LK 1»RL\CE IMPERIAL
La réponse du Prince à la comtesse de Montijo figure parmi les papiers trouvés par les Allemands au palais de Sainl-Cloud :
Sainl-Cloud. 18 juillet.
« Merci, chère grand'maman, de votre télégramme. J'espère iju'il me portera bonheur. Je vous écris
aujourd'hui.
« Louis Napoléon. »
Les enrôlements volontaires se multiplient. On manifeste devant la colonne, on acclame les régiments qui partent. A TOpéra, comme aux concerts des Champs-Elysées, les chants patriotiques sont frénéti- (juement applaudis.
Le départ de l'Empereur et de son lils est fi.\é au 28; mais nul ne peut dire encore s'ils s'arrêteront aux Tuileries avant de se rendre à la gare de l'Est, où s'ilsmonteront dansle train impérial à Saint-Cloud.
Aucune décision n'est prise à ce sujet quand l'Impératrice va, le 24, à Cherbourg, lire à bord de \a.Surveillante, la proclamation à la Hotte. — Jusqu'au dernier moment, le })euple de Paris espère que Napoléon 111 et le Prince Impérial traverseront les boulevards. Mais l'Empereur craint le désordre qui pourrait se produire dans le départ des trains militaires, obligés de céder la route aux \vagons impériaux. 11 se résout donc à partir de Saint-Cloud.
Trois jours avant le dépari, les cheveux du petit IMiiice tombent sous les ciseaux de Caumonl. Le
i. !■; PRIX CF. IMl'KRIAL EN U M !•' 0 H M F, Il F. I, I K U T K N A N T
(Le cliclii'' oriifiiial ilc cotte pliotoi^rupliit: a|ipurtieiil a M. l'alibé Missel.)
voilà tondu à l'ordonnance et il veut être photographié ainsi, l'air tout martial en son uniforme de lieutenant. Ce sont les derniers portraits faits en France. Le 27, après le déjeuner qu'il a offert à la garnison de Saint-Cloud et aux Cent-Gardes, il accompagne l'Impératrice à Paris et tous deux, perdus dans la foule, vont s'agenouiller devant l'autel de Notre- Dame des Victoires. Près de la lampe d'argent qu'elle offrit jadis en ex-voto, et qui brûle nuit et jour depuis la guerre d'Italie, la Souveraine implore le Ciel en faveur de la France, la mère prie pour son enfant.
L'idée d'aller vivre au milieu des troupes, la véritable existence militaire, d'être parmi elles au jour de la bataille, ravit le Prince Impérial.
Peu de jours avant le départ, Son Altesse, accompagnée de M. Duperré, descend du château de Saint- Cloud vers a heures, pour visiter le quartier de cavalerie.
M. de lîaillehache, de service ce jour-là, guide le Prince dans sa promenade à travers les chambrées.
« Le pauvre enfant, écrit-il, dans ses Souve?ii/'s d'un Lancier, paraissait tout fier à la pensée d'aller faire campagne. Tout à coup il se retourna vers moi assez vivement, et les yeux tout brillants : « Vous savez, « maréchal des logis, me dit-il, que je pars aussi, <( moi. » Il appuya sur le )noi. « Je le sais, Monsei- « gneur, lui répondis-jc, et toute l'armée en est « fière. »
182 LE l'Rl.NCE IMI'EUIAI.
La tristesse de l'Impératrice, dont l'énergie ne parvient pas à dissimuler l'inquiétude, est la seule ombre à la joie du Prince. La veille du départ, M"' d'Albe s'étonne de lui voir des larmes dans les yeux : « Ne croyez pas que je pleure de peur, lui dit-il très bas; c'est de chagrin de la peine de maman. »
Dans la nuit du 27 au 28, la route de Saint-Cloud est toute pleine de mouvement, encombrée de voitures, sillonnée de longues files de piétons. Quand le jour se lève, les abords du palais sont envahis par la foule qui veut assister de loin au départ de l'Empereur et de son fils.
A 9 heures et demie, les équipages à la livrée impériale se rangent en face de l'allée des marronniers. L'Empereur paraît en tenue de campagne, ])ortantsur la |)oitrine, avec la Légion d'honneur, la médaille militaire, la médaille de la Valeur de Savoie, l'ordre de l'Epée de Suède. Le Prince Impérial a la petite tenue sans décoration, lis montent avec l'Impératrice dans la première voiture.
Le cortège gagne la station couverte de chaume, près de laquelle tout le Palais est rangé.
Les personnes désignées pour accompagner Napoléon III viennent s'incliner devant la Régente; il va là le général de Béville, le prince de la Moskowa, le vice-amiral Jurien de la Gravière, les généraux Castelnau, ^Vaubertde Genlis, Reille, Pajol, Favé, Arnauileau cl Courson de Villeneuve, le baron Gorvisarl,
M. Pietri. Les aides de camp de Son Altesse sont le commandant Lamey et le capitaine Glary ; ses écuyers, MM. Bachon et d'Aure.
L'Impératrice, impuissante à lutter contre les larmes, voudrait abréger les adieux. Elle serre tendrement son fils dans ses bras et le pousse doucement vers le wagon, auprès duquel attendent l'Empereur et le Prince Napoléon. Puis elle le rappelle, le presse encore une fois sur son cœur :
— « Adieu, Louis ! et surtout fais ton devoir! » Le train s'éloigne et la Régente, accompagnée de la Princesse Clotilde, rentre dans ses appartements oii elle éclate en sanalots.
Autour de la gare de l'Est, vers les boulevards extérieurs, les réverbères ont été pris d'assaut; des grappes humaines s'attachent aux grilles, on s'entasse sur les escaliers pour voir passer le wagon impérial. — Quand il paraît, un grand cri : « Vive la France! » sort de toutes les poitrines, et l'Empereur, penché à la portière auprès de son fils, salue la foule.
Après une courte halte à Epernay, le train arrive à G heures et demie à Metz où, sur le désir formel de Sa Majesté, aucune réception officielle n'est faite. Pas de députations, pas de discours; mais si la gare est à moitié déserte, une fourmilière humaine rend presque impraticables les rues qui mènent à la Préfecture.
