PREMIÈRE COMMUNION DU PRINCE
qui s'épanouissent doucement entre le génie et le courage, la grâce et la bonté, votre destinée m'apparaît avec quelques-uns de ses orages et de ses combats. Les murailles de cette chapelle reculent et disparaissent à mes yeux et derrière vous j'aperçois la France entière avec un demi-siècle de son histoire...
« Tous ici nous demandons avec vous, Prince, que la sagesse de Dieu vous dirige, que sa justice vous soutienne, que sa bonté vous console et que sa puissance vous protège; qu'il vous inspire la modération dans la prospérité, la prudence dans les conseils, l'énergie dans l'action, la constance dans la fatigue et les périls. Qu'il vous rende invincible aux tentations de l'heureuse fortune et aux séductions de la flatterie. »
Mieux encore que l'Archevêque de Paris, ]\P' Dupanloup semble entrevoir l'avenir quand il tient à l'Impératrice, venue à Orléans pour les fêtes de Jeanne d'Arc, ce langage prophétique :
«... Yous avez bien voulu, Madame, prendre part à nos solennités et cette pensée aussi me touche, le lendemain d'un jour où la religion vous a donné la ]»lus pure joie qui soit ici-bas permise au cœur d'une mère... L'attendrissement de ce spectacle a fait couler de vos yeux de pieuses larmes... Puisse Votre Majesté n'en connaître jamais d'autres!... »
Cliaque fois que l'abbé Deguerry était venu au
liiO LE l'RlXCE IMPERIAL
château j)our rinstruclion religieuse de Son Altesse, miss Shaw assistait à l'entretien.
Luthérienne fervente, la tendre affection qu'elle portait au fils de l'Empereur lui faisait oublier tous les scrupules de conscience : chaque matin, chaque soir, agenouillée auprès du lit du Prince, elle faisait, la première, le signe de la croix pour que l'enfant ne manquât pas à la prière.
Deux jours après la communion, elle va trouver yi. l'abbé Deguerry.
— « J'ai écouté toutes les leçons que vous avez données au Prince; j'ai réfléchi, j'ai médité! Aujourd'iiui je suis convaincue et je viens vous dire, monsieur le Curé, que je veux être catholique. »
Rendu à l'existence accoutumée, le Prince semble animé dune ardeur plus grande encore pour ses études militaires.
A une journée passée au camp de Saint-Maur, succède une visite à l'école polytechnique, où il pénètre pour la première fois.
Sous le commandement du colonel Jioissonnet, les élèves, l'épée à la main, sont rangés en bataille dans la grande cour. Après que les quatre compagnies ont défilé devant lui, le Prince Impérial, conduit par le général Favé, traverse la bibliothèque, la salle de dessin et s'arrête longtemps dans le laboratoire, captivé par les expériences que MM. Frémy et Jamin font en sa présence.
PREMIÈRE COMMUNION DU PRINCE, INGS loi
C'est ensuite au tour de Saint-Gyr à recevoir Son Altesse que le peloton de cavalerie, commandé par le général de Gondrecourt, attend sur la roule de Versailles.
L'Empereur a déclaré maintes fois que son fils suivrait plus tard les cours de cette école, que, soumis à la discipline générale, il y terminerait son éducation militaire. Aussi le Prince Impérial veut tout voir, multiplie les questions, va au polygone, assiste à la leçon de gymnastique.
L'intelligence de cet enfant de douze ans, la précision de son jugement, autant que sa bonté, surprennent qui l'approche. Les moins portés à faire acte de courtisans confessent leur étonnement et les pires ennemis ne discutent pas plus son charme que l'affection du peuple pour lui.
La pensée que quelqu'un pourrait le haïr était pour le petit Prince une peine véritable. M"'° de Brancion racontait que sortant un jour avec elle, il fut frappé de voir un groupe de personnes le fixant insolemment sans le saluer.
— Monseigneur, lui dit-elle, chacun a la liberté de ses préférences et de ses alTections.
