La Chute du second Empire, Saint-Marc Girardin, p
« L'opposition libérale en France, dans la presse et au Corps législatif, a voulu donner à l'intervention de Napoléon III au Mexique des causes honteuses..., une question d'écus et de spéculation de mines ou de territoires. C'est une calomnie.
« Que des personnages tarés de l'entourage aient cherché à spéculer sur les fonds ou sur les affaires du Mexique, c'est possible; mais l'Empereur ne peut en rien être associé à ces manœuvres. »
M. Alfred Darimon pense, lui, que l'Impératrice a rêvé la régence dès la guerre de Crimée. Voici ce qu'il écrit à ce sujet 1 :
« L'Impératrice, c'était sa faiblesse, a toujours recherché les occasions d'exercer la régence. Lors de la guerre de Crimée, Napoléon III avait exprimé à diverses reprises l'intention d'aller prendre lui-même le commandement de l'armée : les ministres s'y opposèrent de toutes leurs forces; on prétend même qu'il vint un moment où, pour triompher de l'obstination de l'Empereur, MM. Troplong et Baroche s'étaient vus obligés de se jeter à ses genoux. Seule, l'Impératrice était de l'avis de l'Empereur. Elle disait à la reine Victoria, pendant son voyage à Paris, qu'elle tenait absolument pour le départ de son époux. « Je ne vois pas, disante elle, qu'il y ait là plus de dangers pour lui que parce tout ailleurs. » Evidemment l'Impératrice caressait l'idée d'une régence. L'Empereur renonça à son projet sur les observations de lord Clarendon.
« En 1859, l'Impératrice a exercé la régence pendant la guerre d'Italie. Son influence a été déplorable.
« Il lui est arrivé de déclarer au Corps législatif,
I. Alfred Darimon, Notes pour servir à Vhistoire de la guetrt de 4870.
avant même que la campagne fût ouverte, qu'elle avait foi, quand le jour serait venu, « dans la modération de « l'Empereur».
« Autour d'elle, on disait hautement que l'Empereur ferait la paix avec l'Autriche moyennant quelques sacrifices de la part de cette puissance. « La guerre, « disaient les chambellans, ne saurait se prolonger sans « amener les complications les plus graves. Avec l'Au- « triche, puissance conservatrice, la France ne peut (( avoir qu'un duel au premier sang. »
« Quand, après Solferino, la campagne fut brusquement interrompue par la signature des préliminaires de Villafranca, j'allai voir le Prince Napoléon, qui s'était retiré dans sa maison pompéienne de l'avenue Montaigne. Je l'avais trouvé mécontent, irrité :
« Tout le mal, me dit-il, est vécu de l'obstination de « l'Empereur à conserver son entourage au moment « où il entreprenait une guerre révolutionnaire. On a « fait la guerre à l'Autriche avec des gens vendus à « l'Autriche. On a été bien forcé de faire la paix : le a ministre de la Guerre n'envoyait plus de troupes ni « de munitions, et le ministre des Affaires étrangères, « sympathique à nos ennemis, jetait la terreur dans « l'âme de l'Empereur.
« Et puis, ajoutait le Prince, quelle sottise de conte fier, dans des circonstances aussi graves, le gojiver- « nement de la France à une femme à la mode ! car « l'Impératrice n'est pas autre chose. »
« Le Prince Napoléon avait raison, c'est l'Impératrice qui a été la cause de l'avortement de la campagne d'Italie et de tous les embarras qui en ont été la suite,
« En 1865, avant de partir pour l'Algérie, ou il allait chercher un adoucissement au mal cruel dont il com-
raençait à ressentir les atteintes, l'Empereur non seulement confia à l'Impératrice la régence pendant tout le temps que devait durer son absence, mais il fit en outre son testament. Évidemment, il tenait à assurer à l'Impératrice la prépondérance dans le cas où une catastrophe inattendue serait survenue.
« Rien n'obligeait l'Empereur à constituer une régence : en allant en Algérie, il ne quittait pas le sol français ; la distance qui sépare la France de ses colonies africaines n'est pas tellement grande que le chef de l'État ne pût continuer à suivre les affaires. Cette abdication momentanée du pouvoir entre les mains de Tlmpératrice ppuvait flatter la vanité de l'épouse, mais elle n'avait aucune raison d'être au point de vue politique.
« Le testament de Napoléon III porte la date du 24 avril 1865 : il a donc été écrit la veille du départ pour l'Algérie. Les premières phrases révèlent la pensée qui Ta inspiré :
Je recommande mon fils aux grands corps de l'État, au peuple et à l'armée. L'Impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la régence.
« Cette régence de 1865 a contribué à accroître l'importance politique de l'Impératrice. Il £tait bien difficile désormais de lui refuser, sinon l'entrée dans les conseils, du moins la connaissance des affaires de l'Étal, après qu'on lui en avait confié pendant plusieurs mois la direction presque absolue. Les ministres prirent l'habitude d'aller chez elle et de la mettre au courant des affaires pendantes : c'était de leur part un simple acte de déférence. Mais elle faisait son profit des confidences qui lui étaient faites, et bien souvent l'Empereur eut à lutter contre les préjugés et les partis-pris que
ces confidences faisaient naître dans l'esprit de sa compagne.