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Napoléon III et le maréchal Lebœuf sont dans la première voiture; le Prince Impérial occupe la seconde avec le Prince Napoléon. Il salue, sourit tout heureux à celte foule fanatisée qui lui jette des ileurs.
De grand matin, le lendemain, un des trois chevaux désignés pour le service de Son Altesse est amené devant la Préfecture.
En petile tenue, accompagné seulement de M. Bachon, le Prince va au campement des Grenadiers de la Garde, à celui des Voltigeurs. Dans la même journée, les Guides, les Dragons de l'Impératrice, les Cuirassiers de la Garde ont sa visite. Chez tous, il se l'ait présenter les officiers, cause avec les hommes, les nerfs surexcités par cette existence nouvelle.
La nuit venue, la fatigue le terrasse. L'Empereur télégraphie à l'Impératrice : « Louis va très bien. Il a dormi seize heures de suite. »
Le premier engagement, fébrilement attendu par le petit Prince, a lieu le 2 août.
Le canon tonne vers Sarrebriick et Napoléon III, ayant son fils à ses côtés, s'avance jusqu'à trois cents mètres du pont que les troupes fran(;aises veulent enlever.
— « Papa, les balles sifflent bien fort ici ! >> dit l'enfant tmil impassible.
De Melz, aussitôt l'engagement, on envoie à Paris la dépèche destinée au Journal Of/icifl :
«... L'Empereur assistait aux opérations et le Prince Impérial qui l'accompagnait partout a reçu sur le premier champ de bataille de la campagne le baptême du feu.
« Sa présence d'esprit et son sang-froid ont été dignes du nom qu'il porte. »
En même temps, un télégramme privé, qui devait faire répandre des flots d'encre, est envoyé par l'Empereur à l'Impératrice :
« Louis vient de recevoir le baptême du feu : il a été admirable de sang-froid et n'a nullement été impressionné...
« Nous étions en première ligne, mais les balles et les boulets tombaient à nos pieds.
« Louis a conservé une balle qui est tombée tout près de lui. Il y avait des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. »
L'Impératrice se promenait dans le parc de Saint- Gloud quand la dépêche lui est remise.
Elle parcourt ce télégramme qui réjouit aussi bien son âme de Française que son cœur de mère; puis, marchant rapidement vers le poste des Voltigeurs, elle entre et leur lit le télégramme, transmis aussitôt après au Président du Conseil.
Le papier était encore sur le bureau de M. Emile Ollivier, quand un journaliste est inlroduil auprès de lui. Heureux de confirmer la nouvelle du succès, le
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garde des Sceaux tend la dépêche à son visiteur, sans mrme soni^er à lui réclamer le secret. — Le lendemain matin, le télégramme confidentiel paraissait en première page du Gan/ois, avec l'apparence d'un document officiel; et les adversaires d'épiloguer sans perdre de temps.
Le bruit de la victoire s'était vile répandu à travers Paris.
Au Vaudeville, M. Brindeau s'avan(2ait sur la scène et lisait la dépèche officielle à une salie transportée. Le spectacle était interrompu, on réclamait la Marseillaise que venait déclamer M""' Marie-Laurent.
Cin([ jours })lus tard, la Hégente rentrait précipitamment dans Paris, déjà menacée par l'émeute.
<( Qu'il n'y ait parmi nous qu'un seul parti, celui do la France ; qu'un seul drapeau, celui de l'honneur national ! » disait-elle dans sa proclamation.
l'endant que l'angoisse planait sur la capitale, l'inquiétude n'était pas moins poignante au quartier impérial oi!i, pour complaire à l'opposition ', Napoléon III devait s'elTacer devant le maréchal Bazaine, abdiquer toute direction militaire.
Le petit Prince qui, depuis la déclaration de la guerre, avait rêvé tant de visions glorieuses, dépérissait de jour en jour, vivant en une fièvre perpé-
' Ciinrc) (l'Ornanu. La Hcpubliiju.c de Sapoléon, p. 443 cl suivantes.
tiielle, suivant pas à pas son père, dont le désespoir muet lui était une continuelle torture.
L'existence de cet enfant traîné d'étape en étape, assistant aux déroutes successives, voyant passer les convois de blessés, va être un atroce martyre. Devinant qu'on lui cache bien des choses, il épie l'arrivée des courriers, et quand le sommeil semble l'avoir vaincu, d'effroyables cauchemars le réveillent en sursaut.
M. lîachon, tombé malade au début de la campagne, avait été forcé de rentrer à Paris ; mais, en revanche, le capitaine Duperré quittait Cherbourgdès le 7 août, pour rejoindre Son Altesse à Metz. Avec M. de Lamey, le comte Clary et M. d'iVure, il l'accompagne le 14, quand l'Empereur se retire sur Verdun.
On arrive à Longueville, chez le colonel Hénoccjue, quand déjà le canon gronde vers Borny. Chaque fois qu'il l'entend, le Prince renaît à l'espoir: c'est peutêtre le succès tant rêvé. Il voudrait attendre les nouvelles et à grand'peine on le décide à gagner sa chambre.
Debout dès le jour, il apprend l'heureuse issue de la bataille et se précipite chez son père.
— 'i Nous les avons donc battus ! s'écrie-t-il en sautant à son cou ; c'est le seul bouquet que je puisse vous offrir pour votre fête ! » — Puis, agitant son képi, il lance un joyeux : a Vive l'Empereur ! "
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Le voilà si persuadé que les épreuves sont finies, la victoire décisive est pour lui si certaine que jamais Quinze Août célébré à Paris, avec tout son cortège de fêtes et de lumières, ne l'a rempli d'autant de joie.
C'est le dernier instant de bonheur (jue lui garde la terre de France !
A peine est-il sorti de la maison avec l'Empereur que des obus éclatent, frappant mortellement un officier à quelques mètres du prince.
En liàte, il faut gagner Gravelotte où un cultivateur, M. Plaisant, offre deux modestes chambres.
Le soir, la maison militaire est réunie à la table de l'Empereur ; personne n'ose interrompre le silence morne qui fait plus douloureux encore ce repas du io Août, dans une salle de village à peine éclairée, sous la menace de l'ennemi qu'on sait à quelques kilomètres.
Tout à coup, le Prince se lève et tendant son verre : « A notre victoire prochaine ! »
L'Empereur jette sur lui un regard de tristesse et l'enfant se rassied, les yeux gros de larmes.
