‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 49 sur 51 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

Le tribunal ,

Donne acte de la reprise d'instance à S. A le duc de Wurtemberg au nom de ses enfants mineurs, reçoit S. M. la reine de Suède et de Norvvége, et S. M. l'impératrice du Brésil parties intervenantes, et statuant au fond;

Attendu que dans différents passages du tome VI des Mémoires du maréclial Marmont, duc de Raguse, il est énoncé : que le prince Eugène de Beauliarnais aurait, en 1813, reçu de l'Empereur Tordre d'évacuer l'Italie et de ramener ses troupes en France, qu'il aurait désobéi dans un but d'ambition personnelle et contribué ainsi plus qu'aucun autre à la catastrophe de 18U;

Attendu que l'inexactitude de cette assertion est démontrée jusqu'à l'évidence par les pièces soumises au tribunal, telles qu'elles ont été recueillies par les soins du sieur Planât de la Faye, pièces dont l'autlienticité ne saurait être contestée; qu'elles établissent que si la correspondance de l'empereur Napoléon a prévu le cas où le prince Eugène devrait se retirer sur les Alpes, jamais il n'a été donné l'ordre d'évacuer l'Italie et de ramener les troupes en France; que les instructions et les ordres de l'Em-

pcreur ont été religieusement suivis et exécutés par lo prince, qui, loin de sacrifier les intérêts de la Franco à son ambition personnelle , repousse toutes les avances qui avaient pour objet de séparer sa cause de celle de sa patrie; que 1 Empereur a reconnu lui-même la fidélité du prince jusque dans les derniers jours de la lutte, et qu'ainsi toute la conduite du prince Eugène a donné la preuve constante de sa loyauté et de son dévouement ;

Attendu que l'honneur des pères étant le plus précieux patrimoine des familles , on ne saurait dénier aux enfants du prince Eugène le droit d'établir judiciairement la fausseté des accusations dont il était l'objet ;

Attendu que c'est à tort que Perrotin a prétendu que Taction formée contre lui ne reposait sur aucune base légale;

Qu'en effet les lois spéciales qui ont pour objet de régler les peines applicables aux délits de diffamation et d'injures commis par la voie de la presse nont point enlevé aux parties diffamées , ou à leurs représentants , l'action civile résultant du principe général consacré par l'article 1382 du Code Napoléon, qui oblige l'auteur de la faute à réparer le préjudice qu'il a causé ;

Que cet article, à la différence des lois sur la 'presse, ne soumet pas seulement le demandeur à établir le préjudice résultant de la diffamation , qu'il l'oblige, en outre, à constater la fausseté du fait allégué, ce qui constitue la faute sans laquelle il n'y aurait pas d'action ; mais que, par cette condition elle-même, la poursuite, loin de nuire aux intérêts de l'histoire, lui fournit les moyens d'établir la vérité, sans laquelle l'histoire ne mérite plus son nom ;

Que c'est dans l'intérêt de la vérité qu'on reconnaît à l'histoire le droit do formuler librement son appréciation sur les hommes et sur les événements, mais que les franchises et les immunités de l'histoire ne sauraient faire perdre de vue cet objet principal, et qu'elles ne peuvent autoriser l'écrivain à avancer témérairement des faits controuvés et en contradiction avec les témoignages les plus graves, et à baser, sur ces assertions inexactes, des jugements qui portent atteinte à la considération des personnes auxquelles ces faits sont imputés ;

Attendu qu'il est constant que dans les pas.sages reprochés de

ses Mémoires, le duc de P.aguse s'est écarté du respect dû à la vérité;

Attendu que Perrolin , en éditant les Mémoires du maréchal , s'est rendu responsable de la faute de leur auteur ;

Attendu , quant à la réparation . que la seule qui soit demandée est la manifestation de la vérité; que Perrotin lui-même a apprécié la modération de la demande et la gravité des preuves produites, puisqu'il en a déjà publié une partie dans la suite de l'ouvrage, mais que, d'une part, cette insertion a été incomplète; que, d'autre part, ce n'est que dans le neuvième volume qu'il a placé la rectification des inexactitudes contenues dans le sixième; qu'enfin, Perrotin, ayant annoncé que cette insertion n'était due qu'à sa propre volonté, les enfants du prince Eugène Beauharnais ont accompli leur devoir en portant leurs protestations devant les tribunaux , afin quelle fût aussi publique que la réparation ;

Par ces motifs,

Ordonne que Perrotin sera tenu d'insérer à la suite de tous les exemplaires étant à sa disposition du VI* volume des Mémoires du duc de Uagiise, ainsi que dans toutes les autres éditions de cet ouvrage qui seraient ultérieurement publiés les trente-trois documents recueillis par Planât de la Faye, sans autre retranchement que celui de la partie de la phrase du second alinéa de la lettre du roi de Bavière, datée du 11 avril 181i, où il est dit : « Marmont est passé chez nous, » cette phrase pouvant être remplacée par des points ;

Dit que cette insertion sera précédée de la notice ci-après :

« En exécution d'un jugement du tribunal civil de la Seine, en » date du 2li juillet 1857, nous insérons les documents produits » par la famille du prince Eugène de Beauharnais, parce qu'ils » sont de nature à rectifier les allégations émanées du duc » de Haguse sur la conduite du prince dans les années 1813 » et 18U. »

Sinon et faute par Perrotin d'exécuter le présent jugement, dans le mois de ce jour, autorise les demandeurs à faire saisir tous exemplaires qui ne porteraient pas les rectifications et insertions ordonnées.

Et condamne Perrotin aux dépens.

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L'éditeur des Mémoires du duc de Rcujuse ayant interjeté appel, la cause fut de nouveau plaidée devant la Cour impériale de Paris.

Après les plaidoiries des avocats, M. Oscar de Vallée, avocat général , prit la parole en ces termes :

Messieurs,

M* Dufaure a terminé sa plaidoirie par une heureuse et éloquente pensée, k II me semble, a-t-il dit, que je ne défends pas seulement l'intérêt particulier des trois princesses, filles d'un honmie illustre, mais un intérêt supérieur, national, tout français ; » et il a ajouté ces paroles que j'aime à redire avec lui : la grandeur d'une nation n'est pas toute dans ses monuments, dans ses grandes industries, dans sa prospérité matérielle ; elle est bien plutôt dans le goût de l'honneur et de la fidélité, et dans ces nobles caractères qui servent d'exemple aux uns et de leçon aux autres. Tout cela est d'une admirable justesse et je le prends pour moi, au moment de vous faire connaître mon opinion sur ce grave procès.

Oui, messieurs, à défaut d'intérêt matériel, ce procès soulève des questions morales de l'ordre le plus élevé et il vous provoque à les résoudre; non pas que votre juridiction s'étende au domaine de la morale absolue; mais vous pouvez, à l'occasion d'un droit méconnu, poser des principes et donner des règles à des passions et à des libertés qui n'en voudraient aucune.

On a douté de votre compétence pour vider ce débat, et si, devant vous, l'habile avocat de l'appelant n'y a pas insisté, c'est que sa raison a fait justice de cette opinion ou plutôt de ce sentiment. Toutefois, messieurs, permettez-moi d'établir cette compétence de manière à ne pas lui laisser un adversaire, même parmi les plus vifs partisans de la liberté de riiistoire.

Je ne parle pas de ce que l'action des filles du prince Euf(ène peut avoir de touchant ni du singulier hommage qu'elles rendent par cette action à la justice et à la magistrature française. MaiS; sup[)0sant, dès maintenant et par hypothèse, la mémoire de leur père outragée, injustement, avec passion, sans vérité, dans un libelle ou dans un livre, qui oserait soutenir que de cette injustice il ne naîtra pas pour elles un droit, susceptible de varier dans son application, mais certain dans son principe? Sans doute, il se commet ici-bas des injustices qui ne donnent pas lieu à une action judiciaire; mais en général, la liberté en toutes choses a cette limite et cette responsabilité : quand on en fait usage de manière à porter atteinte à la vie, à la fortune, à l'honneur d'autrui, et qu'un débat peut s'élever à ce sujet, ce n'est pas le souverain ni l'opinion qui jugent, c'est vous messieurs, c'est la justice par votre organe.

Vous êtes, dans l'ordre civil, le refuge des droits violés, quel que soit celui qui les viole. Comment ! un homme se sera fait un nom glorieux par la loyauté de son âme, par la noblesse de sa vie, par le dévouement, par la fidélité, par mille qualités morales qui font les héros de la vie civile. Ce sera là, quoi qu'on en dise, la plus précieuse fortune qu'il ait acquise; elle ne se divisera pas comme son héritage; elle sera pour les siens une richesse éternelle que le monde pourra dédaigner dans ses mauvais jours, mais qu'il estimera dans les bons. Tout à coup, sous prétexte d'histoire, à ce nom jusque-là si pur, une flétrissure sera attachée; on n'aura pas cherché à diminuer son importance, on aura tout d'un coup retranché son honneur ; on aura noté d'infamie celui dont la mémoire vivait d'honneur, d'admiration et d'estime, et ses héritiers, s'il n'est plus là, ne pourraient pas trouver protection devant la justice!

Où serait l'obstacle? Quand le calomniateur est mort, sans doute on ne peut pas s'adresser à la justice répressive ni faire tomber sur lui un châtiment afflictif. Mais la justice civile n'est pas désarmée; le droit peut être modifié dans son

application; il n'en subsiste pas moins, et il peut s'exercer devant vous, comme naissant d'un délit ou d'un quasidélit.

S'il appelle votre protection, vous ne pouvez pas la lui refuser. Vous pouvez apprécier le mal causé, l'étendue du dommage, mesurer la réparation . en déterminer le caractère et la forme ; oui, ce pouvoir est bien le vôtre, et ceux qui vous le contestent n'ont pas réfléchi à la porté de leur opinion, qui peut être à la fois injuste et impie. On dit bien qu'en ces matières, vos arrêts ne peuvent contenir, comme dans d'autres, la plus haute présomption de vérité qu'il y ait parmi nous; on prétend que ces calomnies, déposées dans l'histoire, n'ont d'autre juge que l'opinion publique qui les adopte ou qui les repousse.

Messieurs, je ne méconnais pas l'œuvre de l'opinion publique, ni sa puissance-, mais je soutiens qu'à côté d'elle, sinon au-dessus d'elle, vous avez le droit et le devoir, rendant la justice, d'apprécier et d'admettre une action comme celle qui est portée devant vous par les filles héritières du prince Eugène.

