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CHAPITRE VII

Une preuve de courage. — Enfance de Napoléon I". — Dispositions morales et" physiques. — Les enfants de troupe. — Le lunch. — Une supplique malencontreuse. — Coup de théâtre raté. — Les moustaches. — L'œil. — La démarche. — Conversation avec l'Empereur. — Un almanach populaire. — L'entourage. — Un rapport. — Escrime à la bayonnette. — Au camp de Chàlons.

Le Prince Impérial montrait, déjà en germe, comme tous les enfants de son âge, les traits distinctifs qui devaient dominer dans son caractère de jeune homme : il était, à la fois, volontaire et affectueux. Volontaire, il en donna une preuve caractéristique, en remportant une victoire sur ses répulsions physiques, sur ses impressions nerveuses. Il avait peur de l'eau ; s'en approcher le mettait presque hors de lui.

Un jour que l'Impératrice, faisant allusion à cette faiblesse physique, avait semblé mettre en doute son courage, il demanda de lui-même à faire une promenade sur l'eau, et, conduit à Villeneuve-l'Etang par H. Bachon, son écuyer, que la chose regardait, il se fit porter bravement en barque, malgré sa vive émotion et les battements de son cœur, que sa volonté ne pou* vait dominer. Prit-il goût à la chose ? C'est douteux. Toujours est-il que, en abordant, il demanda, d'un petit

air dégagé et malin, à M. Bachon : « Est-ce que nous faisons encore un petit tour ? »

Rentré au palais, l'enfant dit triomphalement à sa mère, avant toute chose :

— Maman, Louis a été sur l'eau.

L'Impératrice, qui causait galment, prit alors un ton

sérieux, et répondit :

— Louis est un brave.

Nous devons reconnaître, pour être véridique, que rien dans les facultés intellectuelles de l'enfant ne présageait un génie futur. Mais cela ne prouve rien : les petits phénomènes deviennent souvent deshommes fort ordinaires, et bien des grands génies ne se sont nullement révélés dès l'enfance ; témoin Napoléon I er , que ses camarades appelaient: « Napoleone dimezzacalzetta », — Napoléon aux bas tombants, — ce qui semblerait prouver qu'à l'école d'Ajaccio il ne s'était encore fait remarquer que par son désordre et son manque de soin.

Ce ne fut véritablement qu'à Autun, et à l'âge de dix ans, que son caractère commença à se dessiner, sans révéler en quoi que ce soit pourtant l'homme de génie qu'il devait être : sauvage, instinctif, avec son teint pâle, ses cheveux raides, sa petite taille, son regard fixe, son air chétif et sa prononciation italienne, il n'était encore que ridicule; il prêtait à rire. On aimait à lui faire répéter son prénom étrange, occasion de s'amuser: 4e là le surnom de « La paille au nez » que ses camarades lui avaient donné.

Les gouvernantes eurent beaucoup de peine à apprendre à lire et à écrire au Prince Impérial. Il dessina, au contraire, avec une surprenante facilité, même avant de savoir écrire. Il choisissait de préférence des sujets militaires. Nous donnons, à la page suivante, le facsimilé d'une lettre qu'il adressait au général Bazaine,à l'occasion de la prise de Puebla, lettre écrite à l'âge de

sept ans, et qui prouve, en effet, combien il était en retard. Nous donnons également deux croquis, que le Prince fit à l'âge de neuf et dix ans.

Le premier de ces croquis appartient à M. Arthur

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Meyer, directeur actuel du Gaulois. Nous le remercions de nous avoir permis de le faire reproduire.

A beaucoup de facilité pour les arts en général, le Prince joignait une grande adresse pour tous les exercices physiques : gymnastique, vélocipède, cheval, etc.

Nous avons considéré comme une véritable bonne fortune de pouvoir soumettre ici aux lecteurs les pages

suivantes, qu'a bien voulu écrire pour ce volume le capitaine adjudant-major sous les ordres duquel étaient

(il

placés les enfants de troupe de l'un des régiments de la Garde.