Le Ht. ils sont à Verdun oii les reçoivent le souspréfet, M. de Heaupin-licauvallon, et le maire, M. Charles lienoit.
Déjà tout le matériel du chemin de fer a été évacué vers Châlons. Il ne reste dans la gare qu'un wagon de troisième classe, abandonné en un coin sous un soleil de feu.
A midi, sans même avoir permis qu'on plaçât sur la banquette les coussins de sa voiture, Napoléon III y monte avec son fils et quelques officiers. Ils quittent Verdun dans ce compartiment surchauffé, dont l'atmosphère écrasante est un nouveau supplice pour le malheureux enfant.
A la première halte, l'Empereur demande un verre d'eau et le Prince y plonge les doigts, les promène sur son front pour apaiser la brûlure qui l'anéantit.
De Reims on arrive à Chàlons.
Quels retours vers le passé vont étreindre le cœur du petit Prince en revoyant ce camp où la vie lui apparut si rayonnante! En quelle douloureuse vision repassent les parades, les revues superbes, tant de jours de fête ! Et pourtant il espère encore. Pour gagner à sa foi les courages chancelants, les âmes lassées qui l'environnent , il parcourt les rangs , s'arrête aux ambulances, parle de la victoire qu'il prévoit, de la revanche qui approche.
C'est un affreux déchirement quand, au matin du 27 août, il apprend qu'il faut quitter le quartier impérial. Il ne peut croire à une décision aussi cruelle, il s'attache à son père et ne consent à partir que sur la promesse que la séparation sera courte.
Entourée de MM. Duperré, Clary, Lamey et d'Aure, escortée d'un détachement des Gent-Gardcs commandé par le lieutenant Watrin, Son Altesse gagne Mézières en passant par Poix.
l'Ml L1-: PRINCK IMI'KHIAL
On est à peine installé à la préfecture qu'une dépêche de l'Empereur rappelle son fils à Sedan.
Il y reste vin^^t-quatrc heures au milieu des pires incertitudes. L'approche de l'ennemi est tour à tour affirmée et démentie; enfin, après des ordres contradictoires, il faut reprendre, le 30 août, le chemin de Mézières, avec une courte halle à Vrignes-au.\-Hois où le Prince veut visiter les ambulances, donner aux blessés les derniers louis demeurés dans sa bourse.
Terrassé par la fatigue, il consent à prendre quelque repos à la préfecture des Ardennes. Il vient de s'endormir (|uand les rumeurs les plus menaçantes commencent à circuler. Effrayé, le comte Clary le réveille un peu avant minuit ; mais à l'annonce qu'il faut partir encore, le petit Prince se révolte, déclare (ju'il se défendra dans Mézières.
Les prières de ceux qui l'entourent finissent par vaincre sa résistance : il se décide à partir, en j)leine nuit, pour Avesnes, où M. Ilannoye, président du tribunal civil, lui ofire sa maison.
Les journées du 31 août et du 4" septembre se passent sans alerte sérieuse, mais on est privé de tout renseignement précis et les officiers de Son Altesse vivent en des transes continuelles, sans déj)êche de l'Empereur, effrayés de la responsabilité qui pèse sur eux.
Maintenant des bruits arrivent, vagues encore : une action serait engagée, dont l'issue semble menaçante pour notre armée. On (juilte Avesnes pour se replier
sur Landrecies, où M. Marie Soufflet sollicite l'honneur de recevoir le Prince Impérial.
Dune heure à Taulre les communications peuvent être interrompues avec Paris. Pendant que la ligne est libre encore, le capitaine Duperré veut aller prendre les ordres de la Régente. — Il rentre à Landrecies dans la soirée du 3 septembre et, d'après les instructions qu'il rapporte, il faut se rapprocher plus encore de la frontière.
Dans l'entourage du Prince Impérial, on ne sait rien encore de TetTroyable journée ; l'enfant ne soupçonne pas le terrible martyre qui vient de torturer son père.
« L'Empereur depuis le matin, d'un œil calme et sans une plainte, écrit M. Etienne Lamy', avait vu s'évanouir ses dernières chances, se fermer autour de lui toutes les issues. 11 s'était contenté de donner l'exemple du courage, seule autorité qu'il n'eût pas abdiquée, liien que le mal dont il souffrait changeât pour lui tout mouvement en douleur, il était resté plusieurs heures à cheval, et longtemps immobile sur des places dangereuses de la bataille... Mais les coups ne frappèrent qu'autour de lui. La fortune lui refusait tout, même la mort. Ou plutôt elle lui donna sans la mort l'agonie... »
Le 4 septembre, dès le matin, le Prince Impérial quitte Landrecies pour Maubeuge. Ce n'est ni chez
Klicnne I,amy. /,« fin du >,rro)i(l Empire.
I'.i2 LE l'JtIXCE IMI'KIUAL
le maire, M. Wolraïul, ni dans la maison de M. Ilamoir, d«''|juté du Nord, mais sous le toit de M"" Marchand, que s'écouleront les dernières heures précédant le définilir exil.
Pâle, brisé, mais résolu à ne rien laisser voir de sa douleur, le petit Prince se promène un peu dans la ville, jusqu'au moment où arrive la nouvelle du suprême désastre.
A la nuit, le comte Clary reçoit deux télégrammes, le premier venu de Paris, l'autre envoyé par l'Empereur. (]elui-ci dit de passer en Belgique, l'autre ordonne de gagner l'Angleterre.
La foule est houleuse; des estaminets sortent les orateurs qui devinent que leur heure a sonné. L'énergie du lieutenant Watrin, les sabres des Cent- Gardes mettent encore une sourdine à leur ardeur, mais d'un instant à l'autre, les derniers défenseurs du Prince peuvent être débordés. Il ne faut pas que le fils de l'Empereur soit reconnu à la station, et on cherche dans la ville des vêtements pour Son Altesse, pour le capitaine Duperré et le comte Clary.
Le temps marche ; on apprend que le chef de gare a acclamé le nouveau régime et saisira avec empressement toute occasion de lui donner des gages ; il ne faut donc plus songer à prendre le train à Maubeuge. M""' Marchand offre de faire conduire le prince et ses aides de camp en voiture jusqu'à la halte la plus proche de la frontière. L'Enfant de France peut sortir sansètre vu, |)ai' une [tortc donnant sur un chemin désert.