M* Mario exprimait, en plaidant, un singulier regret. Commençant à faire l'éloge de Marmont, il regrettait qu'jl n'eût pas publié ses mémoires durant sa vie ; de ce regret il donnait deux raisons ; j'approuve la première; oui, quand on écrit sur les hommes de son temps, bien plus pour sa satisfaction personnelle que pour la vérité et l'histoire, il faut pouvoir répondre aux plaintes qu'on fera naître, et soutenir soi-même qu'on n'a pas calomnié , le soutenir devant ceux qui se disent calomniés, et j'ajoute devant cette justice répressive dont personne alors ne peut contester la compétence et les menaces; c'est écrire par derrière, écrire après sa mort , c'est se battre comme les Parthes, M*" Marie paraissait croire aussi et même il affirmait que, Marmont vivant, tous ceux qui se sont plaints de ses calomnies n'auraient pas osé le faire devant lui, et auraient sans doute tremblé devant son regard et son témoi-

gnage. A ces regrets éloquents, mais, suivant moi, téméraires, je demande à en ajouter un.

J'aurais voulu que, Marmont vivant, le prince Eugène vécijt encore. J'aurais voulu voir, vis-à-vis l'un de l'autre, non dans une polémique d'écrits ou de mémoires, mais dans l'étroite enceinte d'un tribunal français, avec la faculté de la preuve , la menace pour Eugène d'une honte imprévue, mais bien méritée, si la preuve se faisait contre lui ; le danger pour Marmont d'une honte nouvelle et la pire de toutes, celle d'une odieuse calomnie. Puisque nous en sommes aux regrets d'imagination, j'aurais voulu que ce procès se discutât sous un prince indifférent à l'honneur d'Eugène de Beauharnais. Les hommes qui, nous jugeant d'après eux, supposent les magistrats capables de faiblesse, n'auraient pas même eu cette triste ressource de soupçonner l'impartialité du juge. Je veux même imaginer que Marmont aurait eu près de lui ce cortège qui,' dit-on, a suivi son cercueil en iSo^. Eh bien! Messieurs, estil un homme de bonne foi qui doute du résultat de celte lutte et de cette comparution? Du moins, Messieurs, la cause eût été facile à juger ; la trahison vient d'une si grande corruption du cœur qu'elle se lit sur le visage, et, en voyant ces deux hommes et en les écoutant, l'œil du spectateur, comme celui du juge, aurait bien vite aperçu le traître et reconnu le calomniateur.

Mais Marmont n'a pas voulu de ce combat corps à corps. Si son accusation était sincère, il avait pourtant un grand intérêt à la soutenir lui-même : l'intérêt de la vérité d'abord, qui, à l'en croire, a parlé si souvent à sa conscience, celui de la justice outragée par la réputation usurpée du prince Eugène, le sien enfin ; car si Marmont avait prouvé devant des juges qu'Eugène de Beauharnais avait trahi l'Empereur, la défection d'Essonne disparaissait dans cette grande honte qui effaçait toutes les autres. Mais il a mieux aimé se cacher derrière sa tombe pour jeter sur le prince Eugène le plus grand outrage qui put atteindre cette noble mémoire.

il est certain qu'il ne peut pas être rpieslion de justice répressive ni de pénalité. Les héritiers d'un calomniateur (et je raisonne toujours par hypothèse), ou les éditeurs de ses œuvres, ne peuvent pas être tenus pénalement ; mais ils doivent répondre à l'action civile qui appartient certainement à la famille de la personne calomniée.

Aussi, Messieurs, je trouve honorable, touchante et légitime l'action des princesses, filles du prince Eugène. Je trouve qu'aucune règle de droit n'y fait obstacle. Sans doute, leur père est mort, et s'il entend les outrages adressés à son nom, il est dans un lieu où on ne venge pas ses injures; mais, je l'ai déjà dit, son honneur est à ses enfants; en le déshonorant, on fait rejaillir sur elles une partie de la honte. Serait-il indifférent d'être les tilles du prince Eugène, honoré dans le monde entier ou flétri comme un traître ayant longtemps caché sa trahison? Non, et malgré la couronne que" portent ou qu'ont portée deux des intimées, le déshonneur de leur père les atteindrait jusque dans leur postérité la plus éloigiiée.

Je ne conçois donc pas d'iirtérêt plus sacré que celui qui les fait agir; c'est une revendication de l'honneur paternel. En définitive, ces princesses sont aux pieds de la justice. Elles exposent à vo3 regards la vie de leur père et soumettent sa conduite à votre jugement.

Après cela, il n'appartient à personne de décliner votre compétence. On l'a fait ici et au dehors, au nom de l'histoire. On a établi je ne sais quel antagonisme entre l'histoire et vous. Veut-on dire par là que l'historien est au-dessus de toutes les lois et qu'il pourra, changeant en poignard le burin de l'histoire, frapper impunément les plus pures renommées ?

L'histoire n'a pas besoin de cette liberté, et il serait injuste qu'elle l'eût. C'est la première fois qu'on la demanderait pour elle. D'un autre côté, défendre l'histoire contre les empiétements de la justice et les décisions des tribunaux, c'est faire du donciuichotisme, qu'on me passe le mot. Personne ne songe a enchaîner cette grave et libre muse. Si quelqu'un y

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soDgeail, ce serait un inutile désir d'oppression; l'iiistoire;, avec sa force d'expansion , briserait ces fragiles barrières et répandrait , malgré nous , les erreurs et les vérités dont elle se compose.

Mais l'histoire n'a pas un ennemi parmi nous. On a beaucoup parlé des droits de l'histoire en les confondant habilement avec la cause du duc de Raguse, mais on n'a pas même paru penser à ses devoirs, ce qui arrive souvent quand on demande des libertés incompatibles avec la raison. Or ces devoirs, je veux les indiquer pour mettre l'histoire hors de cour, si je puis ainsi parler.

Je les demanderai au libre et noble esprit de Cicéron luimême. Je ne le citerai pas, je le résumerai. Cicéron a sur l'histoire une doctrine complète. Il explique que l'histoire romaine à sa naissance consistait dans des annales sèches et incolores, ne contenant que des faits et des dates; qu'ensuite elle s'est développée, agrandie, jugeant les effels, appréciant les causes, discutant les actions et les hommes. Qui ne sait, dit-il ensuite, que la première loi de l'histoire est la vérité : prirnom esse legem? W Marie, qui connaît ce passage, n'en citait qu'une phrase utile à son système : Pse quid veri non audeat, l'historien doit oser dire toute la vérité. Mais ce n'est là que le second devoir de l'historien. Voici le premier, ou plutôt l'admirable loi que Cicéron lui trace : Ne qidd fahi dicere audeat? Deinde ne quid veri non audeat? jSe qna suspicio gratix sit in scribendo ? Ne qun sinw.ltatis. Il ne faut écouter ni la faveur ni la haine. Nec graiiam, nec simultatem. Il dit même comment il faut l'écrire, cum lenitate quadam xquabili profluens, avec une équitable douceur.

Je le demande, Messieurs, l'histoire ainsi préparée, ainsi pensée, ainsi écrite, aura-t-elle jamais à craindre d être recherchée ou poursuivie? Non. En suivant ces nobles règles, elle n'aura rien à redouter; elle sera alors ce (ju'il faut qu'elle soit, et comme on le disait, un grand et perpétuel organe de la vérité, servant d'enseignement aux princes et aux particuliers ; on y trouvera ce qu'il faut qu'on y trouve, la vie des solo.

ciétés fermement et librement écrite. Dans ce livre admirable les belles actions seront honorées, le vice y sera condamné et flétri; les grands et les particuliers passeront sous ce niveau; la pensée libre de l'historien les jugera et les proposera à l'admiration ou à l'exécration de la postérité. Oui, à ces conditions l'histoire sera un tribunal souverain et méritera, ce qui fait sa grandeur, de former l'opinion de la postérité; à ces conditions elle méritera d'être ce que le plus grand de nos publicistes avant Montesquieu, Bodin, voulait qu'elle fût, la grande école de la politique.

Est-ce que ces obligations et ces devoirs, qui naissent de la morale et du droit, ne seraient pas imposés à l'histoire contemporaine ? On a semblé le soutenir, et pourquoi ? Je ne méconnais pas l'utilité de l'histoire contemporaine; je suis de l'avis de Tacite et de Voltaire; j'admire autant que M' Marie, sinon davantage, ces historiens dont parle Pascal, qui écrivaient l'histoire contemporaine devant les supplices et les bûchers, et s'exposaient, pour transmettre au monde les vérités dont ils étaient les témoins et les victimes, au martyre que leur infligeaient les païens à bout de raison. Mais ce grand précédent qu'a-t-il de commun avec les mémoires du duc de Raguse? Si l'histoire contemporaine a en général une haute utilité, il faut reconnaître qu'elle offre de grands dangers quand celui qui l'écrit est sous l'influence de passions personnelles, quand il est au milieu des événements qu'il va raconter, à côté des hommes qu'il va juger, mêlé à la vie publique, ayant autour de soi des amis de la veille qui sont des ennemis du lendemain. M^ Dufaure vous le disait lui-même avec l'autorité de son honneur personnel. Si nous avions voulu, disait-il, nous tous qui avons pris part à la vie publique de notre temps, écrire sous la dictée de nos passions, de nos rancunes, de nos sentiments momentanés et changeants, de nos inimitiés nées du hasard ou du caprice, disparaissant souvent le lendemain du jour qui les avait vues naître, est-ce que nous aurions écrit l'histoire sincère, impartiale, inattaquable? Est-ce que la passion n'aurait pas obscurci

la vérité dans des livres ainsi écrits? En résumé, ce qui est vrai c'est que, quand on écrit l'histoire au milieu de ses affections et de ses haines, il est à craindre qu'on cède aux unes et aux autres et qu'on leur sacrifie la vérité. Dans notre temps surtout, l'historien ne trouve guère autour de lui que des sujets de passion. Dans ce tourbillon d'événements et de fortunes diverses, suivant la place qu'on aura prise, on flétrira ou bien on voudra glorifier telles choses ou telles personneSc

Eh bien ! soit. Que cette liberté dans la passion existe, que le succès ne soit pas seul à obtenir des éloges, que les faiblesses de caractère et la versatilité des âmes aient des historiens et des juges, je le veux bien et je trouverais mauvais qu'on y fit obstacle.

Ainsi , pour rentrer dans la cause, que l'histoire de 1814, par exemple, puisse être écrite en toute liberté; que dans cette heure d'agonie nationale , l'historirn sincère et véridique cherche à compter les dévouements et les trahisons, les actes héroïques et les lâchetés, qu'il en fasse pour la France actuelle une émouvante et durable leçon, ce n'est pas moi qui ie blâmerai, et à moins qu'il n'ait écrit pour calomnier, quMl n'ait à ce point abaissé son cœur et sa plume, je ne consentirai pas à l'appeler devant la justice.