« A partir de 186$, il y eut aux Tuileries un parti de l'Impératrice. Elle avait réussi à gagner un certain nombre de personnalités, qui tombaient naturellement sous son influence immédiate. Elle s'était ainsi formé une clientèle importante, à l'aide de laquelle elle s'était constitué dans le gouvernement une sorte de lieutenance honoraire de l'Empire.
« C'est le parti de l'Impératrice qui avait le plus poussé à la guerre avec la Prusse ; c'est lui qui avait exigé que l'Empereur prît le commandement en chef de l'armée* Son projet, qu'il n'avait pas tardé à dévoiler, était, après avoir éloigné l'Empereur, de s'emparer de la régence et de profiter de la première victoire pour en finir avec la politique du 2 janvier. »
Du reste la déchéance de l'Empire, avant d'avoir été proclamée dans la rue, devait être signée par l'Impératrice Eugénie elle-même, alors Régente, et contresignée par ses ministres.
La lecture des deux documents officiels qui vont suivre suffira, pensons-nous, pour déterminer ce point historique d'une façon précise.
Premier document officiel :
Dépositions devant là Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, à Versailles. — Séance du samedi 15'* juillet 1871.
M. le comte Daru. — Je crois devoir revenir sur la discussion qui a eu lieu dans le neuvième bureau, dont nous faisions partie, M. de Kératry et moi. Voici comment elle s'est engagée : M. de Kératry a proposé, pour simplifier la question du pouvoir exécutif, de proposer à l'Impératrice l'abdication. A cette occasion, je fis les observations suivantes. Il y avait à la Chambre un très grand nombre de consciences
honnêtes auxquelles il coûtait de faire un gouvernement provisoire après avoir prêté serment au gouvernement existant.
M. le comte de Kératry. — Il n'existait plus en réalité.
M. le comte Daru. — Les députés étaient, dans leur conscience, gênés par le serment qu'ils avaient prêté. Je dis alors à M. de Kératry : « Oui, je suis de votre avis, il faut tâcher d'obtenir de l'Impératrice qu'elle remette elle-même ses pouvoirs dans les mains de la Chambre. Cela nous assurera la majorité. »
Une démarche fut faite auprès de l'Impératrice. M. Kolb- Bernard et plusieurs autres membres pourraient nous raconter l'entrevue qui eut lieu et à la suite de laquelle on obtint d'elle que la Chambre eût un pouvoir exécutif.
M. Lefèbre-Pontalis. — A quelle heure ?
M. le comte Daru. — A midi et dami, le 4 septembre.
M. le comte de Kératry. — Il est bien fâcheux alors qu'on ne l'ait pas su d'une manière positive.
Les chambellans nous avaient déclaré le matin que c'était fait, et à midi on nous déclara que c'était défait. Si l'abdication avait été confirmée par nous, il est certain que l'opposition, qui s'était réunie la veille pour établir une liste de gouvernement qui n'excluait pas la majorité, aurait accepté la situation nouvelle.
M. le comte Daru. — Le moment de le dire n'était pas venu : c'était quand la Chambre aurait à statuer ; c'est alors qu'on aurait dit que le pouvoir exécutif était entre les mains de la Chambre.
La Commission nommée à cet effet devait se réunir après la séance des bureaux. Dans la formation de cette commission, M. Jules Simon avait voté comme nous.
Telle fut la déclaration de M. le comte Daru, ancien ministre de l'Empire, et membre de la majorité. Second document officiel :
Séance du Corps législatif le 4 septembre 1870. La séance est ouverte à 1 heure un quart.
M. le général Palis ao, ministre de la Guerre, au nom du Gouvernement, donne lecture du décret suivant :
ce Un Conseil de gouvernement et de défense nationale composé de cinq membres est institué. Les ministres sont nommés sous le contre-seing des membres de ce conseil. Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général du Conseil.
« Fait au palais des Tuileries, le 4 septembre 1870.
« Eugénie. »
Un pareil décret c'était le suicide de l'Empire ! Quand voudra-t-on enfin permettre à l'histoire de prendre la place de la légende?
Des amis maladroits, ne comprenant pas qu'ils font plus de tort que de bien à la cause qu'ils croient servir, ont prétendu, dans des livres récents, que l'Impératrice n'avait pas désiré la régence ni poussé à la guerre de 1870.
Je pense que les documents que je viens de placer sous les yeux du lecteur l'ont suffisamment édifié sur ces points. S'il était nécessaire d'insister, je le prierais de lire attentivement la pièce suivante, que je considère comme des plus importantes. Son signataire, M. le comte de La Chapelle, a été l'ami, le collaborateur de Napoléon III ; c'est sous son nom que l'Empereur a publié une brochure dont il a été beaucoup parlé en son temps.
Ces lignes peuvent être considérées commes inédites; elles ont été publiées dans un journal, le Spécial, que bien peu de personnes ont eu sous les yeux, et qui n'a eu que quatre ou cinq numéros 1 :
« La coterie, de plus en plus puissante, en permanence aux Tuileries, avait résolu la guerre, etl'Impéra-