A Mons, personne n'est prévenu, aucune voiture n'est à la gare. Mais on a reconnu le Prince Impérial au moment où il montait dans l'omnibus de l'hôtel des Trois-Gouronnes.
Cet hôtel où il prendra quelques moments de repos avant de poursuivre la route sur Namur, vit passer le Roi Louis, son aïeul, en 1806; quatre ans plus tard, Napoléon et Marie-Louise s'y sont arrêtés en allant à Laeken.
Ce jour-là, un gouvernement provisoire se proclamait lui-même à Paris ; sans vote du pouvoir législatif, sans consultation populaire, il décrétait la Répupublique. On oubliait l'ennemi pour ne songer qu'à abattre aigles et couronnes, à lacérer dans l'Hôtel de Ville les toiles d'Yvon et d'Horace Vernet, à jeter à la Seine les médailles à l'effigie impériale. On remettait au lendemain les soucis de la défense : pour aujourd'hui, c'était assez de besogne que de faire supprimer l'adjectif sur l'enseigne de la « Redingote grise », rue de Rivoli, que d'attacher à un réverbère de la place de la Concorde les chapeaux et les épées des sergents de ville désarmés; que de (( piiri/ifr », sur la place Glichy, le piédestal du maréchal Moncey, en voilant l'aigle d'un foulard rouvre et en cravonnant au charbon des devises républicaines.
Las de briser, rassasié de ces heures de fête, Paris s'endort quand le petit Prince quitte Mons pour Namur,
M. le comte de Baillet, gouverneur de la province, averti de sa venue, le fait recevoir à la gare et conduire à rhôtel du Gouvernement, où un souper est préparé.
Le 5 septembre, le comte Clary part, dès le petit jour, pour Verviers, où il sait devoir rencontrer l'Empereur. Du court entretien qu'il a eu avec Sa Majesté, l'aide de camp rapporte l'ordre de gagner immédiatement l'Angleterre par Ostende.
A 3 heures et demie, un fiacre s'arrête devant une petite porte de la gare donnant sur les glacis. Le Prince en descend et marclie rapidement jusqu'au bureau du surveillant général où il attend le départ du train, causant avec le colonel Goffinet, commandant militaire de Namur et le colonel Beretzy.
Quand il paraît sur le quai, les femmes s'inclinent, les hommes se découvrent silencieusement et lui, très pâle, remercie avec un sourire douloureux.
Le train, passant par Gharleroi, Braine-le-Comte, Gand et Bruges, arrive à Ostende dans la soirée.
A 8 heures du matin, le 0 septembre, le Prince quitte riiôlcl d'Allemagne où il a passé la nuit; une embarcation du yacht Sea-Bird , appartenant au comte Dumonceau, le conduit à bord du steamer belge Comte de Flandre, où la cabine du Roi est mise à sa disposition.
Cinq heures plus tard, le navire entre dans le port de Douvres où une centaine de curieux seulement ultendenl l'arrivée du paquebot.
Lorsque le Prince en descend, on le salue respec-
tueusement. M. Eborall, administrateur du Soutli- Eastern-Railway, raccompagne jusqu'à Y « llùtel du Lord Warden», tandis qu'on prépare le train spécial qui le conduira à Ilastings.
La nouvelle du débarquement du Prince Impérial s'est répandue dans Douvres ; un rassemblement se forme autour de l'hôtel où on ne veut admettre auprès de Son Altesse que le duc deGramont, arrivé la veille, puis le maire et Mrs Birmingham.
Pour lui éviter un surcroît d'émotions et de fatigues, on trompe l'attente de la foule en passant par un escalier qui communique avec la gare. Le train se met en marche et arrive à Hastings à 5 heures.
C'est là qu'on attendra anxieusement des nouvelles de l'Impératrice dont nul ne sait le sort.
Marine-IIôtel, où les exilés sont descendus, est mitoyen avec Pelham-Gottage qu'habita quelque temps le prince Louis-Napoléon pendant son séjour en Angleterre.
Le 8 septembre, l'Impératrice qui avait fait la traversée de Deauville à Ryde sur le yacht de sir John Burgoyne, rejoint son fils. Quelques heures plus tard, la princesse Murât, la duchesse de Mouchy, la maréchale Canrobert, M. de Lavalette apportent leurs consolations à la douleur des exilés et dès la fin de la semaine, M. Filon rejoint son élève.
Sa Majesté ne pouvait rester à Hastings; elle no voulait pas davantage chercher une demeure qui cùl
LE PRINCE IMPERIAÎ.
les apparences d'une installation définitive. Que réservait l'avenir, le jour où, la guerre finie, le peuple français serait librement consulté?
On parle tour à tour de lîrodnick-Castle, un domaine du duc de Ilamilton dans l'île d'Arran, de la demeure de lord Ashburnham dans le comté de Sussox, ou simplement d'une villa aux environs de Torquay. Mais toutes ces résidences paraissent trop éloi^^nées : c'est dans le voisinage même de Londres qu'il faut chercher.
D'autre part, le budget dont dispose la famille impériale est plus que modeste. Quoique le décret du 0 septembre n'en eût pas fait mention, les biens de l'Impératrice sont frappés du même séquestre que ceux de l'Empereur, sous ce prétexte qu'elle avait été mariée sans contrat et se trouvait soumise à la communauté légale '.
Sur la ligne de Londres à Douvres, à un quart d'heure de la station de Chislehurst, s'élève Gamden- Place, appartenant à M. Strode.
La demeure tient son nom de l'historien William Camden, qui y écrivit ses A7uials of thc rei(/n of quoon Ellzabelh et y mourut vers la fin de 1G23. Au sommet du plateau dominant les pentes de Chislehurst toutes parsemées de villas, la colline où les brirjues des cottages interrompent la monotonie des sapins et des grands arbres, une grille massive barre Icnlréc d'une avenue.
' A. Gaulier. Etude attr la liste civile en France.
Sur sa gauche, un peu cachée par un cèdre magnifique, voici Camden-Place, construction de style italien — avec un pavillon de deux étages flanqué d'ailes plus basses — où la brique domine, où la pierre n'apparaît que dans les sculptures et les balustres.
