‹ Le Prince impérial, 1856-1879Chapitre 23 sur 42 · LA GUERRE. — L'EXIL LA MORT DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LA GUERRE. — L'EXIL LA MORT DE L'EMPEREUR

Le Prince Impérial allait, le 16 mars 1870, entrer dans sa quinzième année. Le bruit courait depuis quelque temps Jéjà, parmi le cercle de la Cour, que Napoléon III était résolu à abdiquer en faveur de son fils, le jour où il le verrait capable de supporter le poids accablant de la couronne; aussi, plus que jamais, la curiosité s'attachait aux moindres actions du petit Prince, les commentait, les amplifiait.

Enumération de ses promenades dans Paris, mots qu'on lui attribue, projets variés éclos dans l'imagination des lanceurs de nouvelles, tout cela se heurte à travers les journaux.

Ce qui sort du domaine de la fantaisie, c'est le rôle mondain que l'héritier de la couronne commence à jouer cette année-là.

M"" la Princesse Mathilde, la première, donne, au

début de février, une fètc en l'honneur de Son Altesse qui ouvre le bal avec M"" Berthe Brîiat, conduit le cotillon avec M"" Vimercati et ne se retire qu'après une heure du matin.

Quelques jours plus tard, le mardi-gras est célébré au pavillon de Flore : quatre-vingts invitations seulement ont été adressées au nom du Prince Impérial, dont c'est la première réception.

Devant une petite scène drapée de velours sont les fauteuils de l'Empereur et de l'Impératrice. Auprès d'eux, le Prince Napoléon, la Princesse Clolilde, la Princesse Mathilde, la Princesse Julie Bonaparte, la duchesse de Mouchy; en arrière de la famille impériale, le général Frossard avec la maison du Prince, M""' de Metternich, les dames du Palais.

Le petit Prince a conservé un si joyeux souvenir de la Grammaire , jouée l'automne précédent à Compiègne, qu'il a voulu s'essayer dans le personnage de Lhériticr, donner les autres rôles à ses amis Espinasse, Gonneau, Corvisart et Maxime Frossard .

M. Jules Cohen est au piano ; M. Filon dans le trou du soufileur.

L'acte de Labiche est joué dans le grand salon du premier étage, formant l'angle sur le quai et sur le jardin réservé.

On ne ménage pas les applaudissements aux jeunes comédiens qui se réunissent, le rideau tombé, en un

souper auquel sont encore admis le général Frossard, le baron Gorvisart et le commandant Lamey.

A moins que la pluie fasse rage, les récréations du Prince se passent sur la terrasse du bord de l'eau. Un grand tricycle, courant sur des rails, amène les camarades de Son Altesse jusqu'à FOrangerie.

Là, derrière les treillages, une forteresse a été élevée, dont le redan se devine aujourd'hui encore. Deux camps sont formés que distingue la couleur de la toque et, à coups de balles gonflées de son, des luttes terribles commencent. Le Prince n'est pas épargné dans la bataille et les projectiles le frappent aussi bien que les autres combattants.

La célébration du 16 Mars est plus solennelle que les années précédentes.

Après la messe en musique, dont les soli ont été chantés par MM™"^ Conneau et Gueymard, le Prince Napoléon va officiellement offrir ses vœux à son cousin. Puis, tandis que les télégrammes commencent à arriver, apportant les souhaits de tous les points de la France, le monde officiel s'inscrit en masse, au guichet du grand chambellan, sur le registre de Son Altesse.

Le soir, un dîner réunit les intimes du Prince à la table dressée dans le salon de travail.

A 9 heures, le Prince Impérial en frac, culotte et bas de soie, la plaque de la Légion d'honneur au cùté,

LE l'RIXCE IMJ'ERIAL

le Toison d'Or au cou, reçoit l'Empereur et l'Impératrice, le Prince des Asturies et, avec les membres de la famille, une centaine de privilégiés, devant lesquels M. Saint-Germain et M"" Damain enlèvent de verve deux petits actes de Verconsin.

Son Altesse a fait avec tant de grâce les honneurs du pavillon de Flore, qu'un bruit qui n'a rien d'invraisemblable court Paris dès le lendemain : on prétend que l'Empereur abandonnerait bientôt à son fils la présidence des fêtes de la Cour.

