‹ Le Prince impérial, 1856-1879Chapitre 39 sur 42 · i; 1 N C K I M 1' K li I A I · texte numérisé non relu

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(D'après une [>liulo!,'rapliie faite à .Natal, aviil \>il\l)

oublié, car Dieu, qui lit dans mon âme, pourrait dire la place qu'y occupe le souvenir de mes amis et de ma patrie.

« Quoique la seconde partie de la campagne ne soit pas encore commencée, j'ai déjà pris mon harnais de guerre depuis les trois semaines que je suis débarqué. Je remplis actuellement les fonctions d'officier d'état-major auprès du général en chef; c'est pour moi la meilleure façon de voir, d'apprendre et de faire la guerre.

« J'af eu le courage de refuser le commandement d'un escadron de partisans. Quelque tentante que fût cette offre, j'ai pensé que la situation que j'occupe actuellement me permettait d'acquérir plus d'expérience et de rendre plus de services.

a Je me réserve le commandement d'un corps indépendant de cavalerie pour une seconde campagne.

« Je ne sais comment on aura interprété mon départ en France ; ou plutôt, je devine l'étonnement, les doléances et les cancans de mes partisans en même temps que l'assentiment de la masse qui aime les hommes vivants.

« Je n'ai pris l'avis de personne et je me suis décidé en quarante-huit heures. Si ma résolution a été si prompte, c'est que j'avais longuement réfléchi à de pareilles éventualités et arrêté mon plan.

« Ni les appréhensions de ma mère, ni Je désespoir des gens qui m'entouraient, ni les exhortations

300 LE l'HI.XCE IMI'LIUAL

de M. Rouher et de mes partisans ne m'ont fait hésiter une minute ni perdre une seconde. Cela n'a rien que de tout naturel pour ceux qui me connaissent, mais combien sont-ils? Parfois il me semble que leur nombre n'atteint pas l'unité, car il me souvient d'avoir été bien injustement jugé par ceux qui devraient le mieux me connaître.

« Les raisons qui ont motivé mon départ sont donc toutes politiques et, en dehors d'elles, rien n'a inlluencé ma détermination. Les espérances de la cause se résument en ma personne : qu'elle grandisse et les forces du parti de l'Empire décupleront.

« J'ai eu la preuve qu'on ne suivrait qu'un homme connu par son énergie et tout mon soin a été de trouver le moyen de me montrer tel que je suis. Lorsqu'on appartient à une race de soldats, ce n'est que le fer en main qu'on se fait connaître. »

Ce culte de la vie militaire dominait dans toutes ses lettres, se trahissait en des phrases rapides oîi vibrait son àme de soldat.

A celui-ci, il écrit : « L'épée tiendra lieu d'argent et de titres » ; à une autre, cette pensée d'une si belle intrépidité : « Le soldat qui va son chemin se moque du tonnerre. »

C'était pour conquérir à jamais le cœur de la France qu'il rêvait d'accomplir quelques grandes actions d'éclat, en cette campagne d'Afrique.

M. Deléage, le seul correspondant français admis à

suivre les opérations, a tracé un portrait touchant du Prince Impérial ' :

« Si, sur cette terre d'Afrique, celui-là se souvint jamais qu'il était prince, ce fut auprès des affligés. L'homme malheureux et souffrant oublie bien des peines et bien des douleurs au contact des consolations venues de haut. Le Prince le savait; n'avait-il pas eu les grands enseignements d'une mère dévouée et charitable! n'était-il pas lui-même de ces natures fines et délicates que rien ne rebute ni ne repousse, si ce n'est la crainte de ne pouvoir faire tout le bien dont elles sont capables 1 »

Le 25 avril, Son Altesse quittait Petermaritzburg et arrivait, le 4 mai, à Kambulla avec lord Ghelmsford.

A partir de ce moment, l'impatience du Prince ne connaît plus de bornes : il ne rêve qu'attaques et le général en chef peut se convaincre que les inquiétudes du Duc de Cambridge n'avaient rien d'exagéré quand il terminait la lettre d'introduction du Prince Impérial par cette ligne :

« Ma seule crainte est qu'il soit trop courageux. »

Dans une reconnaissance faite aux environs d'Ulundi, telle a été la témérité du jeune officier qu'en son honneur un des Kraals enlevés d'assaut reçoit le nom de « Napoléon ».

' 1'. Deléaae. Trois mois chez les Zulus.