Sans doute, c'est laisser aux historiens une grande et redoutable mission ; ils jugent à leur point de vue, mais ce n'est que de la contradiction et de la variété des histoires que peut sortir une idée juste et une opinion saine sur de tels événements.

Dans cette œuvre, si élevée, si nécessaire, il peut y avoir des abus et des excès. C'est à vous qu'il appartient de les définir et de les réprimer, non pas en vertu de telle ou telle loi, quand ces lois spéciales ne peuvent pas être appliquées, mais en vertu de ce principe de morale et de droit, qui domine toutes les libertés et qui ne permet pas de faire impunément et inutilement un mal injuste à autrui.

Les Mémoires qu'un honmie publie de son vivant ou après

sa mort, auraient-ils un privilège particulier et échapperaientils à cette responsabilité étroite mais certaine , équitable et toute propice à la vérité? L habile magistrat qui a porté la parole en première instance a paru le croire dans une certaine mesure; il y a vu une raison d'amnistier le duc de Raguse. Les Mémoires, a-t-il dit, sont l'expression d'une personnalité ardente et qui ne peut guère se contenir , on y est comme chez soi, impatient, passionné et libre. Je trouve cette indulgence excessive et sans motifs. Les Mémoires occupent dans notre littérature et dans nos richesses historiques une place considérable ; ce n'est pas moi qui songerai à la diminuer ; j'estime qu'en procédant avec prudence, en s'éclairant beaucoup, on trouve dans les Mémoires les plus précieux détails et des choses très- voisines de la vérité; je ne parle pas des Mémoires d'aujourd'hui , de ces autobiographies qui ont mis en commerce les secrets ou les vulgarités de la vie privée, les débauches de l'esprit et celles du corps ; qu'on ne vienne pas demander pour ces œuvres sans nom, qui n'amusent personne et qui dégoûtent tout le monde, la liberté et les privilèges de l'histoire.

Je comprends qu'on les demande, comme on l'a fait, pour ce chef-d'œuvre de personnalité et d'irritation intellectuelles qui a porté si haut dans les lettres le nom de Saint-Simon. Mais. Messieurs, même devant ce grand écrivain, le droit individuel de l'homme injustement attaqué par cette plume meurtrière, subsiste et n'est pas contestable. Je vais par un exemple le mettre dans toutes les consciences.

Saint-Simon a été très-sévère pour Daguesseau , il n'aimait pas, comme il dit, le monde de magistrats, et il a trouvé au chancelier des défauts que du moins il a grossis. Jusque-là tout est bien ; Daguesseau n'a rien à dire ; la postérité s'y trompera peut-être, et voyant un portrait si admirablement taillé, elle le cYoira tout à fait ressemblant. Soit, c'est le droit de l'histoire.

Mais je suppose, Messieurs, qu'au lieu de faire ce portrait d'une éclatante fantaisie, Saint-Simon ait attaqué le caractère

de ce grand magistrat, qu'il lui ait imputé un fait déshonorant. Dagupsseau était chancelier quand Law organisait son fameux système qui a fait tant de bruit dans le monde et causé tant de ruines en France. Le novateur voulait avoir pour lui et pour ses idées ce type de la dignité magistrale, ce ministre dont l'influence morale était aussi grande que le pouvoir réel, il chercha à le tenter; il eut l'audace, si commune aux gens de cette espèce, de lui faire ofl^rir des actions. Daguesseau les repoussa simplement et comme cela devait être. Si Saint-Simon avait dit le contraire, s'il avait jeté sur cette noble mémoire la plus grande flétrissure qui pût l'atteindre, je vous le demande, Messieurs, est-ce que les héritiers de ce grand magistrat n'auraient pas pu se réfugier devant la justice, s'y plaindre de cette calomnie, et n'auraient-ils pas obtenu de la justice le droit de faire insérer à côté d'elle des documents pour la montrer et la détruire ? Le Parlement leur eût-il refusé cette réparation, et eût-il, en la leur accordant, méconnu et compromis les droits de l'histoire?

Non, Messieurs, ce n'est pas le procès de l'histoire qui se fait en ce moment devant vous. Votre arrêt fût-il conforme au jugement du tribunal, l'histoire n'en poursuivra pas moins son cours régulier; elle se remplira, comme auparavant, de vérités et d'erreurs, de passions contraires, d'opinions changeantes, d'éloges immérités et de blâmes injustes.

Laissons donc tout cela, et j'ai besoin, pour me pardonner d'en avoir trop parlé, de songer que des esprits distingués et sages s'étaient inquiétés devant moi, à l'occasion de ce procès, de la liberté de l'histoire.

Maintenant, voyons ce qu'a fait Marmont; voyons si, de ce qu'il a fait ou plutôt de ce qu'il a écrit, il sort un droit pour les héritiers du prince Eugène, et si ce droit peut être satisfait dans les termes qui vous sont proposés.

Précisons d'abord l'imputation, sans relire le passage des Mémoires qui la contient. Cherchons bien ce que Marmont a voulu dire et ce ci^u'il a dit. H ne s'agit pas d'un ordre mal

compris ou mal exécuté, exécuté tardivement, discuté, oublié; il ne s'agit pas d'une faute, d'une erreur, d'un acte d'impéritie. Non, il a dirigé contre la mémoire du prince Eugène le plus cruel outrage qu'il pût recevoir.

La grandeur particulière de ce prince, au milieu de l'Empire qui a suscité tant d'éclatantes renommées, venait en effet des qualités morales qu'il avait reçues du ciel et qu'aucun succès n'avait altérées. Il était principalement bon, généreux, fidèle. Marmont a reconnu quelque part ces qualités dont il parle avec un certain dédain ; il l'appelle un bon jeune homme ; il place au-dessus d'elles les brillantes facultés de l'esprit; je n'ai rien à dire de cette préférence, elle est assez commune; que Marmont, sur ce point, se soit livré envers le prince Eugène à un jugement dédaigneux et sévère, qu'il ait rabaissé le capitaine, qu'il l'ait accusé d'impéritie ; que, se comparant à lui, il se soit trouvé et se soit proclamé supérieur dans l'art de la guerre, c'eussent été là des blessures supportables; mais l'accuser de trahison, c'était supprimer sa mémoire en la déshonorant.

Or, c'est là l'imputation. J'en rappelle et j'en résume les termes : A la fin de 1813, Napoléon avait appelé à son secours l'armée d'Italie, et donné l'ordre au vice-roi de briller les places d'Italie, en laissant des garnisons à Mantoue, à Alexandrie et à Gênes, et d'amener son armée auprès de lui. C'était le seul moyen de sauver la France. Avec les prodiges que nous avons faits avec quarante mille hommes, qu'on s'imagine, dit Marmont, ce qu'eût été la lutte avec ce renfort. Mais Eugène éluda, fît cause à part, intrigua dans ses seuls intérêts. Il a été la cause la plus efficace, après le caractère de Napoléon, de la chute de l'Empire. Quelle injustice ! On s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité; ses amis ont déguisé sa conduite.

Mais me voici, avec le général Danthouard, qui m'a confirmé mes doutes, je suis l'historien sincère et véridique. Nous sommes, lui et moi, restés fidèles à cette grande cause de Napoléon, et nous voulons, en haine de ce crime abomi-

nable de la conscience qui se nomme la trahison, démasquer celle du prince Eugène, la plus noire et la plus funeste de toutes.

Messieurs, quand on s'appelle Marmont^ on ne prend ce rôle que caché dans la tombe. Mais je continue, et je veux vous faire voir toute la honte dont cet historien sincère et véridique couvre ce prince, qui aurait été suivant lui, le Tartuffe de la fidélité.

Eugène se retire devant l'armée autrichienne. Le général autrichien lui-même croit à une convention tacite d'évacuation ; il ne se presse pas. Il suit Eugène avec mollesse, et Eugène, au lieu d'évacuer, pour ne pas obéir, pour rester en Italie, ne sachant pas « qu'une branche d'arbre ne peut vivre quand le tronc est coupé, » livre une bataille inutile qu'il va chercher, et il attaque l'ennemi d'une manière peu loyale; il remporte un petit succès, jette de la poudre aux yeux de Napoléon, et consomme sa trahison, mais il n'en relire pas le fruit. Il se proclame bien souverain, mais le peuple assassine Prina, ministre cruel, et Eugène n'échappe à cette juste mort qu'en fuyant à Mantoue. (Le duc de Raguse montre aussi l'empereur Napoléon fuyant à Waterloo.)

Puis celte collaboration de Danthouard et de Marmonl se ' complète par la constatation de la preuve la plus décisive et la plus saisissante du crime : c'est l'aveu du coupable. Un jour, à Munich, Danthouard, le collaborateur de Marmont, celui qui a révélé la trahison du prince Eugène, est auprès de lui ; il aperçoit ces instructions, et comme un complice parlant à un complice, il conseille au prince de détruire (^eltre preuve de sa trahison, et le prince, sans rougir, ayant imprudemment gardé ce témoignage et ayant négligé aussi de s'en servir auprès de la Sainte- Alliance, le jette au feu et pense, sans doute, par là, effacer son crime. II f\uit avouer qu'après un pareil service, le prince eût été bien ingrat en refusant au général Danthouard le service d'argent que celui-ci lui demanda.

Messieurs, l'âme se soulève à cette accusation; quoi qu'on en dise, elle n'avait jamais été formulée de la sorte.

Aussi les amis du prince, ceux qui sont restés altacliés à sa mémoire s'émurent et protestèrent. Un homme, courbé sous l'âge et la souffrance, M. Planât de la Faye, qui a eu l'honneur d'être officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon, qui a connu le prince Eugène, et qui est mille fois trop homme de bien pour aimer et honorer un traître, adressa immédiatement aux journaux une protestation indignée et annonça une réfutation péremptoire de ce qu'il appelait une odieuse calomnie.

Quant aux filles du prince Eugène , elles durent se recueillir dans leur douleur. L'une d'elle est assise sur un trône, l'autre est la mère d'un-souverain; mais M* Dufaure a dit éloquemment devant les premiers juges qu'elles acceptaient toujours, comme leur premier honneur, d'être les filles d'Eugène de Beauharnais. Je le crois sans peine. C'est que. Messieurs, l'estime du monde ne suit pas nécessairement et toujours les grandeurs de la terre; le trône lui-même ne suffit pas pour l'attirer; c'est un bien qui peut être, jusque dans les familles des princes, un sujet de distinction et de légitime orgueil.

Messieurs, on se figure aisément la douleur qu'ont dû ressentir les filles du prince Eugène; elles avaient cru jusqu'ici être les filles d'un homme donné en exemple pour sa loyauté elles jouissaient de ce précieux héritage; une voix sort de la poussière du tombeau pour leur ôter cet honneur et cette consolation.

Devaient-elles rester muettes? Devaient-elles sembler ne pas entendre ce bruit murmuré depuis un certain temps, mais qui venait d'éclater comme la foudre?

