Le Dernier des Napoléon
La nouvelle de la capitulation de Sedan circula dans Paris le 3 septembre au soir; il y eut pendant la nuit conseil de cabinet aux Tuileries ; les ministres, les députés, les généraux ne faisaient qu'aller et venir, apportant des avis, des opinions du dehors, des lambeaux de nouvelles.
Paris était alors parfaitement calme et tranquille; les factionnaires .montaient la garde à leurs postes accoutumés, à toutes les issues du palais, à toutes les grilles du jardin. Et les rangées de réverbères qui piquaient de points lumineux les deux kilomètres de Favenue des Champs-Elysées se continuant presque en ligne droite par la rue de Rivoli, faisaient tout naturellement naître la pensée que le palais occupait une admirable position stratégique pour la défense.
En effet, une des pensées du règne de Napoléon III, en faisant exécuter les travaux du Louvre et le percement des grandes artères qui ont transformé Paris, était non seulement de faire de la capitale la plus belle ville du monde, mais encore, en dégageant les voies, de faciliter les grands et rapides massements de troupe autour de «on palais.
On y discutait alors le genre de proclamation que devait faire l'Impératrice-Régente. Devait-elle monter à cheval et se rendre au Corps législatif pour y déclarer, de sa propre bouche, la dissolution d'une assemblée impopulaire et la constitution d'un nouveau conseil de régence sous la présidence de M. Thiers ou du général Trochu? Elle avait à l'égard de M. Thiers une antipathie de vieille date, mais la politique a de dures nécessités, et Ton savait que M. Thiers était disposé à accepter la présidence d'un conseil, la Chambre étant toutefois dissoute et l'Empereur abdiquant en faveur du Prince Impérial.
Quant au général Trochu, l'antipathie de l'Impératrice, quoique plus récente, n'en était pas moins grande : elle
ne pouvait lui pardonner d'avoir failli ramener l'Empereur à Paris et fait cesser sa régence. Et la malheureuse femme, sous l'influence de ses nerfs surmenés, n'avait pas manqué une occasion de témoigner à. ce général, devenu gouverneur de Paris, les sentiments hostiles dont elle était animée à son égard.
On pensa à donner des ordres particuliers au maréchal Baraguey d'Hilliers, — ordres qui pouvaient le mettre en désaccord avec le gouverneur de Paris; — mais on se souciait bien des détails 1 Puis le projet fut abandonné.
Les appartements de l'Impératrice étaient bondés de fonctionnaires», d'hommes politiques, de courtisans, d'officiers, déclarant tous qu'ils étaient dévoués jusqu'à la mort; mais personne ne prit toutefois la responsabilité d'aller porter au maréchal les ordres dont nous avons parlé, et qui restèrent sur une des tables, au milieu d'autres ordres semblables que S. M., avaient signés et qui n'ont jamais eu d'exécution.
A cinq heures du matin, au commencement de septembre il fait déjà jour. M. Emile de Girardin, alors directeur de la. Liberté, arriva au palais, et demanda audience.
— Ah ! c'est le fossoyeur des dynasties I s'écria l'Impératrice avec lassitude.
Allusion aux conseils in extremis que M. Emile de Girardin avait donnés, en 1848, au roi Louis-Philippe. C'était, à vingt-deux ans de distance, la même visite aux Tuileries et les mêmes conseils : abdication, dissolution et création d'un nouveau ministère dont M. Thiers serait le chef.
L'Impératrice ne put s'empêcher de répondre, avec un sourire amer, à M. E. de Girardin :
« M. Thiers est un atout qui revient souvent dans votre jeu » .
Quoiqu'il en soit, le conseil était donné avec bonne foi
et conviction, et le directeur de la Liberté ajouta, en se levant :*
« Si Votre Majesté paraît bravement à cheval au milieu du peuple, elle peut compter sur son enthousiasme et son dévouement; mais elle devrait prendre maintenant un léger narcotique, afin de pouvoir dormir quelques heures, et prendre également à son réveil une tasse de consommé. »
Peu avant l'arrivée de H. de Girardin, l'Impératrice avait failli se trouver mal, tant sa fatigue était grande.
Quelques sénateurs et députés âgés, incapables de résister à ce surmenage, s'étaient étendus sur des sofas ou pelotonnés dans des fauteuils pour dormir.
Des officiers, le ceinturon bouclé autour des reins, étaient également assis ou couchés, un peu partout, dans les salons, les antichambres et les couloirs, et formaient autant d'obstacles que devaient éviter, en zigzagant, les gens de service apportent des plateaux chargés de café, de chocolat et de bouillon chaud.
L'Impératrice ne voulut pas consentir à prendre de repos. Ses émotions étaient trop vives, et leur intensité s'était accrue à la pensée du déploiement d'énergie qu'elle allait être appelée à manifester dans la journée.
Montera cheval, c'était bien ! mais il fallait une amazone. L'Impératrice commença à se préoccuper, d'une façon toute féminine de celle qu'elle allait revêtir. Elle songeait à s'habiller en noir de la manière la plus simple, en épinglant toutefois sur son corsage une croix de la Légjon d'honneur. Mais, par une malechance incroyable, qui touchait presque à la fatalité, ses femmes ne purent parvenir à mettre la main sur un costume convenable. Le seul que l'on trouvât — les autres étaientils restés à Gompiègne ou à Fontainebleau? — était vert, galonné d'or et d'argent. C'était l'amazone d'uniforme des chasses impériales, que l'on portait avec un
tricorne Louis XV. C'était évidemment trop théâtral pour la situation présente.
Souvent les causes les plus futiles amènent les plus graves résultats.
Quand une femme s'est habillée pour faire quelque chose, généralement elle fait ce quelque chose. Et il est très probable que, si l'Impératrice, trouvant une amazone à, son goût, avait paru dans un costume demi-masculin, portant une simple croix de chevalier sur la poitrine, elle eût enthousiasmé son entourage et gagné elle-même cet enthousiasme ; mais, les choses n'en étant pas ainsi, elle resta abattue, découragée, et aucun de ceux qui virent alors son visage n'eut la pensée de lui conseiller une action qui demandait autant d'effort physique que d'effort moral.
Pauvre femme, anxieuse et frémissante, hier encore elle voyait à ses pieds, courbés de l'échiné et de la conscience, cette cohue de courtisans qui se disputaient l'honneur d'un de ses regards et la gloire de mourir pour elle. Hélas 1 à peine le glas funèbre de l'effondrement de Sedan eut-il retenti, que déjà le palais se trouva dépeuplé.
L'Impératrice Eugénie, depuis trois ans, disait souvent avec une affectation pleine de coquetterie qu'elle s'attendait au sort de Marie-Antoinette, dont elle collectionnait pieusement tous les souvenirs. Elle ne se doutait guère que, l'heure venue, on ne lui octroierait pas même l'aumône de la lutte, l'apothéose du martyre. Pauvre femme, que tant d'abandon avait brisée, elle ne savait pas que les courtisans ne meurent qu'en paroles M
J'ai raconté encore dans le Journal cTun officier d'ordonnance la journée du 4 septembre. J'ai raconté également les péripéties delà fuite de l'Impératrice, qui fut