Accompagné seulement de sa maison, le Prince passe les vacances de Pâques à Fontainebleau ; jeu de paume, longues courses à cheval y sont ses distractions favorites. Une chasse en forêt est organisée sous la direction du baron Lambert : plus de deux cents voitures venues des environs, une foule de cavaliers, d'innombrables curieux sont là réunis pour apercevoir le fils de l'Empereur.

Une vague inquiétude plane sur la France. On a tant répété que le pays était las du régime impérial, les adversaires de Napoléon III parlent si haut de la désaffection des villes, de la lassitude des campagnes, qu'on n'est pas sans craintes sur le résultat du plébiscite.

Mais quand le scrutin du 8 mai donne à l'Empire sept millions deux cent mille oui contre un million six cent mille non, c'est comme une renaissance

soudaine de la vie, de l'entrain, fêtant le nouveau pacte conclu entre le peuple et les Napoléons.

Le 21 mai, dans la salle des Etats, a lieu la remise solennelle du résultat du plébiscite. A une heure, le canon des Invalides annonce l'arrivée de Leurs Majestés et du Prince Impérial.

Le vote s'appliquant à la dynastie, l'Impératrice, au lieu d'occuper sa tribune habituelle, prend place sur le Trône.

Entouré de la députation du Corps législatif, M. Schneider lit son discours que l'assistance entière écoute debout ; puis il remet le procès-A^erbal constataot le recensement des votes à l'Empereur qui le confie, à son tour, aux mains de M. Emile OUivier.

Le soir, les monuments sont illuminés.

Maintenant on peut sans crainte bâtir des projets d'avenir et à ceux qui parlent de l'horizon sombre, on répond comme l'a fait M. Magnin * :

« Quels sont tous ces peuples contre lesquels vous prenez tant de précautions? Ce sont les peuples de l'Allemagne et de l'Italie. Mais il n'est pas un citoyen de ces pays civilisés qui ne vous dise : Nous voulons la paix, nous n'avons aucun intérêt à faire la guerre. »

A qui redoute la puissance numérique de la Prusse, on ripostera par les paroles de M. Thiers : « ... Il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie des chilTres. Ce sont là des fables qui n'ont jamais eu aucune espèce

' Séance du Corps législatif tlu 20 mars 1809.

de réalité... » Ou on redit, avec M. Pelletan : « Le mililarisme est une plaie. Je comprendrais les pompiers armés pour le cas d'une invasion. Mais l'invasion est-elle possible? On s'indignerait si je hasardais une opinion semblable et on aurait raison... »

Tous ont, pour s'opposer à l'accroissement de Tarmcc, le même et unique motif qu'avouait ingénument M. Jules Simon, en 18G7 :

a La loi qu'on propose est mauvaise, parce qu'elle constitue une aggravation de la toute-puissance de l'Empereur. »

A la dernière revue passée, dans la plaine de Saint- James, par cette armée tant décriée, jugée si inutile au salut de la France, le Prince Impérial remplit les fonctions d'officier d'ordonnance, porte aux chefs de corps les ordres de l'Empereur.

Son séjour à Châlons doit être plus long que de coutume; on y active la construction du fort Saint- Ililaire, mélange de toutes les défenses connues, à l'attaque duquel Son Altesse assistera en août.

Le 21 juin, la Cour arrive à Saint-Cloud où l'Impératrice désire rester jusqu'au départ pour Biarritz.

Tout à coup la nouvelle éclate que le maréchal Prim fait oITrir le trône d'Espagne à un prince allemand. 11 n'est bruit que de cela à la Bourse, sur les boulevards où les kiosques des journaux sont assiégés; le même mot vient à toutes les lèvres : « C'est la guerre. »

Huit jours durant l'émotion va grandissante ; puis à tous les bruits belliqueux succède, le 13 juillet, l'annonce d'une solution pacifique. Et au lieu de provoquer des cris de joie, voici que cette nouvelle soulève Paris, que des bandes furieuses parcourent la ville, hurlant: « Vive la guerre! » sur l'air des lampions.