Meublée dans une noie très artistique, entourée d'un beau parc où s'élève — comme un souvenir de Saint-Cloud — la lanterne de Démosthène, Camden- Place conviendrait àSaMajestéquipourrait y attendre, avec son fils, la fin de la captivité de l'Empereur.
Prévenu de ce désir et sachant aussi les ressources restreintes de la cassette, M. Strode met sa villa à la disposition des exilés pour la somme de mille francs par mois, à partir du 15 septembre.
L'Impératrice y entre le 24. Elle habite l'aile droite, ayant auprès d'elle M'"" Lebreton et M"*' de Larminat; le Prince est dans l'aile gauche avec MM. Duperré et Glary, M. Filon et Louis Gonneau qui est venu le rejoindre, en passant par AVilhelmshœhe.
Chaque matin arrivent les nouvelles de Franco. A Chislehurst on ne songe ni au trône perdu, ni aux souITrances passées; on oublie trahisons et lâchetés pour ne voir que les désastres répétés qui frappent la patrie.
« 11 ne s'agit pas de sauver l'Empire; il s'agit de sauver la France, » disait la Régente quand déjà la
révolution grondait autour des Tuileries. La môme pensée la guide encore et, de son exil, elle s'acharne à lutler pour la terre qui Ta chassée.
Les négociations entamées avec le Tzar et TEnipereur d'Autriche par le général Fleury et le comte de Mosbourg pour amener une intervention de ces puissances, elle les poursuit seule — maintenant que ces anihassadeurs ont été brutalement révoqués par lu Défense nationale. Et on le sait si bien en France, que le gouvernement charge, le 24 octobre 1870, M. Tissot, son représentant à Londres, d'aller remercier l'Impératrice de toutes les démarches qu'elle a tentées.
Le Prince suit les nouvelles avec une égale anxiété. — « SiTrochu sauve Paris, s'écrie-l-il, je lui pnrdonne tout le mal qu'il nous a fait' ! »
Ce qu'on ne laisse pas arriver jusqu'à lui, ce sont les pamphlets ignobles, les caricatures infâmes multipliées à plaisir, ces libelles sans nom contre les- (juels Louis Veuillot aura cette honnêteté vaillante de protester hautement.
Quand, après la guerre, l'Impératrice le remercia d'avoir ainsi pris sa défense, l'écrivain légitimiste lui répondit :
«... Le silence m'aurait fait le complice des traî- Ires non moins vils (pii permettaient ces infamies; mais la pensée de Vous défendre. Madame, n'a jm
' C'.iiriLO d'Ornano. La Ilcpu/jliqiie Je Xapolcon.
me venir; personne n'était trompe. Aux yeux du monde entier, l'Impératrice Eugénie a gardé le plus magnifique rayon de la couronne : sa gloire de femme échappe à la catastrophe, comme l'oiseau qui s'envole de Tarbre qui tombe, et ce bel honneur restera sur le front de son fils. »
Arrivés en Angleterre presque sans ressources, Sa Majesté et le Prince Impérial mènent à Camden- Place une existence à laquelle plus d'un de leurs ennemis se plierait difficilement. Ni chevaux, ni voitures ; et le service est trop incomplet pour qu'on puisse songer à retenir les fidèles auprès de soi.
M. Filon, avec l'assentiment de l'Impératrice, s'est rendu à l'armée de la Loire pour demander son incorporation dans les rangs des mobilisés : M. Gambetta le fait arrêter et conduire, après trois semaines, au bateau qui le ramènera en Angleterre. Le capitaine Duperré sollicite en vain du comte de Bismarck de lui rendre sa parole. Et jusqu'à la fin de la guerre, la cour de l'exil est composée de M""" Lebreton, M"° de Larminat, MM. Clary, Duperré, Lamey, le baron Gorvisart, le D' Gonneau,M. Pielri. M"^'Aguado et de Saulcy habitent dans Ghislehurst et viennent chaque matin à Gamden-Place.
Dans l'entourage impérial, on s'occupe activement à réunir des secours ])0ur les femmes et les enfants des soldats français prisonniers en Allemagne. Sa Majesté se donne tout entière à celte œuvre, payant
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do sa personne, communiquant à tous un peu de son énergie; mais pour des motifs de liante délicatesse, elle se refuse à laisser son nom figurer en tète d'aucune liste.
Quand, au mois de décembre, l'Impératrice à qui on venait seulement de révéler toute la gravité de la maladie de l'Empereur, partit pour Willielmshœhe, le Prince la supplia en vain de l'emmener. Elle redoutait pour lui plus encore les émotions que les fatigues de ce voyage et ne se laissa pas vaincre par les larmes de son fils qui resta à Camden-Place durant sa courte absence.
Depuis les terribles journées du mois d'août, la vision de la guerre, de ses carnages, le souvenir de tous ces blessés, la mémoire de tant d'affreuses tristesses étaient sans cesse présents à l'imagination du Prince Impérial. Des cauchemars sanglants hantaient son sommeil.
Aussi la nouvelle de la paix lui fut comme un passager oubli de sa douleur.
Le 27 février 1871, il écrivait à M. Pierre de Bourgoing :
« Mon cher lîourffoing,
« C'est un bien grand soulagement pour nous qui sommes si loin du pays, de penser qu'à présent on ne se bat plus en France; en effet vous ne sauriez croire combien c'est pénible, quand on ne peut faire pour sa patrie (pie des vœux, de penser (ju'à chaciue
minute qui s'écoule des centaines de Français tombent sur les champs de bataille. On se reproche chaque bouchée de viande, chaque gorgée de vin en pensant aux pauvres gens qui meurent presque de faim dans nos villes et dans nos places fortes. Espérons que la fin de nos misères est proche et que la France pourra bientôt fermer ses plaies.
« Croyez bien, mon cher Pierre, que je pense souvent à vous !
« Faites, je vous prie, mes amitiés à monsieur et à madame de Bourgoing.
« Je vous embrasse de tout cœur.
« Votre très affectueux ami,
« Louis-Napoléon. »
Mais voici, après tant de jours sombres, la première heure rayonnante : l'Empereur est libre, il annonce son arrivée et le cœur du petit Prince est tout en joie à la pensée de retrouver son père.