Nous croyons qu'il serait difficile de trouver ailleurs une peinture plus spirituelle et plus exacte de la vie des Tuileries et des ambitions jalouses qui ne manquaient aucune occasion de s'y produire :

« C'était le 15 mars 1862 la veille du jour anniversaire de la naissance du Prince Impérial, à onze heures trois quarts du matin. Les enfants de troupe, en armes, de la division des voltigeurs présents à Paris, conduits par les deux plus anciens adjudant§-majors de ces régiments et réunis à ceux du 1 er régiment de grenadiers, auquel appartenait le Prince, étaient dans la cour des Tuileries, formés en bataille sur cinq pelotons, face au pavillon de l'Horloge. A midi, l'Empereur paraît, tenant par lamain son fils, en uniforme de caporal de grenadiers. Le Prince, ayant près de lui le sergent chargé de son instruction militaire, va prendre place à la gauche de son régiment.

« Aussitôt le manietoent d'armes commence, commandé par l'adjudant-major du 3 e voltigeurs. A midi et demi les enfants sont conduits aux Tuileries, où les attend un lunch, accueilli avec beaucoup d'entrain et de cris : « Vive le Prince Impérial ! » Les colonels des régiments représentés assistaient en grande tenue de service à cette cérémonie ; l'Empereur était en bourgeois.

<( La grande table du lunch, arrondie à ses extrémités, reçut bien vite ses jeunes convives; au milieu d'eux, le Prince Impérial. Bientôt, vers le bout le plus rapproché de la rue de Rivoli, apparaît l'Empereur, suivi de l'Impératrice et du commandant en chef de la Garde, le maréchal Regnaud de Saint-Jean d'Angély, aussi en bourgeois, suivi des colonels de la Garde, et de la foule

en uniforme des aides de camp, officiers d'ordonnance, chambellans, écuyers, etc., etc. Je les connaissais presque tous, au moins de vue.

u J'avais cru devoir me placer, en cette affaire, derrière les enfants de troupe confiés à ma garde, de sorte que, debout, bien isolé, je faisais justement face au groupe impérial, dont je n'étais séparé que par la largeur assez grande de la table.

«Avant de pénétrer dans la série de mes impressions particulières, je crois qu'il est bon de relater deux faits, deux anecdotes assez intéressantes d'une historiette qui l'est très peu par elle-même.

ce L'Empereur avait fait deux ou trois pas, lorsqu'un enfant du 1 er voltigeurs se lève tout à coup, lui tendant un placet, une supplique, sur laquelle le colonel du régiment se précipite, en l'arrachant brutalement des mains de l'enfant. Celui-ci pleure, crie, en proie à une attaque de nerfs.

« L'Empereur, fronçant légèrement le sourcil, fait signe à l'un de ses officiers, qui prend aussitôt le papier des mains du colonel. Je ne crois pas être téméraire en affirmant que la demande, ainsi présentée et accueillie, ne s'attarda pas longtemps dans les bureaux des ministères.

« Deux pas plus loin, un autre enfant du même régiment se lève à son tour, et, d'un air passablement effronté, récite à l'Empereur la leçon suivante : « — Sire, il y a bien longtemps que le Prince est caporal de grenadiers; nous voudrions bien le voir sergent de voltigeurs ».

« L'Empereur sourit, et va dire quelque chose, lorsque le même colonel s'avance, avec l'envie non déguisée d'appuyer la requête courtisanesqtie de son enfant de troupe.

<c Devinant cette pensée, et fronçant le sourcil un peu

plus fort, l'Empereur dit, avec ce ton, cet accent difficile à reproduire, mais connu de ceux qui ne l'ont entendu même qu'une fois :

« — C'est bien, colonel : je me charge de son avancement ».

« Effet manqué, coup de théâtre raté..., et l'Empereur continue sa marche très lente autour de la table.

« Ceci raconté et bien compris, je reviens à mes observations particulières, quelques-unes assez gaies, et qui, le cas échéant, pouront être utilisées dans l'histoire de la mode sous le second Empire :

« 1° Les moustaches. Elles se terminaient toutes, chez ceux qui en portaient, en pointe effilée, et se tenaient horizontalement grâce à l'application d'un fort enduit de cire tirant sur le brun, même chez les blonds. Cet appareil donnait à certaines figures une mine des plus invraisemblables; de sorte que, venant à passer ma main sur mes moustaches à moi, je fus un instant stupéfait en m'apercevant qu'elles couvraient abondamment la lèvre supérieure, en retombant sur la lèvfe inférieure, naturellement, et vierge de tout cosmétique.