La môme semaine, le 21 mai, une petite troupe conduite par Son Altesse et plusieurs autres lieutenants a été tout à coup surprise et enveloppée par les Zulus. Six hommes de l'escorte périssent dans cette journée, oii le Prince court les plus sérieux dangers. — « Il s'est conduit avec une bravoure voisine de la témérité, » dit la dépêche envoyée au Daily Telegraph.

Au matin ^du i"' juin, le bruit courait Paris que le Prince Impérial était mort. D'où venait cette nouvelle répandue dès le petit jour, à l'heure où Son Altesse n'était pas encore partie pour la reconnaissance qui devait lui coûter la vie? Etait-ce comme le contre-coup des inquiétudes soulevées par les dernières dépèches? Était-ce quelque pressentiment vague, un de ces souffles de mort venant de l'inconnu?

Vers midi, une expédition composée du Prince Impérial, du capitaine Carey, de huit hommes et d'un naturel du pays pris pour guide, quittait le camp. Il s'agissait daller étudier l'emplacement qu'occuperait, le surlendemain, l'armée anglaise.

A 3 heures, on arrive sur les bords de l'Ityotyosi, où la petite troupe met pied à terre.

Tout autour, lisons-nous dans la plupart des récils, s'élevaient des champs de maïs mîirspour la moisson. L'Impératrice, dans le voyage au Cap, où elle suivit station par station, la voie douloureuse, recueillit —

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Fac-similé de la dernière page du carnet de campagne

du l'rince Impérial.

(Reconnaissance du l"^' juin 1879.)

sur la place même où périt son fils — les gruiues des plantes qui cachaient les meurtriers. Dans un des salons de Farnborough, entourant la statue du « Petit Prince » par Garpeaux, elles se dressent drues et verdoyantes : ce sont d'énormes tiges hérissées de feuilles, véritables arbustes atteignant, pour le moins, la hauteur de trois mètres.

Dans la clairière environnée de ces forêts de hautes herbes, le Prince, tirant un carnet de son dolman, commence à prendre un croquis topographique du pays. Tous les chevaux, à l'exception du sien, ont été dessellés.

Un peu avant 4 heures, le capitaine Carey fait remarquer à Son Altesse qu'il est temps de regagner le camp et on s'apprête au départ. Le Prince s'est levé; il se dirige vers son cheval, quand des cris sauvages éclatent dans les herbes où apparaissent des Zulus : les premières assagaies tombent auprès des soldats qui, précipitamment, sautent sur leurs chevaux et prennent un galop éperdu.

Dans son rapport, le capilaine Carey avoue qu'il s'enfuit sans plus se soucier du Prince et la dernière vision qu'il emporta d'Ityotyozi fut celle du jeune officier ayant le pied à l'étrier.

Que se passa-t-il alors? — On a conté que les sangles du cheval avaient été coupées durant la halte.

La selle, conservée dans le funèbre musée de

Farnborough, est demeurée intacte ; seule, la bande de cuir, le « chapelet », reliant les deux sacoches est aux deux tiers rompue par le milieu : ce n'est pas une section nette, c'est une déchirure dentelée produite par un effort violent, une tension trop subite.

Le Prince, cavalier accompli, accoutumé à s'élancer en selle, avait placé la main sur une des sacoches et allait bondir, quand son cheval, habitué à marcher en troupe, s'enleva d'une brutale secousse en voyant fuir les autres. La courroie se rompt brusquement et le Prince Impérial tombe à la renverse... Il se relève, veut rejoindre son cheval — mais à peine a-t-il fait quelques mètres qu'il entend les Zulus accourant derrière lui.

D'un rapide regard, il aperçoit Garey et ses hommes bien loin déjà, deux soldats agonisant à l'entrée de la clairière. Il n'est plus de salut possible et il ne songe qu'à tomber héroïquement.

Il tire son sabre d'abord, mais bientôt les Zulus le serrent de trop près pour qu'il puisse le manœuvrer. Il prend son revolver, en décharge deux coups, se faisant un bouclier de son bras gauche...

Les assagaies ont achevé leur œuvre. Le Prince Impérial est étendu, la poitrine traversée de dix-sept blessures, le front transpercé.

Les Zulus déj)Ouillent le cadavre, se partagent l'uniforme, les armes.

Pour obéir au vœu exprimé dans le testament, on parviendra plus tard à réunir ces reliques. — L'Impératrice possède le dolman lamentable mais glorieux comme un étendard. Toutes les déchirures traversent la poitrine. Sans une défaillance le Prince a fait face à la mort.