Des dépêches publiées depuis l'avant-veille par les journaux anglais disent les étapes du voyage de Napoléon III et, au matin du lundi 20 mars, le quai de Douvres est envahi par la foule, avertie du débarquement prochain.
A une heure, l'Impératrice et le Prince Impérial arrivent de Chislehurst. Le prince Louis-Lucien Bonaparte, le prince Murât, le D'" Conncau, le major Dickson et lady Norlh sont avec eux. Reçus à la descente du ^vagon par M. Cockburn, directeur
général du mouvement, ils se rendent à « l'hôtel du Lord Warden» et y attendent le moment où le baleau d'Ostende est signalé.
Le navire approche et, quand la foule reconnaît ?sapoléon III debout sur le pont, de longues acclamations s'élèvent. Lui sourit et salue, tandis que les cris de bienvenue grandissent et qu'on s'écrase auprès du débarcadère où le vapeur va être amarré.
]\I. AVilliam-IIenry Payn, capitaine du port, s'approche de Sa Majesté, lui rappelle que, quinze ans auparavant, cest lui déjà qui offrit à l'Empereur des Français les vœux de la ville de Douvres.
Au milieu de la multitude, les policemen ouvrent lentement un chemin jusqu'à l'endroit où attendent rimpératrice et le Prince, tout pâle d'émotion. Il peut enfin étreindre son père et garde sa main dans la sienne pendant qu'entre deux haies vivantes, qui par instants se rejoignent, la famille impériale réussit à gagner l'hôtel.
A ces cris de la foule qu'il n'a plus entendus depuis longtemps, à ces vivats qui lui rappellent tant d'années heureuses, le petit Prince sent revivre ses espérances et se serre plus tendrement encore contre l'Empereur.
Quand le moment est venu de regagner Chislehurst, des fleurs sont offertes à l'Impératrice et les mêmes acclamations qui ont accueilli le navire, saluent le (lain (|ui emporte Napoléon III.
Les catastrophes de la Commune venaient bientôt apporter un nouveau déchirement à ce cœur tant blessé déjà. Ce que pleurait le Prince, ce n'était pas la destruction des Tuileries, l'irrémédiable anéantissement des souvenirs de l'enfance, mais les ruines semées à travers son Paris qu'il continuait à chérir d'une immense tendresse; c'était aussi la mort des amis dévoués, tombés parmi les otages. La fin cruelle de l'abbé Deguerry lui fut une douleur profonde, dont il parla longtemps.
Maintenant que la paix est signée, de nombreux fidèles des années heureuses, leur tribut payé à la patrie, veulent acquitter la dette de reconnaissance : ils viennent à Camden-Place, où une cour véritable se groupe autour des exilés. On y voit le duc de Padoue, le prince de la Moskowa, les généraux Douay et d'Espeuilles, MM. Boinvilliers, Pinard, de Lauriston, Levert, de Castex, de Cossé-Brissac, Aguado, Carette, le général Pajol,le duc de Mouchy, le général Castelnau, le baron Lambert et son fils, etc.
Ce n'est pas l'existence fastueuse des Tuileries qu'ils retrouvent à Chislehurst. Pendant que la liquidation de la liste civile commence à Paris, que dans l'ancien manège du Prince Impérial, le marteau de M" E. Scribe disperse aux hasards des enchères l'argenterie, la vaisselle, les chevaux, les armes, jusqu'à la lingerie échappés à la destruction, on est, en Angleterre, réduit au strict nécessaire.
20i LE PRINCE IMPERIAL
Aucun luxe de table, nulle distraction autre que la conversation dont la France est le constant, l'unique sujet. La même simplicité règne dans la toilette.
Prenant son fils contre lui, s'isolant en quelque coin des salons. Napoléon 111 n'avait de joie plus profonde que la causerie intime qui suivait le dîner, se prolongeait jusqu'à l'heure où le Prince regagnait sa chambre — confidences mutuelles oii le père se faisait plus jeune pour parler à l'enfant, où l'àme de l'enfant se livrait tout entière.
— « Je ne sais ce que la Providence me réserve, disait l'Empereur à l'un de ses fidèles, mais je crois — et c'est ma grande consolation — qu'elle me laissera achever mon œuvre. Si ce n'est moi, ce sera mon fils. y>
Aussi, bien loin qu'elles soient ralenties par l'exil, les études du Prince Impérial semblent y puiser une impulsion nouvelle.
Levé à 6 heures, il est au travail jusqu'à 11, et ne l'interrompt que pour aller auprès de ses parents. Une partie de crochet ou une promenade à travers le parc succèdent au déjeuner, puis l'étude reprend jusqu'à 5 heures.
M. Filon s'est adjoint (|ucl(|ues professeurs qui viennent de Londres chaque semaine, entre autres Al. Lcnnheim pour l'allemand, M. llichards pour les hautes mathématiques. Mais l'Empereur s'est réservé
la direction sréncrale de l'éducation de son fils, l'initiant en de longs entretiens à sa tâche future.
— (( Mon père, disait le Prince, m'a toujours parlé depuis 1870 comme on parle à un homme. Il était, prétend-on, silencieux : que de choses pourtant il m'a dites, qui me restent gravées dans la mémoire et dans le cœur ! »
L'amour du peuple qu'il lui apprenait aux Tuileries dès ses premières années, Napoléon III veut encore le fortifier chez son fils, en même temps qu'il fait pénétrer plus avant dans son -àme les sentiments de bonté, d'indulgence et de pardon; aussi l'oubli des injures qu'il pratiqua avec tant de grandeur. — « Quand un soldat se déshonore, il faut le plaindre et n'en plus parler! » Ce fut là son seul jugement, un jour qu'on attaquait devant lui un général qui avait trahi tous ses serments.