Serions-nous restés muets, nous tous qui sommes ici? Aurions-nous compté sur la sagesse publique pour deviner la calomnie? Non, nous aurions couru à l'agresseur, et, s'il avait été debout, nous l'aurions renversé.

On dit qu'elles pouvaient répondre, justifier leur père dans des écrits, dans des mémoires, et se confier ensuite en la jus-

tice publique, qui jusque-là avait donné raison à l'honneur de leur père.

Elles n'en n'ont pas jugé ainsi; elles ont pensé que l'injure était trop forte, la calomnie trop cruelle, pour qu'elles n'appelassent pas à leur aide la justice des tribunaux français.

C'est ainsi. Messieurs, que vous vous trouvez avoir à dire si le prince Eugène a trahi l'Empereur et si Marmont a le premier révélé cette trahison, ou si le prince Eugène est resté tîdèle, comme chacun l'a cru jusqu'ici, et si Marmont a méchamment outragé sa mémoire.

Après la bataille de Lutzen, au mois de mai 1813, l'Empereur détacha le prince Eugène de la grande armée, l'envoya en Italie avec mission de lever une armée de 100,000 hommes pour menacer les provinces méridionales de l'Autriche et empêcher cette puissance de s'unir à la coalition. La Fi'ance allait être envahie.

Napoléon avait dit au Sénat, dans les derniers jours de 1813 : a Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an; toute l'Europe marche aujourd'hui contre nous. »

A ce moment, avant l'invasion, l'Empereur n'eut pas l'idée d'appeler à sou secours l'armée du vice-roi et de faire évacuer l'Italie.

Messieurs , la famille du prince Eugène a les instructions que l'Empereur envoya, en 1813, au vice-roi , ces instructions que Uanthouard prétend avoir été brûlées à Munich; elles démontrent la fausseté de celles que ce général a publiées en 1827, sous le voile de l'anonyme, dans le Spectateur militaire, et qu'il a déposées au ministère delà guerre. Entre ces deux textes la lutte est terrible, car il y a un faussaire d'un côté ou de l'autre; mais l'hésitation ne peut pas être longue (*]. Les in-

(*) Les instructions envoyées au prince Eugène en novembre 1813 par l'Empereur, conservées par la famille du prince, sont ('îcrites en entier de la main du général Dantliouard sous la dictée de l'Empereur.

slruotions envoyées par Napoléon à Eugène, vers le 20 iioveaibre 1813, ne pouvaient contenir l'ordre d'évacuer l'Italie, ni le plan de campagne, découlant de cette évacuation , et qui rem plit les prétendues instructions publiées par le général Danthouard. Messieurs, la pensée d'abandonner l'Italie à la fin de 181 3 n'a pas dû venir à Napoléon et elle ne lui est pas venue. Je sais les reproches qu'on peut faire à ce grand prince, il a tenu à l'humanité par plus d'un côté en la surpassant par quelques autres. Mais on ne saurait supposer aisément qu'il a voulu abandonner Tltalie et qu'il a donné l'ordre de l'abandonner, au moment où il consentait à peine à négocier à Manheim. La cour sait avec quelle éloquente douleur il se rappelait, vaincu , le serment qu'il avait fait de rendre la France aussi grande qu'il l'avait reçue, et l'Italie faisait partie de sa grandeur.

A ce moment, d'ailleurs, les alliés n'avaient pas envahi la France; la Suisse n'avait pas ouvert son territoire à l'invasion. Napoléon savait bien qu'une armée de 700,000 hommes s'apprêtait à lutter contre lui et menaçait de venir le combattre au cœur même de la France. Mais il opposait aux Anglais de Wellington l'armée d'Espagne commandée par Soult et par Suchet; il étaitsûr de contenir avec l'armée du prince Eugène les 80,000 Autrichiens de Bellegarde et deBubna.

Son œil exercé avait, comme on l'a dit, toisé le géant ; ci d'abord il n'avait devant lui que les deux armées de Bohême et de Silésie. Il espéra les séparer et les vaincre.

Ces deux armées n'entrèrent en France que dans le mois de janvier 1814. Elles s'élevaient à 300,000 hommes.

L'Empereur organisa alors cette admirable résistance, dont le souvenir arrache des cris d'admiration et fait ensuite verser des larmes de patriotisme; un historien qui n'est pas suspect de complaisance, M. de Vaulabelle, a dit de lui sur ces moments suprêmes :

« Réduit à se battre un contre cinq, le génie qui, l'année précédente, lui aurait encore une fois donné l'Europe... ce gé-

nie ne l'abandonnait pas ; loin de là, jamais il n'aura brillé d'un plus vif éclat. Jamais Napoléon ne se sera montré plus grand capitaine. Nouvel Antée, il lui aura sufii de toucher la terre natale pour retrouver toute la force et toute l'énergie de ses plus belles années de gloire. »

Mais si ces réflexions ne suffisaient pas pour prouver que Napoléon n'a pas eu jusqu'au milieu de janvier 181-4 la pensée d'abandonner l'Italie, la preuve en est dans toute sa correspondance pour la formation de l'armée d'Italie. Lisez Messieurs, vous verrez cet homme extraordinaire, menacé par l'Europe, s'occuper des détails de la formation de cette armée. Il écrit au prince Borghèse, au vice-roi, au général Miollis, au ministre de la guerre ; lisez cette correspondance de novembre et décembre 1813 : vous y verrez que l'Empereur hâte le départ des conscrits pour l'Italie, ordonne de pourvoir à leur équipement, à la concentration des munitions, à l'instruction des nouveaux soldats, à leur incorporation dans les régiments d'Italie. Il prend à l'armée d'Espagne sa division italienne, pour la rendre au vice -roi. Il écrit à sa sœur Elisa : «Faites connaître en Italie qu'on ne doit avoir rien à craindre et que je n'abandonnerai pas ce pays. »

Le 2 janvier 1814, quand les armées de Bohême et de Silésie ont déjà touché le sol français, il écrit au ministre de la guerre :

« Tous les conscrits qui sont déjà partis pour se rendre en ilalie, vous les laisserez continuer leur route. »

Le 17 janvier, la résolution de l'Empereur relativement à 1 Italie avait changé, ou du moins s'était modifiée sous la pression des événements.

On annonçait la défection du ix)i de Naples. Napoléon ne devait pas y croire aisément; il ne devait pas croire aisément que ce roi qu'il avait fait mcrilorait d'être appelé par lui comme il l'a été, précisément dans une letlre à Eugène, un traître

<£xtraordinaire ; son incrédulité reposait sur des raisons d'honneur, de reconnaissance et aussi de prévision politique. Le roi de Naples ne pouvait pas récolter les fruits de sa trahison, et son intérêt même devait le détourner d'une telle action.

Cependant, comme Napoléon, en sentant chanceler sa for tune, commençait à s'apercevoir des défaillances et des lâchetés qui attendaient sa défaite, il se plaça dans l'hypothèse de cette trahison.

Alors, et dans ce cas, il n'était pas possible qu'Eugène gardât l'Italie et résistât longtemps, avec une armée composée d'Italiens, aux forces combinées et qui l'environnaient des Autrichiens et du roi de Naples.

C'est la pensée qu'exprime l'Empereur dans sa lettre en chiffres du 17 janvier à Eugène : « Le duc d'Otrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos ennemis ; aussitôt que vous en aurez la nouvelle officielle, il me semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée, le cas échéant, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets précieux de la maison et des caisses, d

Mais ce n'était pas là un ordre d'accourir, ce n'était pas même un ordre conditionnel; c'était une instruction conditionnelle. Napoléon savait bien, comme le lui rappelle dans une lettre le vice-roi, que dans le métier des armes il faut donner des ordres précis. Mais ce n'est pas un ordre qu'il donne; l'évacuation de l'Italie et l'arrivée de l'armée du viceroi au secours de Paris n'entrent pas dans sa pensée comme faisant partie de l'exécution du plan de résistance qu'il a conçu, et dont il commence la glorieuse exécution en se rendant le 25 janvier à son quartier général à Châlons. Il désire encore garder l'Italie, et il ose espérer, tant la trahison du roi de Naples lui semble impossible, II l'espérera encore un mois plus tard, le 26 février, ainsi que cela résulte de sa correspondance avec le roi Joseph.

Le 29 janvier, le traité du roi de Naples n'est pas ratifié; il ne s'est pas otTicieliement déclaré. Eiigène demande à l'Empe-

îeiir de préciser son inslniclion, pour le cas où, le roi de Naples s'étant déclaré, il devrait se retirer sur les Alpes. « Devrai-je repasser ces montagnes ou en défendre les passages? Si je dois en défendre tous les passages depuis la Bochetta jusqu'au mont Cenis, je n'aurai plus d'armée, car je serai forcé de la diviser. »

Eugène n'éluda pas cette instruction, il en comprit la portée, le caractère conditionnel et politique ; il s'attacha à savoir le moment précis où le roi de Naples agirait contre lui ; il s'attacha aussi, ce qui rentrait complètement dans la pensée politique de Napoléon, à arracher le roi de Naples à ses cruelles hésitations et à ses funestes entraînements. Il chercha à le garder à l'honneur et à la France, et, en agissant ainsi, il chercha à garder l'Italie à l'Empereur, ce que voulait l'Empereur, et par là à servir la France.

Messieurs, je ne vous peindrai pas la lutte que soutint contre les mouvements de son cœur le roi de Naples avant d'abandonner sans retour la cause de la France et de l'Empereur. Ce serait une instructive et douloureuse peinture, mais il n'est pas nécessaire que je la fasse ici.

Le 21 janvier, Murât avertit Eugène que, s'il se trouve forcé de prendre un parti décisif, il ne fera aucun mouvement qui puisse menacer son armée sans l'avoir préalablement informé : 0 Je vous donnerai avis formel de l'heure et du moment ou j'aurai la douleur de commencer les hostilités contre la France. » ,

Et, le 2 février : « Je vous réitère la promesse de ne pas commencer les hostilités sans vous en avoir prévenu... Soyez assez bon, mon cher Eugène, pour me rappeler au souvenir de l'Empeieur, et pour lui parler de ma douleur. Je verse des larmes (je le crois bien!) en vous écrivant ce peu de mots. »

La condition n'est donc pas accomplie; cependant Eugène a écrit dès le 29 janvier pour demander un ordre précis qu'il exécutera ponctuellement, et, le P'^ février, il adresse aux Italiens cette admirable proclamation qui n'est pas d'un traître. Jugez-en, Messieurs.