La manche est tailladée, hachée. Sur le gilet, fait de peaux de renne, rapportées de Norvège par M. Pietri, de longues traînées de sang se distinguent encore...

Dans sa fuite, Carey a rencontré le général Wood qui, inquiet de ne pas voir revenir l'expédition, s'avançait sur la route avec son escorte.

— (( Et le Prince Impérial? » s'écrie le général, saisi d'un affreux pressentiment à la vue du cheval sans cavalier.

— « Il est mort!... Quand après quelques instants de galop, je me suis arrêté pour regarder en arrière et que j'ai aperçu son cheval s'enfuyant de l'autre côté du donga, je me suis demandé s'il était utile de retourner sur mes pas... Mais les Zulus étaient déjà passés sur le terrain où il avait dû tomber! »

Quand la nouvelle arrive au camp, la stupeur est immense, égale à celle qui suivit la déroute d'Isanhlwana.

Il est trop tard pour partir à la recherche du corps. C'est le 2 juin seulement, à G heures du matin, que deux escadrons de lanciers conduits par le colonel Drury

LA MORT 3l;i

Lowe, un détachement de dragons avec le major Marter quittent le camp, ayant à leur tète le général Marchall et le général Wood.

A Uhlmann — le valet de chambre du Prince, qui ne quitta jamais son maître, du pavillon de Flore à l'étape suprême — on a permis de suivre l'expédition, ainsi qu'au groom Lomas, qui monte Fate, le cheval de Son Altesse. Il a conservé la même selle, avec la courroie des arçons déchirée.

On arrive à Ityotyozi. Le corps du Prince Impérial est là, nu, étendu sur le dos, la tête inclinée vers la droite, les bras presque croisés sur la poitrine. — Le général Wood disait que jamais il n'avaik vu, au visage d'un mort, expression aussi radieuse [so hrifjhl) : le pauvre enfant avait quitté la vie avec cette consolation suprême du devoir accompli , fier de mettre un rayon nouveau à la flamboyante auréole de sa race.

Au cou du Prince .Impérial, les Zulus ont laissé la chaîne d'or retenant ses médailles et un petit cachet donné par Napoléon I" à la Reine Hortense. Leurs légendes assurent que s'ils arrachaient les amulettes du guerrier mort vaillamment, son ombre les poursuivrait de sa colère; et ces médailles, respectées par la cupidité des sauvages, sont le plus éclatant témoignage de la bravoure du Prince '.

' " Le Prince n'a jamais fait la moindre tentative pour fuir, » dit plus lard au général ClilTord un des Zulus qui était parmi les assaillants et avait eu l'épée du Prince Impérial dans sa part du butin.

nr» LE PRINCE IMPERIAL

Les bottes ont été abandonnées par les Zulus, à quelques mètres du corps : trop petites pour leur servir ils les ont jetées là, encore garnies de leurs éperons.

Pieusement, le général Wood fait détacher du cou la chaîne d'or et la confie au capitaine Molyneux qui la remettra à lord Chelmsford. Uhlmann soutient, en pleurant, la tête de son maître.

Le corps est enveloppé dans une couverture; avec des lances on improvise un brancard et, soutenu par MM. Marshall, Drury, Lowe, Stewart et les officiers du 17^ lanciers, le Prince Impérial est porté jusqu'à l'ambulance.

En apprenant le départ pour l'Afrique du fils de Napoléon III, bien des fidèles avaient écrit à l'Impératrice et leurs anxiétés et leurs vœux.

Certes, les craintes de Sa Majesté étaient grandes mais si, aux heures de tristesse, des pensées funèbres l'avaient assiégée, vite elle les éloignait ensuite. Son enfant lui paraissait si nécessaire ici-bas, elle le devinait destiné à une mission si haute, qu'à la possibilité d'un malheur son esprit ne s'était jamais arrêté.

Plus tard, en reparlant du jour des adieux, elle disait : « Il me semblait que si je l'avais embrassé pour la dernière fois, quelque chose eût tressailli en moi qui m'en eût averti... »

Un après-midi, pourtant, alors que M"° Lebreton lui faisait une lecture, l'Impératrice ressentit soudain

une impression élrange : c'était comme le frôlement d'une grande aile sur sa joue, comme une caresse rapide à laquelle succéda une accablante et inexplicable tristesse. '< Depuis, disait-elle, j'ai souvent cherché en vain à préciser la date... Je suis convaincue que c'était l'heure où il agonisait... »

On ne pouvait songer à embaumer la dépouille du Prince Impérial : dans les ambulances du camp, on n'avait aucun des produits nécessaires.