« L'Empereur se servant de cette cire, de cette pommade dite hongroise, il paraît que cet affilement était alors le bon genre, je dirais même le bon chic..., si je n'avais appris d'un de mes camarades à Paris, à la fois peintre et militaire, et aussi piteux peintre que piètre soldat, que le chic dans le civil et dans l'artiste n'était que la dépravation du goût. — «Absolument, lui répondisse alors, comme la crânerie dans le militaire... la dépravation du courage. »

« 2° L'œil. Chacun de nous a connu, a remarqué l'œil de l'Empereur : cette expression impossible h décrire, à la fois tristement profonde, mélancoliquement rêveuse, bonne, bienveillante, et cependant difficile à soutenir, parce qu'elle ne semblait pas tout à fait un

don de la nature, mais bien l'acquit voulu d'une longue expérience des hommes.

« Chaque serviteur essayait d'obtenir dans son regard une expression pareille ; et comme, en pareil cas, l'imitation touche de bien près et bien vite à l'exagération, beaucoup d'entre eux me semblèrent avoir juste dans les yeux la morbidezza éloquente d'une carpe qu'on aurait retirée de l'eau depuis trois jours.

« Je crus plus facile d obtenir par ma volonté, sur mes yeux, l'artifice que l'absence de la cire refusait à mes moustaches; mais, après avoir abaissé l'une et l'autre paupières, en remontant un peu vers le ciel le globe de mes yeux bruns, fatigué d'un exercice aussi pénible, je crus devoir y renoncer.

« 3° La démarche. Je n'ai vu ni lu nulle part cette observation que l'Empereur, lorsqu'il n'était pas en fonction officielle, faisait le pas de la jambe droite un peu plus long que celui de la jambe gauche, ce qui donnait à son allure une expression assez gracieuse, c9ais difficile à caractériser par une comparaison. C'est elle cependant que je m'appliquai à trouver tandis qu'il était encore loin de moi. Immobile, un peu raide sur mes deux jambes, il ne me sembla pas possible, vu le décorum, de tenter avec elles l'épreuve infructueuse que j'avais demandée à, mes deux yeux.

« Après mûre réflexion, voici comment je déterminerai la démarche impériale :

« Je n'ai jamais vu Venise ni ses gondoles sillonnant le Grand-Canal sous l'impulsion cadencée de leurs rameurs, Toute révérence gardée,' je me permis de comparer la démarche un peu flottante de l'Empereur à la glissade d'une de ces gondoles sur les flots paisibles du Canal. Et alors... eh bien alors, tous les personnages énumérés plus haut gondolaient à qui mieux mieux dans le sillage laissé par Sa Majesté, et toutes les têtes semblaient obéir

à un mouvement de tangage fort curieux à examiner de mon observatoire.

« J'ai dit que j'étais isolé, à la place que je croyais mienne, et bien en face du groupe impérial. Cet isolement devait appeler la foudre. Elle arrivait en effet, mais pas menaçante, avec toutes les séductions de la parole et du regard.

« Ce n'était pas du reste la première fois que j'avais à redouter les secousses électriques de son contact, et je me rappelai que je m'étais toujours tiré sain et sauf d'une épreuve aussi sérieuse. Le Jupiter tonnant des Tuileries et d'ailleurs ne me foudroya pas le .moins du monde, et voilà la conversation qui s'engagea entre lui et l'un de ses plus infimes serviteurs :

<( — Eh bien ! capitaine, voilà des enfants qui paraissent bien contents ?

« — En effet..., Sire..., et je suis convaincu qu'ils regrettent de n'avoir pas à célébrer plus souvent de pareils anniversaires.

« — Ah ! (point d'orgue)... Et que font-ils au régimenf?

« — Ils sont divisés en trois catégories, Sire : la première, composée des plus recommandables, du des plus recommandés, est poussée vers les écoles de la Flèche, de Saint-Cyr, etc. ; la deuxième fournit des secrétaires aux officiers comptables et aux sergents-majors ; 3° les autres sont employés comme apprentis ouvriers chez les caporaux-tailleurs, cordonniers, armuriers.

