CHAPITRE V
Délivrance de l'Impératrice. — Le canon des Invalides. — La question des Parrain et Marraine. — Pourquoi l'Empereur choisit le Pape. — Réceptions officielles. — Les berceaux du Prince Impérial et du Roi de Rome. — Adresse du 2 e voltigeurs. — Ode du poète Barthélémy. — Acte de naissance du Prince Impérial. — Acte d'ondoiement.
M. Léonce Dupont dit qu'on fut averti de la prochaine délivrance de l'Impératrice par des symptômes qui s'étaient produits dans la matinée du 15 mars :
« Aussitôt prévenus de ce qui se préparait, les grands corps de l'État se rendaient aux Tuileries, et s'y établissaient pour ainsi dire en permanence. Le Sénat était conduit par M. Troplong, le Corps législatif par le comte de Morny, et le Conseil d'État par M. Baroche. Il y avait beaucoup d'autres personnages, les membres du corps municipal de Paris, les dignitaires du clergé, des officiers de l'armée.
« Les salons, trop étroits pour contenir cette affluence, étaient aussi bien remplis que pour une fête. C'est au dehors surtout que Ton voyait se manifester le plus d'empressement et le plus d'anxiété. Du côté du Carrousel on ne pouvait empêcher la foule de stationner devant les grilles et d'importuner de ques-
tions les fonctionnaires et les serviteurs du Palais.
« Toute la journée se passa dans cette attente. Le soir l'Impératrice n'était pas encore délivrée. L'Empereur donna congé aux corps constitués, qui allèrent prendre un peu de repos ; il ne put >dé fendre aux curieux de stationner sur le Carrousel. Durant toute la nuit il y en eut qui, l'œil fixé sur les fenêtres éclairées des appartements, suivaient par la pensée toutes les phases de ce douloureux enfantement.
« Il n'en est point dans notre histoire qui ait intéressé plus vivement la population. Ni le roi de Rome, quand la' Providence accorda au premier Napoléon ce gage de perpétuité, ni le duc.de Bordeaux, quand la dynastie des Bourbons vit fleurir ce frais rejeton sur sa tige vieillie, ne furent attendus avec plus d'anxiété ni salués à leur naissance avec de plus vifs transports.
« L'Impératrice souffrait beaucoup : ses douleurs rappelaient celles de Marie-Louise. Elles arrivaient d'ailleurs dans le même mois de l'année, à quatre jours d'intervalle du 20 mars. C'était, comme en 1811, un baron Dubois assisté d'un docteur Corvisart qui présidait aux couches impériales. Napoléon III, aussi inquiet que Tétait, dans les mêmes circonstances, Napoléon I er , ne perdit pas cependant son calme habituel; il encourageait les médecins et prodiguait lui-même les soins les plus tendres à l'Impératrice.
« Il n'eut pas besoin de dire au baron Dubois ce que le fondateur de sa race avait dit au célèbre praticien : « Figurez-vous que vous accouchez une marchande de la rue Saint-Denis ; Vous n'y pouvez pas davantage, et, en tous cas, sauvez la mère». Si laborieuses qu'aient été ces couches, les médecins ne se trouvèrent pas un seul moment dans la terrible alternative de sacrifier une existence pour sauver l'autre.
« A trois heures du matin l'Impératrice fut en proie
à de nouvelles crises plus aiguës et sans plus de résultat que les précédentes; à trois heures un quart, les médecins la délivrèrent.
«En proie aux plus vives anxiétés, l'Empereur attendait ce dénouement dans la pièce voisine. C'est là que M. Abbalucci/garde des Sceaux, vint lui annoncer qu'il avait un héritier. On était au 16 mars, dimanche des Rameaux 1 .
« Aussitôt les officiers d'ordonnance coururent à franc étrier avertir le président du Sénat, le président du Corps législatif et la municipalité.
« Paris se réveilla avec cette bonne nouvelle, que lui apporta dès six heures le canon des Invalides. Gomme pour la naissance du roi de Rome, il avait été convenu d'avance que, si le nouveau-né était un enfant mâle, on tirerait non pas vingt-et-un, mais cent un coups de canon : aussi, dans chaque maison, les Parisiens, arrachés i leur sommeil par ce majestueux signal, comptaientils avec une curiosité inquiète les salves d'artillerie.
« Quand ils eurent constaté qu'elles dépassaient le chiffre de vingt-et-un, ils sortirent tout joyeux de leurs demeures, se rendirent dans les rues et sur les places. Le sentiment public se traduisait, ce jour-là, dans une forme un peu vulgaire ; on se disait, en s'abordant : « A-t-il de la chance ! »
De fait, Paris était en fête; mais quel titre allait-on donner à ce petit Prince?