Les chirurgiens militaires font récolter à la hâte des plantes aromatiques; le corps, serré en un réseau de bandelettes, est couché dans un cercueil de plomb, sur une couche de charbon, d'herbes odoriférantes, de bois dont la teinte rappelle l'acajou.

Et maintenant, ce chemin que le Prince a parcouru, souriant à l'avenir, caressant tant de rêves glorieux, le cercueil va le suivre, sous les deux étendards qu'unit un même deuil : le drapeau tricolore et le pavillon de Saint- Georges.

Les cloches tintent à longues volées, le canon tonne comme devant un souverain, les troupes présentent les armes : c'est un Napoléon qui passe.

A Petermaritzburg, tous les régiments, tous les corps constitués sont représentés; à Durban aussi, la garnison entière forme la haie.

De cette dernière ville, le remorqueur V Adonis transporte, le 12 juin, le cercueil à bord de la Boadicea où il est déposé dans la cabine du commodore.

Le navire lève Tancre à 9 heures et arrive, trois jours après, à Simoirs Bay où l'attend VOronles. A 3 heures les restes du Prince Impérial y sont transportés : de minute en minute les salves éclatent, durant le service funèbre célébré en présence de sir lîartle Frère, gouverneur de la colonie.

UOrontes tout entier est en deuil; la couleur blanche dont il était revêtu a disparu sous une couche de peinture grise. Sur le pont, une chapelle est dressée, tendue à l'intérieur de noir avec bandes de soie blanche et de touffes d'immortelles à reflets argentés qui poussent en abondance au Cap. Le cercueil, surélevé de trois marches, est placé sous un dais; devant Testrade, tracée en lettres de fleurs, la phrase sacrée : Ef^o sitm resurrectio et vita. Derrière, une grande croix faite d'immortelles, entourée d'écussons où se détache l'N impérial. Sur le côté, un autel avec six candélabres.

Le R. P. Rooney a été désigné pour accompagner le corps.

Dans la nuit du 20 juin, la première dépèche annonçant la mort du Prince Impérial arrivait en Angleterre, et la Reine, aussitôt, confiait à Lord Sidney, « lord (if Iho manor » de Chislehurst, la pénible mission de préparer l'Impératrice à l'affreuse nouvelle.

A Gamden-Place, l'ordre avait été donné d'empêcher, par tous les moyens possibles, les journaux d'arriver jusqu'à Sa Majesté. Elle s'étonnait de

n'avoir reçu aucune nouvelle, mais, supposant son fils éloigné du camp par quelque expédition, elle ne s'inquiétait pas de ce silence.

Le duc de Bassano, redoutant le saisissement trop brusque que l'apparition soudaine de Lord Sidney causerait à la malheureuse mère, pénètre le premier auprès d'elle. Il lui dit qu'à en croire une dépêche venue de Londres, le Prince serait sérieusement malade, — L'Impératrice se lève et d'une voix étranglée :

— <£ Il faut partir pour le Cap! Je vais le rejoindre. »

Puis ses regards s'arrêtent sur le duc de Bassano;

elle voit son visage décomposé, ses yeux remplis de

larmes. Elle a tout deviné et, avec un grand cri,

tombe à la renverse.

Dès que la nouvelle de la mort — que M. Cîambetta, assure-t-on, apprit avant la Reine Victoria — est connue en Angleterre, les témoignages de sympathie arrivent de toutes parts, les magasins se ferment à Woolwich et à Chislehurst. Le major général sir Dighton Probyn, vient à Camden-Place au nom du prince de Galles. Après lui, le premier Lord de l'Amirauté, l'ambassadeur d'Autriche, le duc de Frias, les ministres de Belgique, de Danemark, de Suède, de Portugal, le comte d'Adlerberg, secrétaire de l'ambassade de Russie, le duc et la duchesse de Manchester, Lord et Lady Derby, le secrétaire d'Klat pour les colonies, le marquis de Lansdowne, etc.