« — Bien ! (temps d'arrêt). Et sont-ils bien traités dans les régiments?

« — Sans doute, sauf le conjtact journalier et involontairement peu moral avec les soldats.

« — Mais alors que faudrait-il faire?

« — Les mettre à part, dans une aile isolée des casernes, sous la direction immédiate de sous-officiers vieux, honnêtes, choisis avec soin..., ou, mieux encore, les

isoler complètement dans de petites villes de province, loin des grands centres de population.

« — Mais enfin (nouveau point d'orgue), ils sont bien traités?

<c — Certainement, Sire ; et je crois en parler en toute connaissance de causera confiance de mes chefs m'ayant donné depuis longtemps la surveillance générale de leur conduite; ce qui fait que... (je m'arrête... je sens que je vais aller trop loin. Mais Lui, toujours souriant, reprend ma phrase :}

« — Ce qui fait que ? (c'est Tordre de continuer).

« — Ce qui fait que j'ai le plus grand respect pour tous ces enfants. Qui sait si parmi eux ne se trouveront pas les plus fermes soutiens du trône de celui qui sera un jour Napoléon IV..., le plus tôt possible. ,

« — Comment?... le plus tôt possible ?

(Décidément je déraille, mais, me rendant parfaitement compte de l'accident, je mets bravement une nouvelle dose de charbon sous la chaudière, et je continue.)

*« — Ah! Sire, pardon. Il ne s'agit pas d'abdication ; mais je songe à cette fatalité qui, depuis Louis XIV, a pesé sur tous les Enfants de France, et je crois que le meilleur moyen de la conjurer serait, par exemple, d'associer à l'empire de Votre Majesté Napoléon IV le jour même où il aurait atteint sa majorité.

« L'Empereur ne souriait plus. Il ne fronçait pas le sourcil, il avait repris son air sérieux. Puis, faisant deux pas en avant, et les refaisant en arrière, tandis que je me tenais à demi incliné et la main droite levée à la hauteur du shako :

« — Capitaine, je vous prie de me donner vos idées sur l'instruction des enfants de troupe. »

« Et ce fut tout. C'était assez. La sérénité un peu... forte de mes réponses aux questions impériales n'était qu'apparente ; et, sous la visière cerclée de cuivre doré

qui martyrisait mon front, comme celui de plusieurs milliers de voltigeurs, je sentais une moiteur brûlante dont l'effet était dû à des causes multiples, faciles à déterminer séance tenante.

« Je m'étais rappelé, et certes le moment était bien choisi, avoir lu jadis, au temps de mon enfance, dans un de ces almanachs populaires, — c'est-à-dire publiés pour l'instruction du peuple, — que le bon roi Charles X, visitant un jour sa bonne province de Lorraine, avait reçu d'un bon maire de village auquel il adressait paternellement les questions suivantes : « Les récoltes sontelles bonnes ? La population du village est-elle contente de notre bon gouvernement? » là phrase ci-après en guise de réponse : « Majesté, votre Sire est bien bonne... » Et, cette antistrophe équivoque, comme disait Panurge, hantant mon cerveau, je me disais aussi en me tutoyant : « Prends garde, mon garçon : tu n'as 'pas l'habitude de parler aux têtes couronnées. . . même-d'un gibus ... ; prends garde aux antistrophes de Panurge et de M. le maire. » Grâce à Dieu, j'en fus quitte .pour la peur, ayant pris des précautions inouïes pour ne pas se faire rencontrer dans la même phrase ces mots augustes de Sire et de Majesté.

« Tous les officiers présents, généraux, aides de camp et autres, ont cru deviner, à l'expression animée de ma physionomie, à l'allure cependant assez sobre de mes gestes, le sujet d'une conversation, peu ordinaire comme désintéressement, du souverain avec un capitaine; ils ont pensé que je devais profiter de cette occasion unique et splendide pour demander à l'Empereur argent, grade ou bureau de tabac. Tous se trompaient... Mais ce ne fut que plus tard, après la cérémonie, et la tête reposée de la compression du shako, que je devinai à mon tour, pour les excuser et en rire, les préoccupations de mes chefs et des divers acolytes.