Dans une proclamation au Peuple Français, Napoléon III, avait exposé une fois de plus le programme du parti impérialiste, résumé en cette ligne : « Tout ce qui est fait sans votre participation directe est illégitime. »
Cette doctrine du plébiscite, le père l'expliquait, la commentait à son fils. Il la lui redira encore, par delà le tombeau, dans son testament :
«... Qu'il n'oublie jamais la devise : « Tout pour
« le peuple Français ! » Qu'il se pénètre des écrits tlu prisonnier de Sainte-Hélène, qu'il étudie les actes et la correspondance de l'Empereur; enfin qu'il se souvienne, quand les circonstances le permettront, (jue la cause des peuples est la cause de la France. »
Dans une lettre écrite à M. Clément de Rover, se dessine le caractère décidé du jeune Prince; on y sent comme une autorité naissante, une volonté qui s'affirme déjà.
Camden-I'Iace Chislehurst (Kent).
« Monsieur,
(( La lettre que vous m'avez écrite et oîi vous m'exprimez en termes si affectueux votre attachement m'a profondément touché, ainsi que Leurs Majestés à qui je l'ai montrée.
<i L'Empereur m'a appris du reste à apprécier votre amitié par le prix qu'il attache à celle de Monsieur votre père.
« Il m'est bien agréable d'apprendre de vous que les dates des lo et 2o août, ont excité quelques regrets parmi ceux qui sont restés fidèles à la cause de l'Empereur.
« Nos pensées sont du reste toujours avec ceux qui sont en France et dont l'amitié nous est connue.
u Maintenant plus que jamais nous pensons à notre chère patrie, car cette épotjue de l'année nous rappelle de bien cruels souvenirs.
« C'est avec un sentiment de vive reconnaissance, que je suis, Monsieur,
« Votre affectionné,
« Louis-Napoléon.
« Le 8 septembre 1871. •
Au mois de septembre, l'Impératrice va passer quelque temps en Espagne auprès de M"'" la Comtesse deMontijo. Napoléon III et le Prince l'accompagnent jusqu'à Southamplon et se rendent à Torquav, oîi ils vont séjourner six semaines.
Dès son arrivée à Madrid, l'Impératrice s'occupe de vendre les propriétés qu'elle possède en Espagne; la liquidation de la liste civile menace de s'éterniser et il faut, à tout prix, trouver des ressources.
« Je suis bien aise, lui écrit l'Empereur, de ce que tu me dis au sujet de tes projets de vente. Je comprends tout ce que cela doit te coûter ainsi qu'à ta mère, de te défaire de propriétés qui sont depuis si longtemps dans ta famille. Mais c'est un sacrifice qu'il est nécessaire de faire pour assurer l'avenir de notre cher fils. »
A Torquay, Napoléon III et le Prince sont entourés des plus respectueuses attentions, l'objet des plus délicats hommages. Le jour où ils acceptent l'invitation du Uowing-club, le pavillon tricolore flotte à l'arrière de leur embarcation; l'air de la Reine Ilorlense résonne quand l'Empereur passe devant le
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front des tirailleurs; lors d'une excursion à Plymouth, ils sont reçus parle vice-amiral W. Ilouston-Stewarl. Et partout des acclamations retentissent sur leur passage, les accueillent dans chaque ville.
Quoique l'Impératrice doive rester en Espagne jusqu'à la fin de novembre, l'Empereur et son fils regagnent Chislehurst le 18 octobre, ramenant de ïorquay trois chevaux qui seront les premiers hôtes des écuries de Gamden-Place.
Les souffrances de Napoléon III, tant aggravées par les cruelles fatigues, par les angoises terribles de la guerre, semblent s'être apaisées et ses médecins lui permettent de remonter à cheval. C'est le 23 octobre qu'il fait sa première promenade.
La joie du petit Prince, à sortir ainsi aux côtés de son père, se double du plaisir de prolonger la course hors des limites du parc. De nombreuses menaces parvenues à Gamden-Place, font redouter quelque tentative meurtrière des réfugiés français ; les rapports transmis à Scotland-Yard appuient ces craintes et le gouvernement de la Reine organise une surveillance active autour de Napoléon III et de son fils. Durant ses récréations, le Prince Impérial est presque toujours retenu dans le voisinage de la maison, où tout danger d'attentat semble plus facilement écarté.
Mais que des Français arrivent à Chislehurst, alors la grille s'ouvre toute grande, comme le 14 novembre, devant la députation venue de Paris pour la Sainte-
Eugénie. L'Impératrice est encore en Espagne; l'Empereur et le Prince reçoivent les délégués dans le grand hall.
— « Sire, dit leur président, nous vous apportons les regrets de la patrie dont nous sommes Técho fidèle... >•>
Aux vœux qu'il forme pour le prochain retour en France, répondent des cris enthousiastes.
Ce n'est pas seulement par d'anciens sujets qui n'oublient pas les années de prospérité et de richesse, que la famille impériale est acclamée. Les Anglais ont été Adte conquis par la bonté profonde de Napoléon III et l'infatigable charité de l'Impératrice, par cette grandeur dans l'infortune et cette dignité aux pires journées de l'exil; sur eux, le jeune Prince aussi exerce le même charme tout-puissant qui l'avait fait l'idole de Paris. Venus de l'aristocratie ou du peuple, les témoignages de respect et d'affection se multiplient.
Le jour de leur fête annuelle, les ouvriers employés aux travaux de drainage du district de Greenwich, passent en bandes, précédés de leur musique, sur la route qui longe Camden-Place. On s'arrête devant la grille et les cuivres attaquent une bruyante fanfare qui attire Leurs Majestés et le Prince surpris de cette aubade inattendue.
Le doyen s'approche d'eux, exprime au nom de tous « l'espoir (|uc les nuages se dissiperont, (|uc
210 ij: l'iJiNci-: imi-khial
bientôt l'Empire sera rétabli ». Napoléon III j»arcourt les rangs, serre les mains qui se tendent vers lui et avec de joyeux hurrahs, les ouvriers s'éloignent.
Au mois de décembre IH7I. une profonde tristesse plane sur l'Angleterre : le prince de Galles est dangereusement malade, les bulletins les plus alarmistes se succèdent; on prie dans toutes les églises. Aussi, quand la fièvre typhoïde est vaincue, la joie populaire éclate en manifestations touchantes.
La Heine a choisi la date du 27 février 1872 pour les actions de grâces solennelles dans l'église de Saint-Paul. Londres est en liesse ce jour-là, s'écrase sur le parcours du cortège. — Une voilure de gala attelée de quatre chevaux traverse Pall-Mall. On y a reconnu la famille impériale de France et on lui fait fête jusqu'au palais de liuckingham où elle assistera, du balcon dominant Green-Park, au départ et au retour du cortège.