318 LE PRIXCK I M l'KH lA L

Les premiers noms français relevés sur les registres sont ceux de M""" Dinah-Félix et de M. Boucher de la Comédie- Française, alors en représentations à Londres. Un peu plus loin nous lisons : « Un Français qui n'appartient pas au parti bonapartiste, est venu de Londres pour s'associer respectueusement à la sympathie générale qui s'adresse au cœur irréparablement brisé de S. M. l'Impératrice. »

Personne n'est admis auprès de Sa Majesté, plongée dans une sorte de stupeur. Quand elle sort de cet accablement, elle se refuse à prendre aucune nourriture; à peine jetle-t-elle les yeux sur les dépêches envoyées par les souverains : le Tzar, l'Empereur d'Autriche, l'Empereur d'Allemagne et le Prince héritier, le Roi d'Espagne el la Reine Isabelle, les Uois d'Italie, de Suède, de Danemark, la Reine de Wurtemberg ont, dès le premier jour, télégraphié à Chislehurst. Le Souverain Pontife charge le cardinal Bonaparte de porter ses condoléances à la Souveraine, sa bénédiction à la mère douloureuse.

Les adresses et les dépêches arrivent incessantes : c'est le comte Tornelli, président de la Société de Solfériiio, qui annonce ([u'un service funèbre sera célébré à la Chapelle de l'ossuaire; c'est le Lord-Maire de Dublin écrivant au nom de sa cité, ou le capitaine Lorainc apjiorlant les condoléances des officiers et des soldats de Woohvich.

Les sénateurs et les députés de l'Appel au Peuple,

réunis chez M. Rouher, à la première nouvelle de Teffroyable deuil, signent cette lettre à l'Impératrice :

« Madame,

« Nous venons déposer aux pieds de Votre Majesté l'expression de notre profonde, de notre immense douleur. Le coup qui vous frappe si cruellement atteint la France dans ses plus chers souvenirs et dans ses plus hautes espérances.

a Dieu n'a pas permis que ce jeune Prince, qui avait déjà toutes les qualités d'un Souverain, fût conservé à votre amour, au service de la France et à notre tendre et entier dévouement. La mort nous l'enlève au moment où nous avions le droit d'espérer que la France le rappellerait bientôt.

« Nous ne comparons pas votre douleur à la nôtre, quoique la nôtre soit sans bornes : nous prions seulement Votre Majesté d'agréer l'hommage de cette douleur que la France partage et dont nous irons tous vous porter l'expression. »

Puis, avant de se séparer ils rédigent la résolution suivante :

« Les sénateurs et les députés de l'Appel au Peuple se sont réunis aujourd'hui. Quelque profonde que soit leur douleur, ils ont le devoir d'affirmer devant le pays que, si le Prince Impérial est mort, sa cause lui survit.

« La succession des Napoléons ne tombe pas en déshérence.

« Représentant d'un principe impérissable, le parti impérialiste reste debout compact, fidèle et dévoué.

« L'Empire vivra. »

Le dimanche 22 juin, l'Impératrice ne consent à quitter sa chambre que pour aller prier dans celle de son fils, où M^' Goddard va célébrer la messe. A peine entrée, elle aperçoit le missel à la reliure blanche ornée d'une croix d'argent, donné à son fils au jour de la première communion. — Elle l'ouvre. Entre deux pages, un papier est plié, où elle reconnaît l'écriture du Prince. C'est l'admirable prière, si fervente, si résignée :

« Mon Dieul je vous donne mon cœur, mais vous, donnez-moi la foi.

« Sans foi, il n'est pas d'ardentes prières, et prier est un besoin de mon àme.

« Je vous prie, non pour que vous écartiez les obstacles qui s'élèvent sur ma route, mais pour que vous me permettiez de les franchir.

« Je vous prie, non pour que vous désarmiez mes ennemis, mais pour que vous m'aidiez à me vaincre moi-même, et daignez, ô Dieu ! exaucer mes prières.

« Conservez à mon alTcclion les gens qui me sont chers. Accordez -leur des jours heureux. Si vous

ne voulez répandre sur cette terre qu'une certaine somme de joie, prenez la part qui me revient.

« Répartissez-Ia parmi les plus dignes, et que les plus dignes soient mes amis. Si vous voulez faire aux hommes des représailles, frappez-moi.

« Le malheur est converti en joie par la douce pensée que ceux que l'on aime sont heureux.

« Le bonheur est empoisonné par cette pensée amère : je me réjouis et ceux que je chéris mille fois plus que moi sont en train de souffrir.

« Pour moi, ô Dieu, plus de bonheur. Je le fuis. Enlevez-le de ma route.

