi n'est pas douteuse , la peine des légèretés du maréchal.

Et puis il faut bien distinguer aussi entre l'historien proprement dit et l'auteur de Mémoires. Le premier fait une œuvre impersonnelle : elle peut bien, dans une certaine mesure, porter l'empreinte de ses passions ou de ses sympathies,

mais enfin il n'y' introduit pas son existence individuelle, et il ne mêle pas les événements de sa vie aux événements qu'il raconte. L'impartialité, la rectitude du jugement, la sincérité des assertions lui sont plus faciles. Le second, au contraire, livre à la publicité sa personnalité tout entière; il faut bien le reconnaître, ce n'est pas l'amour seul de la vérité ou l'intérêt de l'histoire qui le guide; et souvent il n'écoute que la voix de son amour-propre. Comment exiger de lui pour les choses qui le touchent, pour les fautes qu'il veut excuser, cette impartialité absolue qui est le devoir de l'historien?

N'oubliez pas que le maréchal Marmont écrivait à une époque où il errait en Europe et sous le poids du double anathème de ces deux dates 1814 et 1830; c'est là son excuse, vous l'apprécierez, et peut-être serait-il bien sévère que M. Perrotin fût victime d'actes qu'il n'a pas commis, et qui n'auraient pas appelé sur le maréchal, s'il eût vécu, les rigueurs de la justice.

L'histoire réserve d'autres châtiments au maréchal Marmont. Il a voulu faire, en forme d'antithèse, et vous les connaissez, deux portraits de Napoléon : le Napoléon de 1804, et le Napoléon de 1812. On ne les a pas trouvés ressemblants.

L'Empereur aussi a fait le portrait de son ancien aide de camp; le voici tel que je le trouve dans une dépêche adressée au duc de Feltre, le 4 mars 1814 :

« ... Vous m'envoyez des lettres de Marmont qui ne signifient rien. Il est toujours méconnu de tout le monde; il a tout fait, tout conseillé. Il est fâcheux qu'avec quelque talent, il ne puisse pas se débarrasser de cette sottise, ou du moins se contenir de manière que cela ne lui échappe que rarement... »

Ce jugement sera celui de la postérité, et quand elle mettra dans la balance la loyale parole d'Eugène et la parole passionnée de Marmont, je prévois à coup sûr laquelle des deux l'emportera.

Mais ^ous,• messieurs, qui savez quels impérieux devoirs vous avez à remplir, si vous n'oubliez jamais que vous êtes les protecteurs des intérêts individuels, vous n'oubliez pas non plus que vous êtes les gardiens des grands principes de notre droit, et vous saurez aussi concilier la dignité et la liberté de l'histoire avec les pieuses exigences de la famille du prince Eugène, Pour moi, je m'estimerai heureux si, n'ayant pas failli à la défense des droits de l'historien, j'ai réussi à venger une noble mémoire de la plus injuste et la plus mensongère des accusations.

Audience du llx juillet 1857.

Page 1