— lo8 —

« Depuis trois mois nous avons eu le bonheur de préserver la plus grande partie de votre territoire des invasions de l'ennemi. Depuis trois mois les Napolitains nous ont solennellement promis leurs secours, et comment aurions-nous dû nous méfier de leurs protestations? Leur souverain est allié parles liens du sang au grand homme à qui, lui et moi, nous devons tout} et ce grand homme est aujourd'hui moins heureux!... Confiant dans îa parole des Napolitains, nous pouvions donc espérer que les efforts que nous avons faits jusqu'à présent ne seraient pas perdus, et que l'ennemi serait bientôt obligé de se retirer de nos frontières.

» Peuples du royaume d'Italie, le croirez- vous? les Napolains trompent aussi tous nos vœux, toutes nos espérances. Cependant, tandis qu'ils paraissaient comme alliés, ils se sont avancés sur notre territoire et ont occupé plusieurs départements. Nous les avons accueillis en frères, nou? leur avons ouvert nos magasins, nos caisses,nos arsenaux, nos forteresses. En récompense de cette confiance, sur la même ligne où ils devaient imir leurs armes aux n(Mres, ils tendent la main à l'étranger, ils élèvent leur drapeau contre nous. Vinexorable histoire dévoilera un jour tous les artifices, toutes les machinations qu'il a fallu employer sans doute pour égarer à ce point un souverain qui s'est trop distingué par sa valeur pour ne pas posséder toutes les autres vertus du soldat. Peuples du royaume d'Italie, nous ne le cachons pas, la défection des Napolitains a cruellement augmenté les difficultés de notre position. Notre courage sera d'autant plus grand. Réunissez-vous donc autour de votre souverain, ayez confiance dans la justice et la sainteté de votre cause, marchez à la voix de celui qui vous porte dans son cœur... Italiens, ceux-là seuls sont imïnortels, même dans l'estime et dans les annales des nations étrangères, qui savent vivre et mourir, fidèles à leur souverain et à leur patrie, fidèles à leurs serments et à leurs devoirs, fidèles à la reconnaissance et à l'honneur.

D Donné à notre quartier général de Vérone, le 1" février 1814. »

Messieurs, au moment où il parlait ainsi, Eugène ne Irahissait ni la volonté ni la cause de l'Empereur.

Si l'on s'était borné à dire, jugeant après l'événement, qu'il eût mieux fait, interprétant l'instruction, de fuir devant les Autrichiens et de se précipiter vers Grenoble, cela se concevrait, et encore serait-ce bien sage? et 11 me semble important, avait dit l'Empereur, que vous vous retiriez sur les Alpes. » C'était l'Italie perdue. Mais, si le roi de Naples était revenu à l'honneur, dont il s'était si péniblement écarté; si, au milieu deshésitationsde sa conscience, il avait une fois écouté, comme il a semblé le faire, la voix de la reconnaissance et du devoir ; si, avant de s'être déclaré officiellement, il était revenu à l'Empereur, Eugène se fût trouvé avoir bien fait de ne pas fuir vers la France et d'avoir gardé l'Italie en combattant. J'ai parlé des hésitations de Murât , et je les ai attribuées à sa conscience. Mais , si l'Empereur avait eu dès le début d'éclatants succès et avait menacé de vaincre, qui oserait dire que le roi de Naples n'aurait pas quitté ses nouveaux alliés pour retourner au vainqueur ?

J'en conviens, les premiers jours de sa lutte héroïque n'ayant pas été marqués par des victoires. Napoléon put avoir la pensée d'appeler à son secours l'armée d'Itahe. Vous allez voir qu'il ne l'eut encore que conditionnelle , et qu'il ne l'exprima pas sous la forme d'un ordre absolu.

Le 1" février avait eu lieu cet admirable combat de la Rothière, dans lequel Napoléon n'avait été ni vainqueur ni vaincu. Il ne commandait plus à la victoire.

Lui qui avait juré de rendre la France aussi grande qu'il l'avait reçue, il avait, le 5 février, donné carte blanche au duc de Vicence, son plénipotentiaire à Manheim et à Châtillon. Le 7, les représentants des puissances alliées consignaient dans un protocole qu'ils avaient l'ordre de demander que la France rentrât dans les limites qu'elle avait avant la révolution.

Le 8 , l'Empereur reçoit à Nogent une copie de ce protocole . Il s'enferme plusieurs heures sans vouloir recevoir personne,

il reçut enfin Berlliierot Maret, s'indigna contre les prétentions des alliés, s'émut à l'idée de revoir la France plus petite qu'il ne l'avait reçue, et proféra quelques grandes et patriotiques paroles.

Puis, son génie excité par la colère , il prit un compas, se coucha sur d'immenses cartes et prépara le plan qui devait battre Blùcher à Montmirail,

C'est alors qu'il chargea le duc de Feltre de réitérer à Eugène l'ordre qu'il lui avait donné le 17 janvier. « Vous lui ferez connaître, ajouta-t-il, qu'il ne doit laisser dans les places d'Italie que des garnisons italiennes, et qu'avec tout ce qui est Français, il doit venir sur Turin et sur Lyon; qu'aussitôt qu'il sera en Savoie, il sera rejoint par tout ce que nous avons à Lyon... »

Le 9 février, le ministre de la guerre écrit à Eugène et reproduit cet ordre. Mais cette lettre contient la condition de celle du 17 janvier. L'impératrice Joséphine écrit à son fils et lui dit d'accourir.

Eugène s'est retiré, sur le Mincio, et, le 8, il a remporté une victoire; il écrit le 18 à l'Empereur :

« L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel, j'aurais été coupable si je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver l'exécution eût été remplie. Mais, cependant, je me suis mis aussitôt, par mon mouvement rétrograde sur le Mincio et en m'échelonnant sur plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision, se serait enfin formellement déclaré contre nous.»

Avant même d'avoir reçu la lettre du 9, Eugène a envoyé M. Tascher de la Pagerie auprès de l'Empereur pour lui porter la nouvelle de la victoire du Mincio et prendre ses ordres.

A ce moment, l'Empereur, réalisant le plan qu'il avait fait

— IGl —

ilans la nuit du 8 février à Nogfnt, haffait Tarniée de Silésie à Champaubert, à Montmirail et à Vauchamps le 9, le H et le 1-4 février.

Il donne à Tascher de nouvelles instructions.

« Tu diras à Eugène que j'ai été vainqueur à Champaubert et à Montmirail des meilleures troupes de la coalition , que Schwartzemberg m'a fait demander cette nuit , par un de ses aides de camp, un armistice, mais je ne suis pas dupe , car c'est pour me leurrer et gagner du temps...

B Tu diras à Eugène que je lui donne l'ordre de garder l'Italie le plus longtemps qu'il pourra et de s'y défendre, qu'il ne s'occupe pas de l'armée napolitaine, composée de mauvais soldats; s'il est obligé décéder du terrain, de ne le perdre que pied à pied en le défendant; s'il est serré de trop près, de se retirer sur Milan, d"y livrer une bataille, et, en cas de défaite et à la dernière extrémité, d'opérer sa retraite sur les Alpes.

» Dis à Eugène que je suis très-content de lui ; qu'il témoigne ma satisfaction à l'armée d'Italie . et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent coups de canon en réjouissance des victoires de Champaubert et de Montmirail. »

Aussi, le 17. il retire au duc de Vicence la carte blanche qu'il lui a donnée, et lui défend de rien signer sans son ordre. La lettre qu'il lui écrit le 19, de Montereau , est une admirable explosion de patriotique espérance.

M. Tascher avait été envoyée par le prince Eugène du Mincio, le 8 février, il a reçu ces intructions le 14. et ce n'est pas hier, pour le besoin du procès, qu'il les a fait connaître; il les ' a déposés, il y a trois ans, entre les mains de la conmiission qui réunit la correspondance de Napoléon I".

Le 18 février. l'Empereur écrit lui-même de Nangis au prince Eugène. Il le félicite des avantages qu'il a obtenus sur le Mincio. S'ils avaient été un peu plus décisifs et que l'ennemi se fût plus compromis, nous aurions pu , lui écrit-il , garder

ritalie. (Comment ne se plaint-il pas de l'inexécution de l'ordre donné le 47 janvier, renouvelé le 9 février?) 11 raconte ensuite les victoires de Champaubert et de Montmirail , et il termine par ces mots, qu'il importe de recueillir et dans lesquels se lit l'espérance qui anime son génie : « Il est donc possible, si la fortune continue à nous sourire, que l'ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières, et que nous jjuissions alot's conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi de Naples changerait probablement de parti. »

Le 3 mars, le ministre de la guerre confirme cette nouvelle résolution de l'Empereur; il écrit au prince Eugène : « Quant à l'armé d'Italie, il paraît que les succès remportés par Votre Altesse Impériale, joints à ceux que l'Empereur a obtenus de son côté, lui procureront le moyen de se maintenir dans sa position et d'attendre les événements. »

Le 1" mars, l'Empereur a écrit au duc de Feltre : a Le viceroi a suffisamment de troupes. Après les succès que j'ai obtenus, le roi de Naples ne bougera pas. »

Que M. le duc de Raguse , du haut de sa raison, critique ce changement dans la pensée de l'Empereur; qu'il y voie l'effet d'une vaine illusion, née d'une victoire inutile, cela se comprend, surtout de sa part; mais pour nous, il est évident que l'Empereur a cru, à cette heure propice, qu'il parviendrait, à repousser les armées de la coalition. Dès le 20 février, d'ailleurs, il a renoncé à l'idée de faire venir en France l'armée d'Eugène, puisqu'il dirige Augereau sur Genève, lui dit d'oublier ses cinquante-six ans, de se souvenir des beaux jours de Castiglione et d'être le premier aux balles.

Le 5 mars, un peu trop tard, il appelle aux armes ce peuple de France, ce peuple des campagnes, ce peuple des soldats resté fidèle à son drapeau et amoureux de sa mémoire.

Enfin, il succombe sous le nombre de ses ennemis et par la défaillance de quelques-uns de ses capitaines.

Je viens de vous montrer, à l'aide de documents et de preuves certaines, comme en doit un accusé, que le prince

— ir»3 —

Eugène n'a ni trahi rEiiipcrriir à cette heure suprême, ni méconnu sa volonté.