Dans l'armée les sympathies sont })areilles. Maintes fois les cadets de AVoolwich, le régiment écossais ou la brigade d'artillerie du général AVood viennent manœuvrer à Chislehurst, sous les yeux de l'Empereur et de son 11 Is.
MaiiilL'iiant le Prince Impérial suit les cours du collège royal. Levé avant le jour, il quitte le travail à 9 heures et prend \v train pour Londres avec son camarade Louis Goiineau et M. Filon. On déjeune
LEXIL, 1872 211
au restaurant entre deux classes et Ton ne rentre pas àCliislehurst avant 4 heures.
C'est alors une longue course à pied ou la promenade à cheval avec l'Empereur, puis l'étude reprend jusqu'à l'approche du diner. La soirée appartient toujours aux longues causeries entre le père et le fils.
Souvent aussi les œuvres de charité ont la visite du Prince Impérial. Invité à l'inauguration de l'école catholique fondée à Klington pour les enfants pauvres, le Prince est reçu à l'entrée de l'église, conduit au fauteuil qui lui est préparé dans le chœur.
A S. E. le cardinal Manning qui préside la cérémonie, un des pensionnaires présente une adresse de reconnaissance. — « Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, répond le prélat, car en venant ici, je remplis mon devoir. Remerciez le Prince Impérial dont la présence parmi nous est un acte de charité, puisqu'il a voulu s'associer, dans cette solennité, aux plus humbles de ses frères en Jésus-Christ. »
A l'issue de la cérémonie, le duc de Norfolk, lord Gainsborough, tous les membres bienfaiteurs de l'œuvre sollicitent l'honneur d'être présentés à Son Altesse qu'une foule impatiente attend au dehors de l'école.
Même accueil chaleureux lui est fait à l'ouverture de \dMaiso)i despcf ils En fanls de Farningham, où Lord Frederick Cavendish, aux applaudissements de toute l'assistance, propose sa santé. — Une autre fois,
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c'est dans le parc de Camden-Place qu'il leçoit les élèves des écoles protestantes de Walhvorth.
La préoccupalion dominante de l'Empereur était que l'exil n'interrompît pas les études militaires de son iils; aussi souhaitait-il ardemment lui voir suivre les cours de l'Académie royale de Woolwich.
Sur le désir qu'il en exprime au mois de juin, M. Cardwell, secrétaire d'Etat pour le département de la guerre, accorde au Prince l'autorisation d'entrer avec la promotion de novembre.
Pour se reposer du travail excessif des précédents mois, le Prince part pour l'Ecosse avec l'Impératrice dans les derniers jours de juillet.
Quoique sa Majesté, désireuse de garder l'incognito, voyage sous le nom de la comtesse de Pierrefonds, tous les membres de la corporation d'Edimbourg s'inscrivent à son hôtel et se font, le lendemain, présenter au Prince Impérial qui est venu visiter la chambre du Conseil.
Après avoir parcouru l'Ecosse, les voyageurs gagnent l'île de Wight. De Cowes, où ils établissent leur résidence, les excursions sont fréquentes : on réclame partout l'honneur d'une visite du jeune Prince.
Ce ({u'on admire en lui, ce n'est j)as seulement cette affabilité si douce qui continue chez le jeune homme la grâce souriante de l'enfant; c'est aussi son
intrépidité, c'est la bravoure sans pose qui lui fait affronter, comme en se jouant, tous les dangers.
Lors de son séjour à Cowes, pendant un aprèsmidi à bord du yacht du comte de Harrington, il court à travers la mâture avec une hardiesse qui terrifie l'équipage.
Une autre fois, durant une visite à Oakley-Court, chez Lord Otto Fitzgeralds, des courses en canot sont organisées sur la Tamise. Dans chaque embarcation, une dame accompagne le rameur.
Tout à coup l'aviron du Prince Impérial tombe à l'eau et le courant l'emporte trop vite pour qu'il songe à le reprendre. Alors il saule dans le fleuve, saisit d'une main la corde qui pend au canot, Tentraîne de la sorte derrière lui tout en nageant et arrive premier au but.
Cavalier incomparable, il prenait plaisir, sur les routes de campagne, à épouvanter les passants par la rapidité de sa course. Beaucoup s'arrêtaient éperdus et lui criaient : « Vous allez vous casser le cou ! »
Un jour de 1878, chez le duc dellamilton, on présentait « lord Ilarry », un cheval que nul n'avait pu réussir à monter. Soudain le Prince prend son élan, bondit sur l'animal qui, surpris et dompté par cette brusque attaque, ne parvient pas à se défaire de son cavalier.
Le 10 novembre 1872, le Prince Impérial entrait à l'Académie de Woolwich, non pas avec le titre de (^adet, mais comme simple élève militaire.
Dans la tour de l'ouest, formant l'aile droite de la j)remière cour, un appartement a été préparé pour Son Altesse et Louis Gonneau, admis le môme jour à l'École. l*ar un petit escalier de bois on arrive au premier étage composé d'une sorte d'antichambre minuscule sur laquelle ouvrent trois portes : en face, la salle à manger ayant vue sur la cour, à droite le cabinet de travail, à gauche le salon, dont la fenêtre donne sur le jardin du colonel.
De cet appartement, aujourd'hui transformé en bureaux, on ne retrouve que les murailles. Seul, le nom de « Napoléon » tracé par le Prince, près de la porte d'entrée, rappelle qu'il vécut là. Avec un soin pieux on conserve la signature, entourée d'un cadre, recouverte d'une glace; et devant ces traits de crayon hâtivement jetés là par l'héritier du plus grand nom du monde, plein de vie et d'espoir, l'émotion est poi-
gnante.
Le soir, après la dernière classe, le Prince Impérial regagne le cottage situé au n :\\ du Woohvich-Common, où l'attend M. Filon. 11 y dîne puis y travaille encore.
L'Emjiereur voulait que l'éducation tic son tils fût en tout semblable à celle de ses camarades, qu'il eût sa part des revues , des exercices. Sur les grands gradins de la classe de chimie il a, comme les autres, sa place marquée par un numéro d'ordre ; au cours