‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 40 sur 90 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Camden-Place. — Retour de l'Empereur. — Éducation du Prince Impérial. — Une visite à Woolwich. — Description de l'école. — Appartement du Prince Impérial. — Son cahier de notes. — Le général Simmons. — Anecdotes.

J'ai dit ailleurs comment M. Thomas Evans, mandataire de l'Impératrice, loua pour elle Camden-Place à H. Strode, son propriétaire. Camden-Place, située à Chislehurst, sur la ligne de Douvres à Londres, fut uniquement choisie parce que l'habitation se trouvait toute meublée, et pouvait du jour au lendemain recevoir ses hôtes. Confortable et élégante maison de campagne, comme il s'en trouve tant en Angleterre, entourée d'un beau parc, elle n'offrait rien de particulier, si ce n'est que les boiseries d'acajou sculpté orné de cuivre de sa spacieuse salle à manger provenaient du château de Bercy.

En effet, ces boiseries, provenant des démolitions du château, qu'on avait vendues en deux lots, étaient les mêmes que celles que l'Impératrice avait fait placer dans l'hôtel d'Albe ; M. Strode s'était rendu acquéreur de l'autre partie. En sorte que, par un hasard singulier, la salle à manger de Camden avait la même décoration

que celle de l'hôtel que l'Impératrice avait fait construire à Paris pour sa sœur. *

Il en est de certaines demeures comme de certains individus, qui semblent voués à une destinée fatale.

Avant que M. Strode en fût devenu acquéreur, Gamden-Place était inhabité depuis de longues années.

Le souvenir d'un drame sanglant, accompli dans des circonstances mystérieuses, avait, éloigné les acquéreurs.

La chambre habitée par l'Impératrice, au premier étage, en avait été le théâtre.

C'était une vaste pièce, séparée en deux parties par une grande baie, mais, malgré plusieurs fenêtres, très assombrie par de pesantes tentures de damas rouge. Le lit, très large, élevé sur une estrade, s'adossait au panneau du fond, tout auprès de la porte d'entrée.

Les premiers propriétaires, deux vieux époux, l'habitaient ensemble. Une nuit, ils furent assassinés. Ils vivaient à peu près seuls, avec leur fils unique et un domestique, qui disparut sans que jamais on pût retrouver sa trace. Le fils fut arrêté. La vindicte publique l'accusait d'avoir, avec la complicité du domestique, donné la mort à ses parents pour jouir de leur héritage.

Mais aucun indice n'ayant pu être relevé contre lui, il fut acquitté. Cependant on continua de le traiter comme un criminel, et chacun se détournait de lui. Il vécut sombre et solitaire dans sa maison déserte, qu'il ne quittait que pour se rendre au cimetière, où il avait fait élever un mausolée à ses parents. Lorsque lui-même mourut, il ordonna qu'on les réunît dans le même tombeau. Par son testament, il exigeait que la maison ne fût vendue qu'après un certain temps, et il fit graver sur la tombe ces mots étranges : « N'ayez pas peur, c'est moi. »

IftS LE PRINCE IMPÉRIAL.

Un jour, en visitant le petit cimetière du village, le Prince Impérial découvrit cette épitaphe, et, s'étant fait raconter la lugubre histoire, il resta très préoccupé de cette phrase énigmatique :

— C'est peut-être, disait-il, l'aveu du meurtre. En entrant dans la chambre de ses parents il a pu dire, pour mieux les surprendre et les frapper sans défense : « N'ayez pas peur, c'est moi 1 »

Ce serait donc alors le remords du parricide qui le poursuivait jusque dans la mort. Ou bien est-ce un fils pieux, un innocent dont la vie s'est consumée dans les regrets, dans la douleur, et qui craint de troubler l'éternel repos de deux êtres chéris?

Et, lorsque des amis venaient passer quelque temps auprès de lui, il leur proposait cette énigme 1 .

Ai-je besoin de dire la tristesse profonde avec laquelle l'Impératrice et son fils s'installèrent dans cette maison doublement étrangère?

Le 10 septembre, M. Filon arrivait en Angleterre, et dès le lendemain le Prince reprenait ses études. Les professeurs auxquels M. Filon servait à Paris de répétiteur n'étaient plus là : aussi dut-il se multiplier pour les remplacer.

M. Rouher était arrivé le 5 septembre.

Lavalette, Henri Chevreau, le baron Jérôtne David, Clément Duvernois, le duc de Persigny, les princes Murât, la famille Casa-Bianca, le baron Gourgaud, le duc et la duchesse de Mouchy et d'autres que je ne nomme pas, formèrent, dès les premiers jours, autour de l'Impératrice, une cour encore assez animée, où s'échangeaient les nouvelles de France, les espérances très vagues, les regrets très cuisants.

Quant au Prince Napoléon, retiré dans son château

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