Je pourrais ajouter ce qu'a écrit à ce sujet le général de Vaudoncourt, qui faisait partie de l'armée d'Italie et qui a, en 4817, publié le récit des campagnes de 1813 et 1814 :

« C'est ici le lieu d'examiner, dit-il, une question qui fut faite dans le temps. Le prince vice-roi a-t-il pu, lorsque les ennemis, ayant franchi les limites de l'ancienne France, s'approchaient de la capitale, venir avec son armée au secours de sa patrie, et, en attaquant la base d'opérations de l'armée alliée, ruiner tous ses projets? Cette question, qui n'a pas encore été discutée, qu'aucun monument historique n'a relevée, est tombée d'elle-même. L'idée que le prince vice-roi a fait, dans cette crise périlleuse et difficile, tout ce que l'amour de la patrie et l'honneur pouvaient lui commander est consacrée par l'opinion publique; c'en est assez pour que la génération présente repousse toute question douteuse, qui tendrait à atténuer la gloire que ce prince s'est justement acquise. Mais il est du domaine de l'histoire de fixer l'opinion future sur les faits qu'elle décrit et sm* les actions dont elle consacre le souvenir; l'ignorance des faits peut induire en erreur l'homme le plus impartial. Nous avons vu qu'un des moyens employés pour hâter la formation de l'armée que le prince vice-roi devait commander, avait été de lui assigner la conscription des départements français d'Italie,

B Cette conscription, qui portait sur une classe de 39,000 individus et qui pouvait fournir 20,000 soldats, formait la majeure partie des divisions françaises de l'armée d'Italie; le ■ reste était composé de corps purement italiens. Ce simple exposé suffit pour prouver que l'armée que couunandait le prince vice-roi était vraiment italienne, et que même les divisions qui s'appelaient françaises ne l'étaient que par leur îiom et leur uniforme. Lorsque le prince aurait pu repasser en France, c'est-à-dire après la victoire du Mincio, au mois de février 4814., il n'avait pas dans son armée plus de 0,000

soldats de l'ancienne France. Cette circonstance, qui n'était d'aucune considération au mois de juin 1813, c'est-à-dire à une époque où il n'y avait dans l'Empire français qu'un seul intérêt, était d'une bien autre conséquence en 181-4. La situation était changée... L'homme trouve sa véritable patrie sur la terre qui l'a vu naître et qui couvre les cendres de ses ancêtres; les Romains, les Toscans, les Piémontais, abandonnaient la leur pour défendre une terre qui leur devenait étrangère. Qu'on ajoute à cela l'expérience que put faire alors le prince vice-roi. Qu'on se représente l'armée d'Italie abandonnée, avant d'arriver au Mincio, par la presque totalité des soldats appartenant aux départements successivement envahis par l'ennemi, il ne sera pas alors difficile de se convaincre qu'elle ne serait arrivée aux Alpes qu'avec les soldats dont le domicile était au delà de cette dernière barrière de la France.»

Il y a un autre témoignage que peut-être vous ne connaissez pas et qui émane d'un homme vivant. Le général César Laugier de Bellecourt était, en 1814., sous les ordres du viceroi. Dans une lettre par lui récemment adressée à un journal italien, il raconte qu'au milieu de février 1814, le ministre de la guerre du royaume d'Italie le fit venir et lui remit une petite boule de cire contenant une dépêche à l'adresse de l'empereur Napoléon, Il devait aller à Genève, savoir d'Augereau à quel lieu précis il trouverait l'Empereur, et accomplir ainsi sa mission. En traversant le Simplon avec une poignée d'hommes, il attaqua les Autrichiens, et après un combat acharné, il tomba frappé de plusieurs coups de baïonnette : on le tît marcher la tête et les pieds nus et en chemise jusqu'à Brigue. Le baron Stokalpe s'interposa et on l'emporta d'abord à Saint-Maurice, puis à Berne. Il avait eu la présence d'esprit d'avaler la petite boule de cire qui lui avait été confiée. Quatorze ans plus, tard à Florence, Fontanelli, le ministre de la guerre de 1814, lui dévoila le contenu de cette dépêche. Voici les termes de la révélation, reproduites par le général Laugier lui-même :

« Le vice-roi avertissait l'EiDpereLU- qu'il courait en France » avec ce qu'il lui restait de troupes, après avoir garni les » places les plus importantes d'Italie, qu'il tâcherait de se « réunir le plus tôt possible au maréchal Augereau pour ma- » nœuvrer sur les derrières des armées alliées. »

Voilà l'homme, ajoute son ancien compagnon d'armes, qui, selon le maréchal Marmont, avait trahi l'Empereur.

Je passe aux preuves morales qui défendent la conduite du prince Eugène. Je ne parle pas de son caractère si connu et si justement apprécié par l'un des hommes les plus honorables qui aient servi le premier Empire, M. le comte Mollien; je ne parle pas de sa correspondance avec le roi de Bavière, son beau-père, avec sa femme, accusée aussi, mais si digne de respect et d'estime, bien que, dans cette correspondance, la tendresse qui s'y montre expliquerait qu'on y ei^it laissé voir ou deviner une faiblesse si on l'avait eue. Je ne parle pas davantage des lettres d'Eugène à Napoléon et à sa mère, ni de son entrevue avec le prince de la Tour-et-Taxis, ni de sa correspondance si émue, si honnête et par moment si éloquente, avec son oncle le roi de Naples.

Il y a là. Messieurs, un amas d'honneur et de sentiments élevés qui défendent le prince Eugène et lui font un rempart contre la calomnie. Mais il a eu pour lui l'estime du monde, qui ne se prodigue pas. Les lâchetés et les trahisons de d814 ont eu des juges inexorables (Marmont l'a bien éprouvé). Napoléon est parmi ces juges, mais je ne le mets pas au premier rang ; l'armée et le peuple ont montré une sévérité plus implacable que la sienne, et quand un écrivain éloquent, M. Rapetti, a écrit que la défection d'Essonne avait fait verser des larmes de sang à toute une génération d'héroïques soldats, il a bien marqué l'inflexible rigueur de l'opinion populaire contre les trahisons de 481 -i.

Si Eugène avait trahi Napoléon et sa cause, la grande victime de cette trahison l'aurait dit; si même sa prétendue désobéissance avait compromis la fortune chancelante de l'Empereur^,

— lG(i —

rEnipereur l'aurait dit ; il l'aurait fait savoir au monde ; « il a gardé le silence, dit Marmont, comme il le garda longtemps pour le roi de Naples. » Non, il aurait appelé Eugène comme il a appelé Murât, et plus justement encore, un traître extraordinaù^e. Il l'aurait dit au moins à Sainte-Hélène, dans le recueillement de sa longue agonie, quand rassemblant ses souvenirs et parlant de ceux qui l'avaient servi et de ceux qui l'avaient abandonné, il distribuait encore, avec une autorité que sa chute n'avait pas diminuée, la honte et l'honneur ; il l'aurait dît pour l'enseignement des hommes, pour que son fils le sût, pour que les princes apprissent que la lâcheté humaine est sans bornes et que, sous ce rapport, elle surpasse le génie.

Loin de là, il renonce, le 15 mars, à la couronne d'Italie, en faveur d'Eugène, et quand, plus tard, il prononce des arrêts suprêmes, datés de Sainte-Hélène, il y dit qu'Eugène avait une belle âme et qu'il ne lui avait jamais causé un chagrin.

Mais ceux qui trouvent Marmont innocent et calomnié peuvent supposer que ces jugements de l'Empereur furent une fail)lesse du prince et du père.

Interrogez donc l'armée et le peuple. M* Marie aurait voulu que le duc de Raguse et le prince Eugène fussent ici debout à cette audience, défendant leur honneur. En 1814, le sentiment de l'armée et du peuple les rapprocha, pour honorer l'un et maudire l'autre. Nos pères s'en souviennent, et, sans doute, quelques-uns de vous, Messieurs.

Il n'y a qu'une morale, môme pour ceux qui disent le contraire. Si Eugène avait trahi, l'armée l'aurait su et l'aurait dit, le peuple l'aurait su et l'aurait dit, et cette raison eût été si grande qu'elle aurait effacé toutes les autres, et pris la première place dans le mépris du monde.

La conscience publique s'égare quelquefois ; mais, sur une pareille honte, il n'eût pas dépendu des amis du prince Eugène, comme le dit Marmont, de tromper les contemporains et la postérité.

Messieurs, la postérité s'est jointe aux comlemporains du

prince Eugène pour consacrer à son protit la plus belle réputation d'honneur du premier Empire.

Il y eut, il y a encore pour lui cette voix du peuple, qu'on confond avec celle de Dieu, parce qu'on suppose que c'est lui qui parle par toutes ces bouches.

Il a pour lui l'Empereur, l'armée, la multitude, le cœur de la France, qui ne s'égare pas sur de pareils sujets.

Il a l'opinion de l'ennemi ; quand son beau-père, le roi de Bavière^ lui écrit, le il avril, pour l'amener au vainqueur, il lui annonce, afin de l'y décider, la défection de Marmont, et atteste ainsi qu'Eugène est resté du côté de la défaite et de l'honneur.

Cependant, Messieurs, suivant Marmont, cette belle renommée est comme un vol fait à l'estime du monde. On a soutenu cela devant les premiers juges, et on a cru le prouver en lisant, à la fin, cette proclamation du 17 avril, dans laquelle le prince Eugène annonce aux soldats qui le quittaient pour rentrer en France, que la France s'est placée sous son antique égide. Messieurs, on peut critiquer cette proclamation, et trouver mauvais que le prince Eugène n'ait pas conseillé à ces débris de son armée de méconnaître le nouveau gouvernement que la France venait de se donner. Mais, qu'il me soit permis de le dire, ce langage n'avait plus de sens, et il n'eût pu qu'engendrer des périls pour de braves soldats. Du reste, il n'y a pas dans cette proclamation une pensée ni une parole qui dénotent une âme corrompue.

Placez à côté d'elle celle du duc de Castigiione, dont Marmont ne rappelle même pas la conduite, et vous verrez combien il y a loin d'une âme abattue, comme celle d'Eugène, à une âme coupable, comme celle d'Augereau. La voici :

« Valence, le 16 avril.

»' Soldats î

» Le Sénat, interprèle de la volonté nationale, lassé du joug despotique de Napoléon Bonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance et celle de sa famille.

» Le Corps législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux et tous les corps de la grande armée ont adhéré aux décrets du Sénat, et Bonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau le 11 avril, abdiqué pour lui et ses héritiers les trônes de France et d'Italie.

» Soldats ! vous êtes déliés de vos serments ; vous l'êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, par l'abdication même d'un homme qui, après avoir immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat.

» La nation appelle Louis XVIII sur le trône; né Français, il sera fier de votre gloire et s'entourera avec orgueil de vos chefs; tils de Henri IV, il aura votre cœur; il aimera le soldat et le peuple.

» Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la Constitution qui nous le représente; arborons la couleur vraiment française qui fait disparaître tout emblème d'une révolution qui est finie, et bientôt vous trouverez dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre roi et de votre patrie une juste récompense de vos nobles travaux. »

Ainsi parle le républicain de 92 , le maréchal de l'empire.