« Puis survient l'Impératrice, occupée jusqu'alors à . consoler l'enfant du 1 er voltigeurs, échangeant avec d'autres quelques mots bienveillants, respectant peutêtre le tête-à-tête que l'Empereur semblait m'avoir accordé. Elle m'adressa, en passant devant moi, les paroles suivantes, où se reflétaient les préoccupations de la femme et de la mère :

« — Ces enfants ont tous une raie rouge au milieu du front?

« — Madame, lui répondis-je, le shako des voltigeurs est excessivement lourd, et, pas plus que nous, les enfants ne sont exempts de cette incommodité.

« Le maréchal Regnaud de Saint-Jean d'Angély luimême, conformant ses pensées à celles qui lui avaient été soufflées par son officier d'état-major, me dit :

« — Je suis heureux, capitaine, de vous apprendre que vous allez être nommé bientôt chef de bataillon.

« J'étais alors à quelques centaines de kilomètres de toute idée de grade ou d'argent, ruminant dans ma tête, cherchant à y caser exactement la causerie impériale, et je crains que notre chef n'ait été un peu surpris du ton dégagé que je mis à le remercier de sa bienveillance.

« Puis le défilé des subalternes, auxquels je fis place en me collant modestement contre le mur. Enfin le lunch est terminé, plus long que la première pause de l'exercice. Dans la cour des Tuileries, un clairon se fait entendre, et les çnfants, marchant sur quatre rangs, vont rompre, les faisceaux et entamer le deuxième acte du programme annuel.

« En descendant l'escalier, le hasard me fait trouver contre le Prince, placé au milieu des enfants de mon régiment. Je crois devoir lui offrir la main pour l'aider dans sa marche. Mais lui, me faisant un signe de tête bien négatif, replace plus correctement encore ses deux mains derrière la couture de son pantalon. « Dans le rang,

semble-t-il me dire, Ton ne doit ni parler ni donner la main », et, profitant de la leçon, je n'insistai pas davantage.

« Quatre jours après Tordre donné par l'Empereur, je remettais moi-même au secrétariat des Tuileries les notes demandées. Quinze jours après, je recevais une dépêche portant en rouge, dans un coin de son enveloppe, l'indication suivante : Cabinet de C Empereur, la réponse banalement imprimée, non signée, m'informant que ma demande (?), dont le cabinefétait entièrement dessaisi, avait été transmise à l'examen de M. le ministre de la Guerre.

« Le ministre, n'étant pas dans le secret des dieux, jeta ma demande dans ces paniers dont le contenu est vendu chaque année, suivant l'usage, aux épiciers voisins ou aux amateurs de papiers autographes.

« Ce silence ne me surprit point, sachant que mes rapports précédents sur l'organisation des écoles et des bibliothèques régimentaires, sur un autre mode de l'emploi des tirailleurs, et<\, etc., n'avaient jadis attiré sur ma tête que des remontrances si je les avais signés, ou des compliments sur la tête de mes colonels si je leur avais fait suivre la voie hiérarchique.

c Sic vos non vobis.

« Le premier acte avait été le maniement d'armes; le second, le lunch.

« Le troisième, c'était celui qui devait m'incomber, comme disent, dans leur style élégamment administratif, MM. les membres de l'Intendance. Mais quel rôle devais-je y jouer?

« Un officier d'ordonnance vint me donner l'ordre impérial de faire exécuter l'escrime à la baïonnette. Mon embarras n'en fut que plus grand : je défie, en

effet, le meilleur sergent instructeur de France et de Navarre de faire exécuter et de démontrer lui-même d'une façon correcte l'escrime à la baïonnette, étaht, comme je Tétais alors, sanglé dans un uniforme aussi riche qu'incommode, avec des aiguillettes sur la poitrine, un demi-cercle de cuivre autour du front, un grand plumet se gondolant dans tous les sens à chaque mouvement, et un fourreau d'épée battant les jambes.

« Le jeune bataillon avait fait un changement de front complet en arrière, et se tenait face à la grille qui séparait la cour des Tuileries de celle du Carrousel, à hauteur de l'Arc de Triomphe. Une foule énorme assiégeait cette grille, foule naturellement friande de voir l'héritier du trône maniant son petit fusil en uniforme de caporal, surexcitée parles récits de ceux qui avaient assisté à la première partie de l'exercice, et aussi par l'enthousiasme payé de certains individus chargés à la fois de multiplier les vivats et de surveiller une autre manœuvre plus dangereuse, non comprise dans le programme, celle des bombes à la mode d'Orsini et O.

