Temple-Bar, juillet
donnance que les souverains de ces deux nations avaient des engagements secrets et personnels avec l'Empereur : aujourd'hui je le prouverai ; engagements secrets et personnels, bien entendu, car quel serait en effet l'homme d'État assez osé, assez imprudent, pour vouloir édifier un plan quelconque sur le caractère si mobile, si inconsistant, de notre nation, pour confier les dessous de sa politique et de celle de ses alliés à un peuple qui, tous les dix-huit ou vingt ans, jette, avec ses souverains, son système gouvernemental par les fenêtres des Tuileries, et, le lendemain, publie consciencieusement les papiers secrets que l'Europe a mis entre ses mains.
Il croit niaisement déshonorer le parti vaincu, et ne comprend même plus que la fange qu'il prétend jeter à la face de ses adversaires lui retombe sur la tête.
Les dernières journées de la Régente sur le trône furent d'une tristesse navrante. Levée tous les matins à sept heures, elle s'habillait d'une robe de cachemire noir unie, qu'égayaient à peine un col et des manches blanches; robe qu'elle gardait toute la journée. Elle se rendait à la messe, que disait, dans la chapelle privée, son confesseur et aumônier M. Bauêr, israélite converti. Immédiatement après, elle prenait une tasse de chocolat, souvent avec M m6 Lebreton.
J'ai décrit ailleurs les appartements privés de l'Impératrice : je n'ai donc pas à y revenir.
Après ce premier repas, elle recevait dans son bureau, — ce qui prenait une grande partie de son temps, — des gens de toute sorte : illuminés apportant denouveaux plans de campagne, inventeurs ayant de nouveaux sabres et de nouveaux obus à proposer, femmes de condamnés venant intercéder en faveur de leurs maris, et, — c'est malheureux à dire, — hommes appartenant à tous les degrés de l'échelle sociale qui cherchaient, grâce au désarroi général, à extorquer de la Souveraine,
par tous les moyens possibles, de l'argent, des emplois ou des décorations.
M. le vicomte de Laferrière aurait mieux fait de garder son rigorisme pour ce moment là, et de défendre un peu mieux la Régente contre cette bande de fous, de malheureux et de solliciteurs impudents, qui la fatiguaient et l'exploitaient.
Le I e * septembre, quelques domestiques commencèrent un pillage intime des Tuileries, emportant, bien cachés sous leurs vêtements, des objets de valeur de petite dimension, tels que statuettes de bronze, miniatures, etc.. Des robes de l'Impératrice disparurent aussi comme par enchantement. Cette rapine était de mauvais augure : évidemment tous ces oiseaux de proie sentaient approcher la mort.
Le gouverneur du palais avait toutes les peines imaginables à assurer le service particulier de l'Impératrice, et un jour, en inspectant les cuisines et leurs dépendances, il fut stupéfait d'y apercevoir des ouvriers, des soldats, des femmes, des hommes, enfin tous les amis et parents des chefs et des marmitons, qui banquetaient dans la salle à manger des domestiques. Quelques soldats, requis par le gouverneur, mirent lestement en fuite ces hôtes improvisés, qui n'attendirent pas, pour quitter la salle du festin, que le Mané Técel Phares s'écrivit sur les murs.
On sentait que la défaite finale de l'Empereur était escomptée d'avance, et que le peuple avait l'intuition qu'avant peu les Tuileries seraient en son pouvoir.