— Oh, madame! si tout ce peuple savait combien je l'aime, ilm'aimerait bienaussi.Maiscomment poiirraisje le lui faire savoir, moi qui ne sors jamais dansla rue ?.. . Vous, dites-leur que je les ai tous dans mon cœur '. »
' Léonce Dupoiil. Le qualriénie XK/tolcon.
lo2 LE PRINCI- IMPERIAL
A Fontainebleau où les Souverains sont depuis la lin (le Juin, ne venanl à Paiis que pour de courts séjours, le Prince fait de longues excursions en foret avec ses cousines M"" d'Albe. Un jour, s'étant dirij^é vers Thomery, il passe une partie de l'aprèsmidi dans l'atelier de M""" Rosa lîonlieur.
Si la journée s'écoule rapide, la soirée lui semble plus courte encore.
Intraitable sur la discipline, le général Frossard, dès qu'a sonné l'heure fixée pour le sommeil, fait signe à son élève. Le Prince prend congé de ses parents et se retire.
Une fois que le rappel au règlement vient l'arrêter en pleine gaîté, allant embrasser son père qui jouait au lansquenet, il lui dit tout bas son désir de prolonger la soirée. — L'Empereur ne veut pas enfreindre la consigne et porter atteinte à l'autorité du gouverneur; il a pitié pourtant du chagrin de son fils. Se soulevant, il saisit d'un geste rapide la casquette du petit Prince, la place sur sa chaise et se rassied.
Le général reman|ue que l'enfant n'a pas sa casquette à la main. Il faut lu chercher : on l'aide dans ses perquisitions, on regarde partout. Et l'Empereur, impassible à la table de lansquenet, jette un regard heureux vers son lils qui a repris ses jeux.
In sport nouveau occupe les récréations : le vélocipède (|ue le club lundé au Pré-Calelan, les courses
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qu'on y organise ont mis à la mode. Louis Gonnoau, Gaston et Scipion Corvisart luttent d'efforts avec le Prince pour faire le tour du jardin anglais.
Mais l'heure des jeux passée, l'enfant épris de gaîté et de mouvement redevient le Prince Impérial, sait, dans mainte circonstance, remplacer son père avec une dignité charmante.
L'Empereur n'ayant pu assister aux courses du 1" juillet à Fontainebleau, c'est lui qui occupe seul, avec sa suite, la tribune d'honneur. Prié de remettre une coupe au comte de Lagrange dont un cheval venait de remporter la victoire, il lui dit : « C'est la première fois que cette mission m'échoit et je suis heureux. Monsieur, d'avoir à commencer par vous. »
Quand le prince et la princesse de Girgenti viennent rendre visite à Napoléon III et à l'Impératrice, Son Altesse les attend à la gare. Elle s'avance vers l'Infante et son mari, leur tend gracieusement la main et les accompagne au palais.
Huit jours au camp de Chàlons, puis le départ pour Biarritz.
A la villa Eugénie arrivent les nouvelles quotidiennes de la révolution d'Espagne : commencée par le pronunciamento de Cadix, elle a gagné Séville, Cordoue et triomphe au combat de Puente-Alcolea. La Reine Isabelle jugeant toute résistance impossible, fait demander à Napoléon III un asile sur le sol français.
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Elle es( reçue à la frontière, le 30 septembre, par le général Castelnau, le vicomte Diimanoire et le lieutenant Conneau qui ont mission d'accompagner la famille royale jusqu'au château de Pau mis à sa disposition.
Le train s'arrête à la gare de la Négresse où l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial, entourés de leurs Maisons, ont avec les exilés une courte et triste entrevue. Au moment où le Prince des Asturies va gravir les marches du wagon, où est montée déjà la Heine Isabelle, le petit Prince le retient et unis dans une longue étreinte, les deux enfants s'embrassent encore une fois.
Compicgne, délaissé en 1867, voit reparaître à l'automne ses quatre séries d'invités.
L'Impératrice aime à réunir autour d'elle, à l'heure du thé, les savants et les artistes conviés au palais ; elle amène la conversation sur le sujet qui fera, tour à tour, briller chacun d'eux. Les élus de ce cercle y rencontrent M.M. Ambroise Thomas, Faye, (larnier, Lachaud, Gustave Doré, Féval, Sandeau, Rivière, Alphand, Cabanel, du Sommerard, Sainte- Claire Dcville, Claude lîernard, etc.
Souvent Sa Majesté appelle le Prince à ces réunions et déjà il sait trouver le mot qui ira droit au cœur ou à l'orgueil du plus sceptique.