1. 19 mars 1856. — Une lettre de Persigny m'annonce que l'Impératrice des Français est heureusement accouchée d'un fils. L'Empereur, qui n'a pas quitté une minute la chambre de sa femme, était dans un état nerveux indescriptible ; il a sangloté sans interruption pendant qninze heures. Quand l'enfant est né, il a, dans le transport de sa joie, embrassé d'enfilée les cinq premières personnes qu'il a trouvées dans la pièce voisine ; puis, s'apercevant qu'il oubliait sa dignité, il a dit : « Je ne peux pas vous embrasser tous. n[(Mémoires d'un ancien Ministre, par lord Malmbsbury, page 230.)
L'armée se demandait : Sera-t-il roi de Rome n° 2, ou roi d'Algérie n° 1?... Toutes les prévisions furent déçues : il resta, et ce fut bien, Prince Impérial tout court.
Puis vint la question des parrain et marraine. Les uns pensaient au roi Jérôme, le frère de Napoléon I er , les autres à Victor-Emmanuel, notre récent et fidèle allié de Grimée ; on disait que la marraine devait être la grande-duchesse Stéphanie de Bade, dont quelques offi- .ciers avaient entendu parler vaguement, et dont ils ignoraient l'existence... ou la mort. Grand fut, dans la plupart des régiments de la Garde, le désappointement militaire et patriotique lorsque le Moniteur officiel annonça, comme parrain, S. S. le Pape Pie IX, qui daignait accepter cet auguste patronage en compagnie de la reine de Suède.
On reconnut dans ce choix papal l'influence espagnole de l'Impératrice; mais, si ce choix fut considéré par un grand nombre comme un hommage rendu au Chef de l'Eglise et de la religion, il fut néanmoins mal vu dans l'armée, et il faut convenir que, malgré toutes les chances de bénédictions et d'infaillibilité, il n'a pas porté bonheur ni au saint parrain, ni à son auguste filleul, ni au père de ce dernier.
On ne connaissait pas alors les arrière-pensées de Napoléon III; ce n'est qu'aujourd'hui que la vérité commence à se faire jour. Une récente publication de la correspondance de Cavour avec Louis Ciprariô (le Comte Ciprario et son temps) contient une série de lettres de Cavour, datées de Windsor-Gastle et de Paris, en 1855 et 1856, pendant le Congrès, renfermant beaucoup de détails sur les intrigues nouées alors entre lui, Palmerston et Napoléon III. En février 1855 — cinq mois avant la grossesse de l'Impératrice — Cavour écrivait que Napoléon III ne voulait pas encore laisser poser la
question italienne, parce qu'il attendait la naissance d'un enfant dont il voulait, par politique, que le Pape fût le parrain.
Gomme je l'ai dit dans le Journal de la campagne d'Italie, Napoléon III ne laissa poser cette question que lorsqu'il ne put pas faire autrement, après l'affaire des bombes Orsini.
Nous ayons dit que le Prince Impérial vint au monde le dimanche de Rameaux, 16 mars 1856. Les journaux du temps racontent suffisamment les laborieuses difficultés de l'opération, les craintes de l'Empereur, etc., — ainsi que les larges récompenses accordées à cette occasion dans la Légion d'honneur et dans l'armée. Parmi ces dernières, on remarque les suivantes : Maréchaux de France, Ganrobert, Bosquet et Randon.
La nomination du général Randon parut s'expliquer par son remplacement probable par le prince Napoléon dans ses fonctions de gouverneur ou vice-roi de l'Algérie.
Trois jours après que l'Impératrice fut délivrée, et lorsqu'on eut acquis la certitude que cette délivrance n'aurait point de traverses, on procéda aux réceptions officielles.
De la salle du Trône, où était l'Empereur, les députations étaient conduites dans les appartements du Prince Impérial, et défilaient devant le berceau, où il dormait d'un sommeil imperturbable sous les yeux attentifs de Madame l'amirale Bruat, gouvernante des Enfants de France, et de deux sous-gouvernantes, Mesdames Bizot et de Brandon. Le. berceau, don de la ville de Paris, était surmonté de la couronne impériale, soutenue par la statue de la France. Des anges étaient placés au chevet, tandis qu'aux pieds un aigle accroupi sur ses serres semblait protéger le sommeil de l'héritier de la couronne. Enfin on voyait aussi sur ce berceau les génies de la Paix et de la Guerre.
Deux génies décoraient également le pied du berceau du roi de Rome, celui de la Force et celui de la Justice. Mon père, en le voyant dans le garde-meuble de Marie- Louise, à Parme, en 1827, n'avait pu s'empêcher de penser que MM.Percier et Fontaine, dessinateurs dessomptueux colifichets impériaux, avaient glissé une pensée maligne dans ces ornements.
