Mémor
de Prangins avec la princesse Glotilde et ses enfants, il venait de temps en temps en Angleterre.
Les deux premiers mois de l'exil se passèrent dans les alternatives les plus diverses, conséquences inévitables de la guerre et du bouleversement général.
En décembre, l'Impératrice alla visiter l'Empereur à Wilhelmshœhe, et ne voulut pas, malgré les prières que lui adressa son fils, l'emmener avec elle. Il n'avait pourtant pas revu son père depuis le 25 août, à Tour* teron.
Le traité de Versailles eut pour effet immédiat de rendre à leurs foyers tous nos prisonniers de guerre : l'Empereur, qui était du nombre, put alors rejoindre sa famille.
En revoyant son enfant, Napoléon III, dont l'impassibilité était proverbiale, ne put cependant maîtriser son émotion. Il aimait ce fils plus que jamais, et sa tendresse grandissait pour ainsi dire en proportion des difficultés qu'involontairement il lui avait créées pour l'avenir.
Le retour de l'Empereur eut pour résultat d'attirer à Ghislehurst un plus grand nombre de visiteurs.
La petite cour de Gamden-House se composait alors de MM. le duc de Bassano, le comte Glary, le docteur Gorvisart, Pie tri ; MM m " la comtesse Glary, Lebreton, M 11 * de Lermina, etc.
Les serviteurs étaient au nombre de quatorze, parmi lesquels Delafosse, le maître d'hôtel; Uhlmann, le valet de chambre du Prince Impérial ; Alexandre, le premier cuisinier; Pfelfringer, le second cuisinier, et sa femme; Maurice Giraud, troisième cuisinier, etc.
Beaucoup de ceux qui, après Sedan, avaient considéré la cause des Bonapartes comme à jamais perdue, voyant ce qui se passait en France, jetaient les yeux sur Napoléon III et rêvaient un retour de Vile d'Elbe. Et plus
les événements se déroulaient, plus ce rêve semblait pouvoir entrer dans le domaine de la réalité.
C'est un fait acquis aujourd'hui que l'Empereur ne s'est fait opérer que pour tenter, en effet, une restauration napoléonienne.
Des documents que nous produirons dans la suite ne laisseront plus subsister aucun doute à cet égard.
L'Empereur disait un jour : « Je sais bien que l'Empire vient de perdre cinquante pour cent de son prestige militaire, mais il lui reste cinquante pour cent, et cela, réuni à l'impossibité où sont les partis républicain et orléaniste de rien organiser, suffira pour nous ramener. »
« A partir de l'heure sinistre de la Commune, dit M. Léonce Dupont, le père et le fils se sont appliqués silencieusement, en dehors de toute préoccupation, à un travail assidu.
« Napoléon III s'est fait lui-même le professeur du jeune Prince : il lui enseignait l'histoire du passé ; mais il s'est occupé surtout, en de longs tête-à-tête, à lui enseigner l'histoire actuelle. A ce jeune homme, en qui les épreuves développaient une maturité précoce, il apprenait à connaître les hommes et à juger les événements. »
Napoléon III n'avait guère de secrets pour son fils : il l'habituait à tout entendre, même les choses les plus importantes, et montrait une, confiance absolue dans son intelligence et sa discrétion.
Un jour que l'Empereur s'entretenait avec un de ses anciens ministres, le Prince entra dans son cabinet. Le ministre semblait hésiter à continuer l'entretien; mais Napoléon III lui dit : « Nous pouvons causer devant mon fils : il s'intéresse beaucoup à nos affaires ».
A quoi le Prince ajouta en souriant : « Je suis curieux, mais très discret».
L'éducation du Prince avait naturellement subi le contre-coup des événements. M. Filon avait d'abord suffi à tout ; puis on lui adjoignit MM. Lennheim, professeur d'allemand, et Richards» professeur de mathématiques. Tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, tantôt avec l'Empereur, le Prince travaillait de sept heures du matin à sept heures du soir ; mais la journée était coupée par le déjeuner et par deux heures de récréation, que le Prince mettait généralement à profit pour monter achevai. Malgré tout, l'Empereur, sentant que l'éducation de son fils était incomplète et manquait de direction, résolut de le faire admettre à l'Académie royale de Woolwich.
Il en fit la demande à la Reine* qui s'empressa d'accorder son consentement, et offrit même de faire recevoir le jeune homme sans passer préalablement les examens obligatoires,
Le Prince refusa cette faveur exceptionnelle, un peu humiliante pour son amour-propre, et se mit à travailler les mathématiques d'arrache-pied.