<( L'Empereur et l'Impératrice viennent s'adosser au piédestal qui soutient la grille vers le côté de l'Arc de Triomphe, et s'y placent prudemment, de manière à bien voir leur enfant sans être vus des spectateurs du dehors. L'escrime commence. J'avais eu tout le temps de préparer le plan de la bataille que j'allais livrer. Pour vaincre, il ne s'agissait pas de vaincre moi-même, mais de faire valoir, en en tirant le meilleur parti possible, la science des jeunes soldats et du non moins jeune caporal placés provisoirement sous mes ordres.

« Ainsi, tout en poussant mes plus beaux ut de poitrine, je me contentai de leur faire exécuter lentement quelques mouvements de position, puis quelques mouvements d'armes, me gardant bien de compliquer l'exercice par la réunion des uns et des autres.

« Cette prudence simplifiait leur tâche... et la mienne. J'eus d'autant plus lieu de m'en applaudir, qu'au premier mouvement je m'aperçus que le caporal de grenadiers, placé à la gauchede ses camarades voltigeurs, était d'une faiblesse extrême sur l'exercice à la baïonnette, tout en ayant exécuté précédemment, non sans brio et avec aplomb, le maniement ordinaire du fusil. Mais le pelit bonhomme se tirait d'affaire avec une présence d'esprit rare à son âge et qui faisait bien augurer de son intelligence.

« Ayant toujours l'œil fixé sur le voisin placé à sa droite, il conformait tous ses mouvements à ceux qu'il lui voyait faire, avec une justesse, une régularité, qui pouvaient faire illusion aux spectateurs; et tout cela si net et si bien, que l'uniformité apparente des mouvements ne paraissait pas rompue.

« De temps à autre, j'étais appelé à voir l'Empereur et l'Impératrice placés à cinq ou six mètres en arrière de ma personne, et je déclare n'avoir jamais vu père et mère de famille rire d'aussi bon cœur qu'en ce momentlà ce père et cette mère assistante l'escrime à la baïonnette de leur enfant.

« Mais tout finit en ce monde, et Napoléon III, auquel l'inexpérience de son fils n'avait pas sans doute échappé, me fit prévenir, en me remerciant, de terminer le troisième et dernier acte' de la cérémonie; ce que je fis par un vigoureux « coup lancé ».

« Alors le Prince, ayant remis son fusil à son instructeur, court se jeter dans les bras paternels. Les rangs des voltigeurs se reforment; tous regagnent leurs demeures, les uns aux Tuileries, les autres dans leurs casernes respectives. Des cris bien nourris de Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le Prince Impérial! accompagnent ces retraites diverses.

« Il n'y eut que moi, le capitaine instructeur, le deus

ex machina, moi d'oublié dans cet enthousiasme général. Je me consolai de cet oubli en allant demander à quelques amis du bataillon de gendarmerie caserne au Louvre le rafraîchissement dû à ma savante tactique ainsi qu'à la chaude et lourde pesanteur de mon shako.

« En 1869, je retrouvai le Prince et son père au camp de Ghâlons. Nous étions tous les deux montés en grade : moi, chef de bataillon, lui, portant, avec la Médaille militaire et la plaque de grand'croix de la Légion d'honneur, l'élégante épaulette de sous-lieutenant d'un régiment d'infanterie de ligne.

« Il avait beaucoup grandi, et ressemblait à sa mère à ce moment de son existence. Son cousin, le fils du duc d'Albe, l'accompagnait en uniforme bleu.

« Le 25 juin, jour de la revue d'adieu, l'Empereur remit lui-même aux. élus les décorations qui leur étaient destinées. Je reçus, pour ma part, celle d'officier delà Légion d'honneur. Dix ans auparavant, le 16 mars 1859, j'avais reçu, toujours de sa main, la croix de chevalier. Cette remise, directement faite par l'Empereur, dispensait les nouveaux promus de la cérémonie de l'accolade. »

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