La Force tournait le dos au poupon royal, alors espérance de la France, et la Justice, avec sa balance si peu en équilibre, représentait bien la justice des souverains : tout d'un côté, rien de l'autre..
Quant à l'artiste qui avait exécuté le berceau du Prince Impérial, il avait représenté la Paix les yeux ouverts et la Guerre les yeux fermés : c'est malheureusement ainsi que Napoléon III devait entreprendre toutes les siennes.
« Dans cette réception du 18 mars 1 , dit M. Léonce Dupont, il se fit entre l'Empereur et les présidents des grands corps de l'État un nouvel échange de harangues. On y voyait éclater, tant du côté du Souverain que du côté des personnages qui le félicitaient, les sentiments qui débordaient alors de toutes les âmes. A M. Troplong Napoléon III répondit : « Le Sénat a partagé ma joie « en apprenant que le Ciel m'avait donné un fils, et vous « avoz salué comme un événement heureux la venue « au monde d'un Enfant de France. »
« L'Empereur expliqua qu'il se servait avec intention de co mot. Napoléon I er , qui avait appliqué au nouveau système créé par la Révolution tout ce que l'ancien régime avait de grand et d'élevé, avait repris cette ancienne dénomination des Enfants de France. Napoléon III prétendit avec raison que, lorsqu'il naît un héritier destiné
{J 1. Puisque la réception eut lieu le mercredi, ce ne devait pas être comme dit M. Léonce Dupont, le 18 mars mais bien le 19.
à perpétuer un système national, cet enfant n'est pas seulement le rejeton d'une famille,* mais il est véritablement encore le fils du pays tout entier : « Ce nom, ajouta l'Empereur, lui indique ses devoirs ».
« Il termina en disant : « Si cela était vrai sous Tance cienne monarchie, qui représentait plus exclusivement «les classes privilégiées, combien à plus forte raison « aujourd'hui que le souverain est l'élu de la nation, le « premier citoyen du pays et le représentant des inté- « rets de tous. »
L'armée le comprenait # ainsi ; voici, comme exemple, une adresse d'un régiment de la Garde :
Adresse du 2* Voltigeurs.
Sire, vos fidèles soldats du 2 e régiment de Voltigeurs viennent déposer à vos pieds et à ceux de S. M. l'Impératrice l'hommage de leurs félicitations pour la naissance du Prince Impérial.
En contemplant avec orgueil le berceau de l'enfant de la France, nous sommes heureux et fiers de pouvoir vous renouveler à cette occasion le serment de notre fidélité, et vous donner l'assurance que nous conserverons les glorieuses tra* ditions de Notre Mère la Vieille-Garde, et vous jurer qu'à son exemple nous saurons vaincre et mourir pour notre Empereur.
Vive l'Empereur !
Vive l'Impératrice ! •
Vive le Prince Impérial 1
(Suivent les signatures des militaires du régiment.)
Brave et vaillante armée, elle était alors à l'apogée de sa force; mais la guerre de Grimée venait de lui porter un coup dont elle ne devait pas se relever pendant le second Empire.
Tant d'hommes, tant de millions dépensés si inutile-
ment! l'armée elle-même perdant tout sens moral : des sergents-majors détenus capitaines; des capitaines, colonels; des chefs de bataillons, généraux. Depuis la Crimée, on ne s'est plus battu par devoir, mais pour le profit.
Du côté populaire et national, la naissance du Prince Impérial obtint, il faut en convenir, des adhésions chaleureuses et fit naître des espérances que la Providence elle-même semblait prête à seconder.
Le poète Barthélémy écrivait les vers suivants :
Que nous annonce-t-il ce canon triomphant?
Quelle faveur du sort nous visite?... Un enfant, Un enfant!... Écoutons!... La salve continue : Ses coups précipités jaillissent dans la nue; Pour la centième fois l'atmosphère a frémi :
Ah ! nos vœux ne sont pas exaucés à demi !
Dans son pressentiment le peuple était prophète. Illuminons nos murs du pavé jusqu'au faite!
C'est celui que la France appelait à genoux : Un fils de l'Empereur, un Empereur pour nous.
Au bruit de cette volée, Le vieil Empereur géant Du fond de son mausolée S'est levé sur son séant ; Il voit au front de sa race.
Le doigt du Destin qui trace Un indélébile sceau, Et lentement retombe Dans sa triomphante tombe, Consolé par un berceau.
Nous avons cru intéressant de reproduire, ce qui n'a peut-être jamais été fait jusqu'à ce jour, l'acte de naissance du Prince Impérial. Le voici :