« La joie, je ne puis la trouver que dans l'oubli du passé. Si j'oublie ceux qui ne sont plus, on m'oubliera à mon tour et quelle triste pensée que celle qui vous fait dire : « Le temps efface tout. »

a La seule satisfaction que je recherche, c'est celle qui dure toujours, celle que donne une conscience tranquille.

« 0 mon Dieu, montrez-moi toujours où se trouve mon devoir; donnez-moi la force de l'accomplir en toute occasion.

« Arrivé au terme de ma vie, je tournerai sans crainte mes regards vers le passé.

« Le souvenir n'en sera pas pour moi un long remords. Alors je serai heureux. Faites, ô mon Dieu, pénétrer plus avant dans mon cœur la conviction que ceux que j'aime et qui sont morts soient les témoins de toutes mes actions. Ma vie sera digne

J'ôtre vue par eux, et mes pensées les plus intimes ne me feront jamais rougir.

« Si je dois mourir, Seigneur, que ce soit pour sauver la vie d'un des miens. Si je dois vivre, que ce soit parmi les plus dignes! »

Profond avait été l'abattement causé dans le parti plébiscitaire par la foudroyante nouvelle ; mais, la première stupeur passée, on reprenait courage. Tant (]u'un Napoléon vivrait, tant que la race de Bonaparte aurait un représentant, il ne fallait pas douter de l'avenir.

De môme qu'elle n'était pas morte avec le duc de Reichstadt, la cause de l'Empire ne succombait pas avec le dernier soupir du Prince Impérial.

Le gouvernement de la République en était si bien convaincu qu'il allait édicter contre les Bonapartistes les mômes mesures qui avaient signalé déjà les funérailles de l'Empereur et la cérémonie de la majorité. Pourquoi ces précautions, si l'adversaire était frappé à mort ?

La Chambre, présidée par M. Gambetta, ne songe qu'à faire le silence autour du deuil qui soulevait une généreuse émotion dans le monde entier.

A la séance du samedi 21 juin, M. Blachère, vaillamment soutenu par M. Baudry d'Asson, demande que, par suite de l'absence d'un certain nombre de députés, éloignés de la délibération par « le grave

événement » appris la veille, la discussion de la loi sur renseignement soit remise au 23.

— (( Divers projets sont en tète de Tordre du jour, répond M. Gambetta. Quand la discussion de la loi de l'enseignement viendra, vous ferez votre proposition; pour le moment, je crois que la Chambre doit passer outre et ne pas interrompre ses travaux j^ow (les intérêts pincement privés. »

Les partisans de l'Appel au Peuple sont convoqués au cirque Fernando le 24 juin. Près de trois mille spectateurs prennent les gradins d'assaut, s'écrasent sur les bancs installés dans la piste; on évalue à huit cents le nombre de ceux qui n'ont pu trouver place dans la salle et restent massés sur le boulevard Piochechouart, dans la rue des Martyrs.

Cinq discours sont prononcés par MM. Albert lluet, Jules Amigues, Pascal, Bodoy et Robert Mitchell. Il faut, disent-ils, que le parti plébiscitaire, son tribut de larmes payé au Prince, ne délaisse aucun de ses devoirs, n'abandonne aucun de ses droits; il faut proclamer l'impérissable perpétuité du principe et de la mission de l'Empire. « Le drapeau napoléonien est incliné sur la tombe où le fils va dormir auprès du père, mais toujours déployé, toujours prêt à abriter la France sous ses plis protecteurs, le jour 011 elle viendra y chercher le salut. A l'heure marquée par la Providence, le pays trouvera l'Empire et l'Empereur debout pour le sauver. »

32i LE PRINCE IMPERIAL

Pendant que la salle acclame frénétiquement les orateurs, une bagarre se produit dehors. Aux cris de « Vivent les Ziihis!» des bandes conduites en bon ordre se ruent sur les groupes qui n'ont pu pénétrer dans le cirque. Avec l'aide de la police, les assaillants sont repoussés trop vigoureusement pour qu'ils risquent une seconde attaque.