Le 1" janvier 1869, après la messe à laquelle M"' Nilsson a chanté, le Prince Impérial, debout à
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la droite de son père, assiste à la réception du jour de l'An.
Le carrosse du Nonce, attelé de mules noires empanachées de plumets verts, les livrées rouges de l'ambassade d'Angleterre, l'éclatant équipage jaune et noir du prince de Metternich, toutes les voitures de gala se pressent dans la cour des Tuileries. Voici le Conseil municipal, escorté par la garde de Paris; rien de plus joli que la livrée tricolore des cochers et des laquais : bas de soie blanche, culottes rouges, habit bleu à galons d'or.
Après le défilé dans la salle du Trône, tous les dignitaires s'inscrivent au pavillon de Flore, chez le Prince Impérial.
On est si bien accoutumé maintenant à ne plus le considérer comme un enfant que son nom reparait à tout moment dans les nouvelles du jour, mêlé parfois aux bruits les plus invraisemblables.
Hier on parlait d'un projet de mariage avec la fille du Roi des Belges ; demain on nous apprendra qu'il vient d'acheter, pour la somme de onze cent mille francs, le château de Maisons-Laffilte ; une autre fois c'est d'un héritage colossal qu'il sera question. A ces racontars on n'opposera nul démenti et toute liberté est laissée à l'imagination des nouvellistes.
Pour dépeindre à ses lecteurs l'ouverture de la session, la Gazette de France, dédaigneuse de la prose, emprunte la |)lunie de Corneille. Comme échantillon
(le cet accès lyrique, voici l'entrée de Napoléon III et du Prince Impérial :
11 va : son fils le précède.
Pour venir, l'enlaiil mutin
Quitta le vélocipède
Qu'il enfourchait le matin.
.•Ml ! qu'il voudrait bien reprendre
Ses joujou.x et son dada...
Mais non, il lui faut entendre
Le discours de son papa.
A l'occasion de son anniversaire, le Prince a été élevé au grade de sous-lieuienant dont il porte pour la première fois les insignes à la revue du M avril : tunique à deux rangs de boutons mais sans les épaulettes, remplacées par des attaches ; pantalon garance avec double bande en or, ceinturon doré et épée.
Quand, sous cet uniforme, il arrive, le 21 juin, au camp de Chàlons avec son père, il semble que les troupes cherchent dans leur empressement, leurs acclamations enthousiastes à faire oublier au Souverain les troubles qui viennent d'éclater dans Paris à la suite des élections.
C'est aussi que cette année 18G9 ajoute encore au rayonnement de l'Empire.
Dans une lettre adressée au ministre d'Étal, Sa Majesté écrivait : « Le 15 août prochain, il y aura cent ans que l'Empereur Napoléon est né. Pendant cette longue périoile, bien des ruines se sont accumulées mais la grande figure de Napoléon est restée debout.
C'est elle encore qui nous guide et nous protège; c'est elle qui de rien m'a fait ce que je suis... »
Cette année qui donne comme une nouvelle jeunesse aux souvenirs de l'Epopée, les ennemis du régime impérial la choisissent pour réclamer plus haut encore l'affaiblissement de la France, la réduction de son armée.
Le 13 avril, MM. Pelletan, Ilénon, Belhmont, Jules Simon, le duc de Marmier, Magnin, Dorian, Garnier-Pagès, Carnot, Girod-Poujol, le comte d'Estourmel, Glais-Bizoin, J. Favre, Guéroûlt, Piéron- Leroy proposent cet amendement : « La garde impériale est supprimée ; l'effectif entretenu de l'armée est réduit à deux cent mille hommes...* »
La maladie de l'Empereur s'aggrave de jour en jour sans qu'on le soupçonne autour de lui. Seul il devine assez le danger qui le menace pour prendre des mesures en prévision de sa mort, ainsi qu'en témoigne un projet de régence daté du 7 octobre, retrouvé plus tard dans ses papiers.
Avec l'Impératrice comme Régente, le conseil devait être ainsi composé : le Prince Napoléon, M. Uouher, le premier président de la Cour de cassation, le ministre de la Guerre, l'amiral Rigault de Genouilly, le duc de Persigny, l'archevêque de Paris, le marquis de Lavalette.
' Journal officiel, n" du li avril I8GD.