Le 24 avril, l'Empereur, passant à Valence, tit justice en quelques mots de la ridicule proclamation du duc de Castiglione. S'adressant au maréchal lui-même : «Ta proclamation est bien bête, lui dit-il. Pourquoi ces injures contre moi? Il fallait simplement dire : « Le vœu de la nation s'étant pro- » nonce en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'ar- » mée exige de s'y conformer. » Eugène n'a pas dit autre chose.

J'arrive maintenant à la dernière question que ce procès soulève. IMarmont a-t-il écrit de bonne foi, et si cruelle que soit son opinion pour la mémoire du prince Eugène, faut-il la respecter comme une erreur de l'histoire et priver de toute satisfaction judiciaire et publique les cœurs et les intérêts atteints par cette erreur? Remontons à la source de cette accis-

— loy —

sation ; c'est le général Danthouard qui commença, vers 182i, à répandre dans les salons de Paris l'opinion qu'Eugène avait trahi l'Empereur. Or, de la part du général Danthouard, ce fut une calomnie qui eut les causes et les allures ordinaires de la. calomnie. Je vais le démontrer.

Si le prince Eugène a trahi, s'il a désobéi, éludé les ordres, ce qui revient au même, le premier témoin, le confident nécessaire, et, si je pouvais ainsi dire, le collaborateur de cette trahison, ce fut le général Danthouard , aide de camp du viceroi. C'est lui qui a porté les instructions, c'est lui qui a vu l'Empereur; c'est lui qui est ce général d'artillerie distingué dont parle l'article du Spectateur ; il a donc tout su, tout vu. 11 a vu le prince hésiter, ne pas répondre, refuser d'aller défendre le sol sacré de la France, sa seule patrie; il a surpris ses faiblesses, ses espérances, ses calculs; il l'a vu éluder, intriguer, faire cause à part, attaquer les Autrichiens sans loyauté; il l'a vu, enfin, suivant avec plus d'adresse et de perversité l'exemple-du roi de Naples. Il doit avoir hâte de le démasquer, ou du moins il se taira devant une conduite si coupable et n'en fera pas l'éloge que le succès, du reste, ne lui commande pas. Eh bien ! voici la lettre que, le 18 avril, il adresse à Mantoue au vice-roi :

» Monseigneur,

« Mantoue, i 8 avril 1814.

» C'est les yeux baignés de larmes que j'écris à V. A. I. ; il est déchirant pour moi d'être réduit à demander à la quitter après avoir depuis longtemps rêvé continuellement le bonheur de vivre près d'elle. Quelle terrible catastrophe change tous nos projets! Malheureuse France ! quel sort t'est réservé? Au moins, je crois que celui deV. A. I. sera assuré tel qu'elle le mérite, et qu'elle jouira en paix de l'estime qu'elle a commandée et de la conduite superbe qu'elle n'a cessé de tenir, et qui sera dans tous les temps un modèle aux souverains, aux grands et aux particuliers

» V. A. I. trouvera naturel (jue je me glorifie dans tous les

temps d'avoir été son aide de camp. Je la prie d'oublier les mécontentements que je puis parfois lui avoir donnés, et de ne se rappeler que le désir que j'avais de la bien servir.

» Daignez agréer, Monseigneur, que je renouvelle à V. A, I. les vœux que je n'ai cessé de former pour son bonheur, et l'assurance des sentiments éternels de profond respect et d'attachement avec lesquels je ne cesserai d'être, Monseigneur,

B De Votre Altesse Impériale,

.» Le très-humble et obéissant serviteur, » Ch. Danthouard. »

Écrit-on de la sorte à un prince qui a tenu une si odieuse conduite ?

Mais pourquoi le général Danthouard a-t-il attendu pour démasquer la trahison du prince Eugène? En 1817, quand les destinées de l'Empire sont définitivement fixées, quand l'Empereur ne peut plus menacer ceux qui régnent en France, que le trône des Bourbons paraît consolidé, le général de Vaudoncourt publie les campagnes d'Italie de 1813 et de 1814f dont j'ai tout à l'heure parlé, et cité un passage. Il soulève la question ; il la soulève dès la seconde ou la troisième page et la résout en faveur du prince Eugène. Pourquoi Danthouard se tait-il encore? Le moment est venu de parler. Mais que fait-il alors ?

A cette date un héros de l'épopée impériale, un vaillant et admirable soldat qu'un écrivain qui a pris la défense de Marmont et loué ses mémoires avant que le public les connût, a appelé le type de la fidélité militaire, Drouot était poursuivi devant la justice militaire pour sa seule fidélité à l'Empereur, îl était devant ce tribunal menacé de la mort ; il n'échappa à la peine capitale qu'à la majorité de faveur. Qui présidait ce conseil de guerre? Le lieutenal général Danthouard.

Il se tait donc, il attend, il s'adresse dans l'intervalle, si je ne me trompe, à la générosité du prince Eugène ; il s'y adresse vainement. Alors commence ou a déjà commencé l'œuvre de là calomnie. Rappelez-vous Beaumarchais. On procède dou-

cen)ent, par des bruits de salon; un historien que j'avoue humblement n'avoir pas connu, Montveran , paraît écrire sous hi dictée du général Danthouard; puis le général Danthouard publie un article anonyme dans le Spectateur militaire, eu 1827. Pourquoi anonyme? Si c'est de l'histoire, si c'est une œuvre de justice et de conscience, on ne craint pas de déplaire au pouvoir du moment. Puis le général met son article, amplifié ou diminué, au dépôt de la guerre, quand le général Pelet, ancien aide de camp de Masséna, est directeur de ce dépôt, ce qui doit donner à son assertion un caractère oUiciel et mortel pour la mémoire du prince Eugène. Cette manœuvre est très-habile. La pièce ainsi déposée deviendra un document historique; les historiens l'y trouveront et feront l'histoire avec elle. Le but a été atteint. Un honorable otiicier, le colonel Koch, voulant écrire l'histoire de cette époque et trouvant cette note au dépôt de la guerre, l'interroge et s'en émeut. Mais comme il procède autrement que Marmont, il cherche l'origine de cette note et désire connaître sa moralité ; il s'adresse à plusieurs personnes. Il rencontre M. Planât de la Faye qui, sentinelle vigilante et infatigable, est toujours debout pour l'honneur du prince Eugène, et il apprend de lui les procédés et les manœuvres du général Danthouard; il évite ainsi de calomnier la mémoire du prince.

Je ne connais la calomnie que de réputation, mais il me semble que c'est bien là sa manière. On assure que l'article de la Biographie universelle a une parenté assez manifeste avec la publication de 4827.

On a dit que la famille du prince Eugène n'avait pas répondu et qu'elle avait ainsi laissé entrer, par une porte dérobée, l'imputation dans l'histoire.

C'est une erreur; il y a toujours eu quelqu'un qui a veillé pour l'hoimeur du vice-roi. W. de Norvins publia une réfutation ; M. Planât de la Faye en adressa une au Spectateur, qui ne voulut pas l'insérer ; elle revint en France par les journaux d'Allemagne, et parut enfin dans le journal des Sciences militaires. La famille du prince Eugène ne crut pas devoir

s'adresser à la justice ; ainsi il arrive souvent : la calomnie ne paraît redoutable que quand, après avoir longtemps sifflé, grondé et grandi, elle éclate et menace sérieusement l'honneur.

J'ai déjà dit que Marmont avait pris pour collaborateur de son accusation le général Danthouard. Il n'en a pas cherché, il n'en a pas voulu d'autre. Il a aimé cette calomnie, et il l'a colorée en la renforçant. Il lui était facile d'éviter cette injustice, s'il l'avait voulu ; il pouvait exposer la cause, et j'ai de son esprit une trop haute idée pour croire que, sans passion, historien sincère et véridique connue il s'intitule, juge équitable, il ait jamais pu flétrir comme il l'a fait la mémoire du prince Eugène.

Voyons donc enfin ce qui a pu l'amener à cette injustice. Est-ce le sentiment du devoir militaire? Ses panégyristes prétendent que, le 4 avril 1814, son seul tort a été d'écouter, au lieu de ce sentiment, la raison du citoyen.

D'ailleurs, il ne parle ni de Murât, ni d'Augereau, ni de hii.

Est-ce l'amour de la vérité ?

Messieurs, il faut, à mon grand regret, que je parle ici de cet homme dont son avocat a fait un portrait de la plus brillante inexactitude et en faveur de qui, avant la publication de ses Mémoires, il s'était formé, comme on l'a si bien dit, une conspiration d'indulgence.

Je n'oublierai ni sa mort ni les chagrins de l'exil qu'il a connus. Je dirai de lui , si l'on veut, qu'il a été un esprit d'élite, un des braves et brillants officiers de l'Empire, peut-être le plus instruit de tous; qu'en 1814 il a été à la fois malheureux et coupable. J'admets môme, pour me conformer au tempérament du temps où je vis, que, s'il s'était présenté à la postérité dans une attitude sans orgueil et pleine de douleur, la postérité aurait pu affaiblir cette forte clameur d'indignation que son nom avait soulevée en 1814. Nous sommes dans un temps de demi-moralités; la politique, avec ses changements, parvient quelquefois à changer la morale elle-même.

Oui, Messieurs, malgré nnus, à nofre insu, nous aurions écouté sans colère cet exilé, disant, à propos de sa faute qu'on avait été trop sévère envers lui , qu'il y avait dans la vie de certains hommes des heures où le devoir n'était pas tracé, où la fidélité à un prince pouvait être de l'infidélité envers sa patrie.

Si, du reste, il avait écrit un livre juste, sage, équitable, modéré, favorable aux bons, dur aux méchants, exact dans les choses, sincère sur les hommes, tout plein d'honneur, sa mémoire n'aurait jamais été placée au rang des pures renommées, mais elle aurait eu une part considérable dans l'attention attendrie de la postérité. On eût admiré ses talents, phunt ses malheurs, et peut-être, grâce à son attitude et à notre indulgence, son nom eût-il cessé d'être un douloureux et cruel synonyme. Au lieu de cela, il a répandu sa douleur, ses rancunes, son orgueil et sa haine dans les neuf volumes qui forment ses Mémoires ; le sentiment général que leur lecture m'a causé a été trop bien exprimé par IM. Rapetti pour que je ne lui emprunte pas cette expression en me l'appropriant.

M. Rapetti est un homme étranger aux passions politiques, voué à l'étude, d'une probité littéraire qui n'est pas commune, d'un talent plein de dignité et d'éclat, que le gouvernement actuel ne s'est attaché ni dans l'enseignement, ni dans d'autres fonctions, qui est entièrement libre dans ses jugements. A peine avait-il commencé la lecture de ce livre pour en parler dans le Moniteur, qu'il se sentit, suivant son heureuse expression, en présence de l'ennemi.