M. le duc de Broglie écrivait dans la circulaire adressée aux préfets, à l'occasion de la majorité du Prince Impérial : « Il ne pourrait entrer dans la pensée du gouvernement de gêner, ni môme de soumettre à une surveillance trop étroite la liberté d'action des citoyens. Encore moins pourrait-il trouver mauvais que les personnes qui ont reçu des fonctions ou des faveurs du gouvernement auquel la France a été soumise pendant dix-huit années, conservent pour la famille du Prince qu'ils ont servi une déférence qui les honore... »

Sous la Présidence nouvelle, l'indépendance du cœur a acquis droit de cité. M. Audlbert, directeur général des contributions indirectes, reçoit l'ordre de sévir contre les débitants de tabac assez hardis pour placer à I;i montre un portrait du Prince Impérial. Il adresse aux fonctionnaires de sa dépendance cette circulaire :

« ... Le personnel des cadres de la régie est, je le sais, dans la très grande généralité, sincèrement dévoué aux institutions qui nous régissent. Pénétré

des sentiments qui animent le pays, il a vu aussi dans l'établissement définitif de la République la consécration des garanties de justice qui assureront aux plus méritants et aux plus dignes la récompense de leurs services. »

Il recommande de surveiller spécialement « ceux de ces préposés qui, ne tenant leurs bureaux que de la faveur dont ils ont été Tobjet, sous des régimes antérieurs, subiraient encore l'ascendant de certaines influences hostiles à la République ».

En des pages touchantes consacrées à la mémoire du Prince', M. Eugène Loudun rapporte que M. le comte de Chambord, en apprenant la fatale nouvelle, fit dire une messe dans la chapelle de Frohsdorf et que, parlant à ses familiers de celui qui venait de tomber si glorieusement, il le jugeait en ces termes : « Il était de la race de ceux qui mènent un peuple : un Napoléon. »

Les royalistes suivent l'exemple de leur chef. Le 2G juin, un long cortège de fidèles du drapeau blanc va de la chapelle expiatoire à Saint-Augustin où un service funèbre est célébré ; ils déposent une couronne au pied de l'autel.

L'église est comble. Les noms les plus retentissants coudoient les plus humbles et beaucoup n'ont pas craint de s'exposer aux délations et de risquer leur avenir.

' E. Loudun. Son Allessc le Prince Impérial.

Le Prince Napoléon, portant les insignes de la Légion d'honneur, arrive avant le commencement de la messe avec ses fils, le Prince Victor et le Prince Louis. La Reine Isabelle avec Don François d'Assise, le nonce du Pape, les ambassadeurs d'Angleterre, d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne et de Turquie sont aux premiers rangs.

A l'issue de la messe, pendant que la foule est massée sur les marches de l'église et autour du bassin de la place, elle aperçoit soudain un pigeon blanc qui plane au-dessus du portail. Tout à coup l'oiseau s'abaisse dans son vol et vient se poser sur l'aigle de l'Évangéliste. Une sorte d'émotion superstitieuse s'empare de la foule : il lui semble que l'âme du Prince est descendue vers les fidèles et elle demeure longtemps, les yeux fixés sur la statue que domine la blanche apparition.

Le lundi, 23 juin, le Parlement anglais rendait un premier hommage au Prince mort en guerrier. A la Chambre des communes, le colonel Stanley, ministre de la guerre, exprime les profonds regrets que laissera celui qui,s'étant vaillamment et volontairement offert pour rejoindre ses anciens camarades à l'heure du péril, a trouvé là-bas, trop tôt hélas! la fin digne d'un soldat.

A la Chambre des Lords, le duc de Cambridge prend le premier la parole. Il y a eu de grandes incertitudes

dans l'esprit du public, relativement aux circonstances dans lesquelles le Prince a accompagné les troupes en Afrique et il croit de son devoir de lire les lettres d'introduction qu'il remit au jeune officier pour lord Chelmsford et sir Bartle Frère.

Yoici la première, datée du 23 février.

« Mon cher lord Chelmsford,

« Cette lettre vous sera présentée par le Prince Impérial qui va en Afrique pour son propre compte, pour voir, autant que cela se peut, la campagne prochaine contre les Zulus. Le Prince est très désireux d'aller en Afrique. Il a manifesté le désir d'être enrôlé dans notre armée; mais le gouvernement a considéré comme impossible de satisfaire à ce désir.

« Toutefois, je suis autorisé à vous écrire, à vous et à sir Bartle Frère, pour vous prier de lui témoigner de la bienveillance et de lui prêter assistance pour qu'il puisse suivre, dans la mesure du possible, les colonnes d'expédition.

« J'espère que vous le ferez. C'est un excellent jeune homme, plein d'esprit et de courage, et comptant beaucoup de vieux amis parmi les cadets de l'artillerie. Il ne trouvera, sans aucun doute, nulle difficulté à faire son chemin. Si vous pouvez lui venir en aide de toute autre manière, veuillez le faire.