Quand l'Empereur, venu aux Tuileries pour le Conseil des ministres, regagne Saint-Gloud, la foule entoure sa voilure et ce même cri partout vociféré : « La guerre ! » gronde sur Paris.

Les protestations en faveur de la paix sont accueillies par dès sifflets ; devant les casernes, ce sont des explosions d'enthousiasme populaire.

Entraîné- par cette poussée irrésistible de la rue, le gouvernement déclare la guerre le 15 juillet, et l'Empereur annonce sa résolution d'aller se mettre à la tête des troupes'.

' Les aveux de M. de Bismarck confessant avec un beau calme la falsilicalion de celle dépèche d'Ems, (|uifor(;a l'Empereur à déclarer la Ruerre, sonl présents à toutes les mémoires. Le récit de la Neue Freie Presse montre, mieux encore que les autres, le féroce sangfroid du chancelier, maiiuillant le lélégramme pendant un déjeuner auquel il avait invité MM. de Moltke et de lioon.

« ... Continuez tranfiuillemenl .'i manger, dis-je à mes deux commensaux. Je m'assis à une petite talile ronde en marbre qui était placée à côté de la table où on mangeait; je relus attentivement la dépêche, je pris mon crayon et je rayai délibérément tout le passage où il était dit que Benedetti avait demandé une nouvelle audience, etc. Je ne laissai subsister (|ue la tête et la (|ueue. Maintenant la dépêche avait un tout autre air. Je la lus à Moltke etàRoon dans la nouvelle rédaction (jue je lui avais ainsi donnée.

Ils s'écrièrent tous deux : • Magnifique ! cela va produire son elTel! »

Nous continuâmes à manger avec le meilleur appétit.

iTG i.i: pr.ixci: impkhial

<( On discute beaucoup dans le public', écrilM. P. de Cassagnac, la question de savoir si le Prince Impérial doit ou ne doit pas aller à l'armée...

« A notre avis, et nous parlons autant comme Français que comme Bonapartiste, le Prince Impérial doit partir.

« Qu'importent les dangers et les périls! Les Napoléons ont acquis le droit de compter sur la Providence et Fctoile qui s'est levée au pont d'Arcole n'a pas encore, que nous sachions, disparu de l'horizon. »

Le départ du Prince pour l'armée est officiellement annoncé, le 22 juillet, dans la Proclamation de r Empereur au peuple francaU.

o ... J'emmène mon fils avec moi malgré son jeune âge. Il sait quels sont les devoirs que son nom lui impose, et il est fier de prendre sa part dans les dangers de ceux qui combattent pour la patrie. »

Ce même jour, recevant le Corps législatif aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux, Napoléon III répond au discours de M. Schneider.

« ... Vous avez bien raison de rappeler les paroles de Montesquieu : « Le véritable auteur de la guerre « n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend « nécessaire. »

« Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour l'éviter et je puis dire que c'est la nation tout

» Le Vaxjs, n" du 20 juillet 1870.

entière qui, dans son irrésistible élan, a dicté nos résolutions.

« Je vous confie, en partant, l'Impératrice qui vous appellera autour d'elle si les circonstances l'exigent. Elle saura remplir courageusement les devoirs que sa position lui impose.

« J'emmène mon fils avec moi. Il apprendra au milieu de l'armée à servir son pays.

« Résolu à poursuivre avec énergie la grande mission qui m'est confiée, j'ai foi dans le succès de nos armes, car je sais que la France est debout derrière moi et que Dieu la protège. »

En conduisant son fils devant l'ennemi, l'Empereur cédait-il à un sentiment vulgaire? Non, il voulait que la France sur laquelle le Prince était appelé à régner, reconnût en lui un des siens. Si l'on doute qu'une pensée sérieuse ait présidé à son départ, qu'on lise la dépêche adressée par l'Impératrice à la comtesse de Montijo, document qui n'était certes pas préparé pour l'histoire, lettre de la mère à l'aïeule, oii le cœur parle librement :

« Louis partira dans quelques jours avec son père pour l'armée et je désire que vous lui envoyiez votre bénédiction avant son départ. Ne vous tourmentez pas. Je suis parfaitement calme. Il faut qu'il fasse son devoir et honneur à son nom.

« Eugénie. »

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