LE VOYAGE EN CORSE, I8G9 ^Ç
le Prince Impérial prennent place, défilent les corporations, les écoles, les députations, suivies du bataillon des Enfants de la Corse, sous les ordres de Louis Conneau qui, depuis deux ans, consacre ses vacances à initier aux secrets de la manœuvre ces trente petits soldats.
L'aîné a quinze ans, et c'est chose charmante de les voir se presser autour de leur drapeau, l'air martial sous leur veste de zouave, avec le pantalon de coutil gris bordé de passementeries bleues, le képi bleu, sac au dos, armés d'une légère carabine.
En passant devant le Prince Impérial, le jeune commandant, monté sur un poney, salue de l'épée, tout fier du triomphe de sa troupe.
Le 29 août, à 9 heures du matin, le canon tonne dans la rade d'Ajaccio oii V Aigle vient d'apparaître, salué par les bâtiments de l'escadre.
Bientôt les hurrahs partis de terre arrivent jusqu'au navire. Depuis deux jours, les paysans sont descendus de la montagne, ont organisé des campements aux portes de la ville. D'autres se sont installés sur le rivage même, voulant être des premiers à apercevoir le fils de l'Empereur.
Quand il débarque, YAjaccienne retentit de toutes parts, jouée par les musiques, entonnée par des milliers de voix :
Uéveille-toi, ville chiric,
Dans ton orgueil et ton amour!
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Le maire, M. Nyer, prend d'abord la parole :
« Monseiirneur,
«1 Soyez le bienvenu dans celle ville où vos pères sont nés.
« Les Ajacciens et les populations de la Corse saluent en vous le continuateur prédestiné de celte race «jui fait leur légitime orgueil.
« Le ciel comble nos vœux en ces jours de fête. Il nous permet de renouveler à votre personne le serment de noire vieille fidélité aux Napoléons. »
Les troupes essaient en vain de maintenir l'ordre sur le passage du cortège; la haie est bientôt rompue et la voiture impériale presque portée par la foule.
Eiïrayés par celle vague humaine, les officiers de l'escorte se préparent à fendre le flot, un peu brusquement peut-être. Le petit Prince, qui a deviné leurs intentions, les arrête d'un mot :
— a Laissez', ils sont de la famille. »
Les cris de la foule s'apaisent un instant devant la cathédrale, pour laisser parler M*"" Casanelli d'Istria :
'< Celui par qui régnent les rois et les princes de la terre, nous aimons à nourrir cette consolante pensée, vous réserve, dans les desseins de sa miséricorde, de grandes destinées.
a Vous êtes appelé à continuer la chaîne d'une dynastie qui, des son origine, s'est manifestée avec
tant de splendeur, mais qui a dû traverser bien des vicissitudes...
« Puisse le ciel vous être toujours propice et vous épargner les rudes leçons de l'adversité. Puisse -t-il vous accorder de longues et heureuses années pour la consolation de ceux à qui vous devez le jour, pour la gloire de la grande nation dont vous êtes l'espoir; permettez-moi d'ajouter, Monseigneur, pour la prospérité du pays de vos ancêtres, si justement fier de la tige impériale sortie de son sein.
« En traversant la nef de cette ancienne église dont les dalles couvrent la tombe de plusieurs générations, votre pensée se reportera sans doute vers vos aïeux dont vous foulez la cendre. Mais levez vos regards plus haut et persuadez-vous. Prince, que leurs âmes, reposant dans le sein de Dieu, tressaillent en ce moment d'allégresse, en se voyant revivre ici-bas dans un de leurs plus nobles rejetons. »
Après avoir posé la première pierre de la nouvelle cathédrale, l'Impératrice et le Prince se rendent à la maison Bonaparte. Au seuil un olivier et un palmier s'élèvent, tous deux plantés le IG mars 1856, à l'heure où le canon de la citadelle annonçait à Ajaccio la naissance de l'héritier du trône.
Sur la cheminée de la chambre où naquit ?sapoléon. Sa Majesté pose un buste de son fils.
Des dépulations encore, encore un défilé le lendemain ; puis le conseil municipal offre à Sa Majesté,
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en souvenir du voyage, un groupe en argent et onyx de M. Vital-Dubray, la représentant sous les traits de la France conduisant le Prince Impérial par la main '.
On a souvent parlé au petit Prince de la grotte où Bonaparte se réfugiait pour travailler loin du bruit. Il a si grand désir de la voir qu'on met à profit deux heures restées libres dans le programme, pour le conduire jusque-là. Les enfants du pays escaladent les rochers, se hissent aux pierres pour rapprocher et lui tendre la main.
Mais il faut rentrer à Ajaccio où Son Altesse présidera le banquet auquel l'Impératrice, brisée par la fatigue, s'est excusée de ne pas assister. Une retraite aux flambeaux termine les fêtes.
Avant que VAiyle s'éloigne des côtes de Corse, Sa Majesté qui a déjà semé l'or tout le long de la route, laisse encore cent mille francs pour les œuvres de bienfaisance.
Devant Toulon, le yacht impérial passe la revue de l'escadre; les croix et les médailles sont ensuite distribuées à la flotte sur le pont du Magenta.
Chambéry est la dernière étape du voyage. Aux discours officiels succède la présentation des enfants des écoles municipales, dont le doyen exprime le dévouement :
a Nous sommes, Monseigneur, élevés en Savoie
' Rilicyre. Voyage en Corse de S. M. l'Impératrice.
dans l'amour de l'illustre famille qui règne sur la France et qui nous a adoptés en nous faisant Français nous-mêmes, il y a quelques années.
« Aussi, grandissant à cette école de fidélité, quand nous serons des hommes, vous nous trouverez ce que nos pères sont aujourd'hui pour l'Empereur : des sujets profondément dévoués et reconnaissants. »
En souvenir des heures passées en Savoie, l'Impératrice et le prince prient le préfet, M. de Lassus- Saint-Geniès, de distribuer aux pauvres quatre-vingt mille francs en leur nom et le train s'ébranle au milieu des vivats.
Le 3 septembre, à 8 heures du soir, on arrivait à Saint-Gloud.
L'automne de 1869 verra le dernier séjour du petit Prince à Gompiègne.
Malgré les deux représentations données par le Gymnase et le Palais-Royal, les ictes du palais souffrent de l'absence de l'Impératrice partie 'pour l'Egypte, où elle présidera à l'inauguration du canal de Suez.
«... Je revis dans mon fils, écrit-elle de Constantinople à l'Empereur; et je crois que ce sont les vraies joies, celles qui traverseront son cœur pour venir au mien. »
Qui eût pensé que les heures de joie claient
LE l'HINCE IMPKIUAL
comptées? Qui eût prédit qu'elle fût si proche la longue marche au Calvaire par cette voie, trois fois douloureuse, où allait tant saigner le cœur de la Souveraine, de l'épouse, de la mère.