« Ma seule crainte est qu'il soit trop courageux. »

Lord Beaconsfield parle de cette mort si cruelle et

t^JVtONMCNT HOUSt,

CaPL TOiVK.

^^^^^^^ Af^^^-^^ ^^^

Fac-similé crune des dernières lettres du Prince Impérial. (Adressée à M. Scipion Corvisarl.)

de la douleur de l'Impératrice que le temps seul pourra adoucir.

Enfin lord Granville dit Taffliction de toute l'Angleterre, la sympathie profonde que le pays gardera, non seulement à la mémoire du Prince, mais à cette mère accablée par un malheur presque sans exemple.

C'est comme un deuil national qui a frappé le Royaume Uni. Partout la douleur publique se manifeste.

Le premier dimanche qui suit la nouvelle de la mort, un panégyrique du Prince Impérial est prononcé dans la plupart des églises, protestantes ou catholiques.

C'est à sa fin héroïque que le R' Stanley, doyen de Westminster, consacre son sermon :

a ... Si jeune, il laisse après lui un nom sans tache, honoré et respecté par ses adversaires eux-mêmes. A vous, jeunes gens et enfants de l'Angleterre, je dis qu'il a légué le plus bel héritage : l'exemple d'un ami sûr et fidèle, le souvenir d'une vie pure. Au pays qui abrita sa famille déchue, il a donné tout ce qu'il pouvait : son épée et sa vie. Il a chèrement payé la gloire militaire ; mais il ne l'a assombrie d'aucun massacre, pas une tache de sang n'en ternit l'éclat. »

A l'église de Farm-Street, le R. P. Galhvey rappelle la profonde bonté dont le Prince donna tant de preuves dès l'enfance. « Ce sera une consolation pour

ceux qui l'ont aimé, de se souvenir de cette charité attentive qu'il témoignait aux humbles, de sa chevaleresque fidélité pour tous. On m'a dit que souvent il s'asseyait au chevet de ses serviteurs malades, qu'il avait soin qu'on laissât aux autres le temps d'aller voir leurs amis... »

Le clergé de Notre-Dame de France prie pour l'âme du héros et demande au ciel de venir en aide à l'Impératrice.

La Reine décide que 'la Cour prendra le deuil du 22 au 29 juin, puis le demi-deuil jusqu'au 2 juillet. Sur l'ordre de l'Empereur François-Joseph , il en sera de même à Vienne.

Le vendredi 27 juin, en présence des Princes Louis et Charles Bonaparte, du Prince Murât, du Duc de Mouchy, du Duc de Huescar, de M. Rouher, du Duc de Bassano, du Colonel Brady, du Comte Primoli, du Marquis de Roccagiovine, du Duc de Feltre, du Baron Corvisart, du Vicomte Aguado réunis à Camden-Place, M. Wilmer Harris, notaire â Londres, ouvre la cassette de fer dans laquelle M. Piolri enferma le testament du Prince Impérial, au matin du départ pour le Cap.

Il est ainsi conçu :

Fait ;^ Camden-Place (Chislehurst), le 26 février 1879.

Ceci est mon testament :

1° Je meurs dans la religion catholique, apostoli(]ue et romaine dans laquelle je suis né.

2" Je désire que mon corps soit déposé auprès de celui de mon père, en attendant qu'on les transporte tous deux là où repose le fondateur de notre maison, au milieu de ce peuple français que nous avons, comme lui, bien aimé.

3" Ma dernière pensée sera pour ma patrie : c'est pour elle que je voudrais mourir.

4" J'espère que ma mère me gardera, lorsque je ne serai plus, l'affectueux souvenir que je lui conserverai jusqu'à mon dernier moment.

lî" Que mes amis particuliers, que mes serviteurs, que les partisans de la cause que je représente soient convaincus que ma reconnaissance envers eux ne cessera qu'avec ma vie.

6" Je mourrai avec un sentiment de profonde gratitude pour S. M. la Reine d'Angleterre, pour toute la famille royale et pour le pays où j'ai reçu pendant huit ans une si cordiale hospitalité.

Je constitue ma mère bien-aimée ma légataire universelle, à la charge par elle de...

(Suit l'énumération des legs particuliers.)

« ...A MM. Conneau, Espinasse, lîi/.ot, J.-X. Murât, Fleury, P. de Bourgoing, S. Corvisart, mes armes et mes uniformes, si ce n'est, toutefois, le dernier que j'aurai porté, et que je laisse à ma mère.

Napoléon.

Le tout écrit de ma propre main.

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