N« II
Le prince Eugène au roi de Bavière, son beau-père.
Gruliica , 19 octobre 1819.
Mon bon père ,
Je reçois b l’instant votre lettre du 8 courant. Votre cœur sentira facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je ne souffrais que pour moi! mais je tremble poor la santé de ma pauvre Auguste, lorsqu’elle sera informée du parti que vous vous ôtes cru obligé de prendre.
Quant à moi , mon bon père , quel que soit le sort que le ciel me réserve , heureux ou malheureux , j'ose vous l’assurer, je serai toujours digne de vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et de tendresse dont vous m’avez donné tant de preuves.
Vous me connaissez assez, j’en suis sûr, pour être convaincu que, dans cette pénible circonstance, je^e m’écarterai pas un instant de la ligne de l’honneur ni de mes devoirs; je le sais, c’est en me conduisant ainsi que je suis certain de trouver toujours en vqhs pour moi.
pour votre chère Auguste, pour vos petits-enfanls, un père et un ami.
Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hitler sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de l'Isonza; je ne sais ce qu’il répondra, mais vous le sentirez, je ne puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée insuffisante , si la fortune m’est à l'avenir aussi contraire quelle m’a été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu’Auguste et ses enfants n’aient pas reçu de moi tout le bonheur que j’aurais voulu leur assurer, mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour héritage à mes enfants une mémoire sans tache.
Je ne sais , mon bon père , ce que votre nouvelle position vous rendra possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas : Sire, n'oubliez ni votre fille ni vos petits-enfants.
Je suis , mon bon père , avec les sentiments de respect et de tendresse que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie,
Votre bien affectionné fils, Eugène.
Je présente mes hommages à la reine ; j’embrasse frères et sœurs.