Alors, d'un cœur ému, enhonmie qui va remplir une tâche pénible, qui connaît et qui partage l'indulgence de son temps pour les erreurs politiques, il s'oppose à la réhabilitation de cette mémoire, et il s'écrie :

« Qu'est-ce que Marmont? un honune qui a fait pleurer des larmes de sang à toute une génération d'héroïques soldats, ses compagnons d'armes; et cet homme revenu de l'exil, dans un livre où il a déposé toutes les rancunes et les vengeances de son impénitencc finale, allait surgir de nouveau

parmi nous, non pas comme un supplicié pour qui l'on demande une tombe, le pardon, l'oubli, mais bien comme un accusateur, un juge de l'histoire contemporaine. Cet étrange et suprême triomphe des passions et des trahisons de 1814 se serait accompli sans être autrement accueilli au milieu de nous que par le discret murmure d'une approbation réparatrice. . .

«Mais il y a le bon sens public à sauvegarder. Cette société n'est pas assez affermie pour qu'il soit sans danger d'excuser ou d'honorer devant elle le souvenir d'un homme qui a trouvé expédient, dans un moment critique, de déserter la cause de l'Empire... Malheur à nous si la trahison peut ajouter à ces profits, par lesquels il est dans sa nature de se laisser tenter, cette chance et cet espoir de s'abriter sous une équivoque et de n'avoir pas à redouter une réprobation universelle, une honte irrémissible. »

Aussi, Messieurs, à l'apparition de ces mémoires, l'opinion fut ramenée sur l'homme par le livre. Vingt protestations sortirent du sein de vingt familles, indignées, émues, traitant de calomniateur cet annaliste qui s'était proclamé un historien sincère et véridique.

M« Marie se trompait : ce ne furent pas des cris de vanité, ce furent des revendications d'honneur. Je n'en rappelle qu'une. M. Ternaux-Gompans releva une accusation outrageante pour la mémoire de son beau-père, le général Compans, à propos de la défection d'Essonne, et il jeta aux amis vivants du duc de Kaguse, parmi lesquels se trouvent des soldats, le démenti le plus formel et le défi de soutenir la calomnie du maréchal. Je ne parle ni de M. de Grouchy, ni du général Dutaillis, ni des autres.

J'imagine que cet esprit d'injustice et de calomnie vient des emportements de sa conscience contre elle-même. Quand on a une tache dans sa vie, on aime à en trouver dans celle des autres. Il semble qu'on se blanchisse en les noircissant, ou qu'on

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diminue sa noirceur. On a boau dire, il n'y a dans ce livre ni amour des hommes ni amour de la vérité.

On a remarqué que Marmont avait dirigé principalement sur trois hommes le feu de son orgueil et de ses injustices, sur Napoléon, sur le roi Joseph et sur le prince Eugène.

Il représente Napoléon , après ïilsitt , comme un homme sensuel , inhumain , occupé de ses aises. Ailleurs, voici ce qu'il dit, entre autres choses ; pesez ces paroles, les dernières surtout :

a Napoléon a été l'être que j'ai le plus aimé, mais quand il a été en proie à des hallucinations continuelles, quand j'ai vu qu'il était insensible aux intérêts de la France, à la conservalion de ses soldats, qu'il ne vivait que d'orgueil, mon cœur s'est glacé, je n'ai plus eu d'amour que pour ma patrie; méditant, cependant, après avoir sauvé la France, de consacrer le reste de mes jours à sa personne. »

Messieurs, je me contiens pour ne pas dire les réflexions que m'inspire ce cœur glacé et qui commande cependant à Marmont d'aller servir dans l'exil le prince que, par je ne sais quel patriotisme, il a abandonné.

Il impute à Napoléon d'avoir été occupé de ses aises en i 8 1 4-, et d'avoir été lâche en 1815 sur le champ de bataille de Waterloo. Permettez-moi de vous rappeler que sur le champ de bataille d'Arcis, un obus étant tombé près de Napoléon et de son escorte, l'escorte s'écarta pour éviter la mort contenue dans le projectile; ce que voyant, l'Empereur précipita son cheval sur l'engin meurtrier et attendit la mort qui ne voulut pas de lui, le réservant, sans doute, à son historique agonie.

Quant au prince Eugène, sa réputation d honneur ne pouvait pas plaire à Marmont. D'ailleurs, Marmont a dû se dire que s'il parvenait à faire croire à la trahison du prince Eugène, elle dépasserait de beaucoup et ferait oublier la sienne; qu'en dévoilant un traître si bien caché, il se montrerait l'avocat le plus occupé et le plus soigneux de l'honneur public

et delà fidélité militaire. Ce rôle, soyez-ea sûrs, devait convenir à sa conscience, et pour le remplir, il ne devait pas s'arrêter devant l'injustice d'une calomnie.

Du reste, il n'aimait pas le prince Eugène. Celui-ci avait dij, dans une circonstance, soupçonner sa probité.

Napoléon I" avait pour les malhonnêtes gens une haine personnelle, instinctive et une animadversion politique. Il voulait que les dépositaires de la puissance donnassent avant tout l'exemple de la probité ; il était près de croire, ce qui est absolument vrai, que les hommes les plus honnêtes sont les plus capables de servir l'État.

En 4806, l'Empereur était indigné des dilapidations de l'armée d'Italie ou plutôt de certains généraux. Il avait appris que Masséna et Marmont avaient trop perçu sur des mines d'Idria. Il écrit au prince Eugène :

a Mon fils, je reçois votre rapport sur le vif-argent. Mon opinion est que vous ne vous en dessaisissiez pas, que je sache à quoi m'en tenir là-dessus. Faites venir le propriétaire, et demandez-lui un mémoire. Dites-lui que cela a été vendu trop bon marché, et que je veux savoir toute l'histoire secrète de cette affaire. Vous pouvez le lui faire demander par le conseiller d'État Dauchy, s'il est à Venise, car il faut que je connaisse tout ce qui se fait dans le plus grand détail. »

Eugène répond, le 15 :

a Sire, je ne me repens pas de la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire hier relativement à l'affaire des mines d'Idria; j'ai rempli mon devoir, et je n'en ai aucun regret. Cependant, Sire, je ne puis le dissimulera Votre Majesté, il m'en a coûté de l'affliger en portant à sa connaissance un tort d'un de ses anciens et fidèles serviteurs, avec lequel j'ai toujours eu des rapports d'amitié. Il en coûtera à votre cœur, Sire, d'être obligé de punir ou de réprimander, et je prends la liberté de proposer à Votre Majesté le moyen de s'en éviter

la poino. Votre Miijost^^ peut, dès ce moment, paraître ignorer tout. Je m'engage h faire verser dans la caisse de l'armée, et sous trois jours, le véritable prix, le prix entier du vif-argent. J'ai appris ce matin que les 150,000 fr. du maréchal Masséna étaient encore entre les mains de l'acheteur; demain il recevra l'ordre formel de les y verser : il s'y est engagé aujourd'hui.

» Je prends sur moi, et je suis certain de réussir, d'avoir, dans les trois jours, les 240,000 fr. qui sont dans les mains du général Marmont, et, après cela, je puis certifier que ces deux sommes, réunies aux frais de transport et aux 049,000fr. précédemment versés, font et complètent bien suffisamment, à raison de 33 c. la livre, le prix des caisses arrêtées à Venise, les seules qui aient été vendues.

» J'ose espérer, Sire, que Votre Majesté ne me saura pas mauvais gré du parti que j'ai l'honneur de lui proposer, et qu'elle voudra bien me pardonner d'ajouter que je désire bien vivement que ce parti lui soit agréable.

» J'ose lui demander cette faveur comme grâce particulière. »

Il n'est pas impossible que Marmont ait puise dans ce souvenir un ressentiment contre le prince Eugène. Mais il n'est pas nécessaire d'admettre cette cause qui peut paraître secondaire et incertaine.

Messieurs, pour en finir, je trouve ma pensée résumée sous la plume d'un soldat : « De deux choses l'une, dit un écrivain qui a fait comparaître Marmont devant l'histoire : ou le maréchal Marmont a été de mauvaise foi en attaquant, comme il l'a fait, dans son ouvrage posthiune le prince Eugène; ou il n'a pas eu connaissance des documents historiques que nous venons de citer. (Cette hypothèse n'est guère admissible, ces documents étaient partout.) Toutefois, cette attaque injuste el révoltante, dont la fausseté est démontrée jusqu'à l'évidence, venant <^ la suite de faits de même nature, contenus dans ses mémoires, il est permis de penser qu'en écrivant son inique

diatribe contre le prince Eugène, l'autein' faussait sciemment la vérité. La vengeance, pour Marmont, ne s'arrête pas au bord de la tombe. »

Il est temps que je conclue, Messieurs, et je le fais d'un mot. Les princesses héritières du prince Eugène peuvent-elles obtenir la légère satisfaction qu'elles demandent pour l'immense outrage fait à la mémoire de leur père ? Quel serait l'obstacle? La morale? Elle est de leur côté avec la piété filiale. Les droits de l'histoire? Ils s'arrêtent à l'injustice calomnieuse et ne figurent ici qu'à titre de hors-d'œuvre. La bonne foi de l'écrivain? Elle ne le défendrait même pas devant une juridiction répressive. Enfin, l'intérêt de la vérité? Est-ce qu'il commanderait de faire de l'histoire un livre anarchique et sans frein ?

Messieurs, vous n'êtes pas plus que nous pour entraver la vérité.

Ce que vous voulez, parce que c'est en môme temps ce que vous devez, c'est protéger, quand il est lésé par une injustice, le droit des vivants et des morts.

Nous ne mourons pas tout entiers. Vous défendez bien contre les profanations les blocs de marbre ou de pierre qui recouvrent la cendre des morts; vous suivez l'homme dans sa tombe en faisant consacrer ses volontés dernières; la mort ne le ravit pas tout à fait à votre justice et à votre protection. Vous devez donc écarter des tombeaux la calomnie qui s'y veut attacher.

Cette mission est la vôtre ; elle n'empêche ni la vérité, ni l histoire. Après votre arrêt, qui ne sera d'ailleurs qu'une œuvre particulière de justice, l'histoire n'aura pas même interrompu son cours.

Vous aurez fait devant elle, si tant est qu'on la puisse confondre avec les Mémoires de Marmont, ce qu'il est de votre honneur et de votre devoir de faire devant toutes les puissances de ce monde, quel que soit leur nom, qu'elles s'appellent l'histoire, le despotisme ou la liberté, vous aurez fait respecter ces maximes sur lesquelles repose toute société civilisée.

à l'abri desquelles nous devons vivre ici-bas et dormir paisiblement au fond de nos tombeaux. Neminem Ixdere; suinn cttique tribuere.

Sous le bénéfice de ces observations, nous estimons qu'il y a lieu de confirmer la sentence des premiers juges.

Audience du 17 avril J858.

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