\A: I'HINCI' IMI'EIUAL
A défaut de l'impéralrice, la régence serait donnée au Prince Napoléon. Formeraient dans ce cas le conseil : M. Uouher, le premier président de la Cour de cassation, le duc de Persigny, l'archevêque de Paris, le marquis de Lavalelte, le ministre de la Guerre, l'amiral Rigault de Genouilly, M. Jérôme David, M. Laily. le commandant de l'armée de Paris en exercice '.
Quand approche le 45 Août, l'Empereur soulTre de rhumatismes trop violenls pour que le séjour à Chàlons lui soit possible. C'est la première fois qu'il manquera à ce traditionnel voyage au camp.
Au Prince Impérial revient la mission de représenter son père parmi les troupes.
Reçu à la gare de Châlons, le 14 août, par le général IJourbaki et son état-major, il réunit le soir môme à sa table tous les généraux de division et le général Codrington, ancien commandant de l'armée anglaise en Crimée.
Après la messe du iï) Août dite par M" Meignan et le chant du Te Deiini, le Prince monte à cheval, passe devant les troupes formées en carré; puis il distribue les croix, les médailles, remet aux officiers et sousofficicM's leurs titres d'avancement.
Ce n'est plus le petit Prince d'autrefois, l'enfant turbulent, courant ravi à travers les quartiers, (|ue
* Papiers^ et correspondances de la famille impcriale retrouvés avT Tuileries.
LE VOYAGE EN CORSE, 18G9 i;ju
les soldats ont devant eux, mais une copie fidèle du cœur de FEmpereur. Il leur parle avec cette même bonté, empreinte de tant de grandeur et si douce aux humbles qui leur faisait dire : « En voilà un qui n'est pas fier malgré son grade! » — Et jusqu'à la fin de la journée, aux courses, pendant le feu d'artifice, c'est une incessante clameur de hurrahs.
Une dépêche arrive des Tuileries dans la nuit, qu'on affiche au camp dès le matin :
« Je désirais passer le lo août au milieu de la grande famille militaire.
« Ne pouvant m'y transporter, j'ai voulu me faire remplacer par mon fils et le charger de distribuer les récompenses.
« Je remercie l'armée de l'accueil qu'elle lui a fait et des vœux qu'elle m'envoie à l'occasion de ma fête.
« Je me propose au surplus de venir à Ghàlons
avant la levée du camp.
« Napoléon. »
Cinq jours seulement s'écoulent entre le retour du Prince Impérial à Fontainebleau et son départ pour la Corse avec sa mère (24 août).
Leur suite est ainsi composée : la comtesse de la Poëze et M"" Marion, les généraux Fleury, Frossard et Douai, le capitaine Duperré, aide de camp do Son Altesse, M. de Cossé-Brissac, le capitaine Clary et le baron Larrcy.
IGO !.!• l'HIXCE IMPERIAL
A Lyon, après les paroles de bienvenue prononcées par le général Je Palikao, M. Ilcnry Chevreau et M. Vidul-Gallin, Sa Majesté et le Prince, qui porte l'uniforme avec le grand cordon de la Légion d'iionneur, se rendent à la cathédrale où les attend le cardinal de Donald, puis à riiold «le ville.
Le 2o, après avoir reçil les tisseurs, auxquels elle a fait récemment don de trois cent mille francs sur sa fortune personnelle, puis les maires et les conseillers du département, llmpératrice, ayant son fils auprès d'elle, va visiter les ateliers.
Telle est l'avalanche de bouquets qui s'abat sur le cortège, que les Cent-Gardes doivent parer la pluie de fleurs avec leurs sabres, pour garantir la voilure impériale.
Une fête militaire est offerte au Prince sur les terrains du Grand-Camp, avec charges de cavalerie, pont jeté sur le Rhône, défilé des troupes. Enfin dîner et réception à la préfecture — et départ au matin du 2G.
Après un court arrêt à Marseille oii M. Levert présente le conseil municipal, le train gagne rapidement Toulon.
En tête des autorités de la ville sont le général d'Exea, le vice-amiral Chopart; M. Emile Ollivier, déj)uté ; M. Montois, préfet du Var ; M. Auban, souspréfet, et le maire, M. Autlomar, qui prononce le dis-