Au mois d'octobre 1871, il se soumit à l'épreuve commune, et fut admis.
Bien que ce soit grandement anticiper sur les événements, je vais reproduire ici ce que j'écrivis de ce môme Woolwich deux mois après la mort du Prince Impérial. J'espère que le lecteur voudra bien me pardonner cette anticipation. J'ai voulu conserver à mon récit l'impression sous laquelle il a été écrit :
Une visite & Woolwich.
Woolwich doit son importance aux guerres du premier Empire.
C'était, depuis le xvi* siècle, un petit point perdu sur
les bords de la Tamise, et qui donnait asile à quelques malheureux pêcheurs.
Les nombreuses guerres de Napoléon I er , et par suite la nécessité de renouveler incessamment le matériel de guerre, ont été les causes premières qui ont déterminé la fondation de l'arsenal actuel, aujourd'hui l'un des plus importants de l'Angleterre.
Woolwich est à la fois pour nos voisins ce que sont pour la France l'école de Saint-Cyr et l'école d'Application de Fontainebleau.
Un bâtiment central, d'une architecture austère et monotone, flanqué de deux immenses pavillons formant ailes, peut abriter de 200 à 230 élèves de quinze à dix-sept ans.
C'est là que, pendant quatre années d'études, les élèves ont à suivre des cours gradués.
On a ménagé à l'intérieur de l'école un parc d'artillerie assez important.
D'immenses prairies entourent Woolwich, de ces prairies comme on en voit en Angleterre seulement, où l'herbe possède une telle force de croissance et de résistance que, malgré revues, exercices et parades, elles conservent quand même la fraîcheur de leur couleur émeraude et leur velouté, qui rappelle les tapis d'Orient.
Le mobilier de l'école est d'une grande sévérité; mais où nous retrouvons le luxe dans toute sa splendeur, c'est à la bibliothèque et»au réfectoire.
Deux salles de lecture rappellent par leur élégant confortable les reading rooms de ces clubs, création si typique de l'Angleterre, où la magnificence et tous les bien-être matériels se trouvent réunis. Qu'on ne se reporte pas par la pensée aux clubs français, pâles imitations de ceux d'outre-Manche, qui ont, par rapportaux nôtres, la supériorité de l'original sur la copie.
Sur les rayons, chargés de livres aux superbes reliures,
nous remarquons, dans un casier spécial, des œuvres de Napoléon I e * et de Napoléon III.
Le réfectoire est un chef-d'œuvre d'architecture et de bon goût, d'est une salle immense, plutôt longue que large, construite dans les proportions d'une chapelle, et rappelant, du reste, à s'y méprendre une de ces petites églises gothiques dont l'harmonie architecturale dispose le visiteur au recueillement et aux sentiments élevés.
De hauts panneaux de boiseries, ornementés avec sobriété, couvrent les murs jusqu'à la hauteur de grandes fenêtres ogivales, qui tamisent le jour par de magnifiques vitraux. i
De place en place, d'admirables armures accrochées à la muraille, des trophées formés de toutes les armes des troupes de terre et de mer, complètent l'ensemble de cette décoration, à la fois grandiose et souriante.
Sous un plafond en bois sculpté, d'un travail remarquable par sa finesse, se déploient les drapeaux des comtés d'Angleterre, rappelant par leur arrangement et l'harmonie de leurs couleurs èeux placés dans la chapelle Henry VII à Westminster et aux Invalides.
Au centre de la salle, un aigle de bronze, aux proportions monumentales, soutient la Bible sur ses ailes déployées.
Également au centre, deux boucliers en bronze, argent et or, merveilleusement ciselés, occupent, de chaque côté, une place d'honneur : ce sont les prix des concours de tir de Woolwich et de Landehurst, qu'il faut gagner trois années consécutives pour en acquérir la possession.
Il y a deux ans qu'ils sont là. Encore une heureuse épreuve, et Woolwich les conserve à tout jamais.
Guidé par le colonel Bruce, qui remplace le directeur de l'école, le major général, sir John Adyo, mandé
à Londres on her Majesty's service, nous pénétrons dans les appartements privés qu'occupait le Prince Impérial, et que, depuis notre arrivée, nous avons plusieurs fois déjà discrètement demandé à visiter.
Nos yeux se remplissent de larmes en voyant ce modeste intérieur où un si noble cœur a battu. C'est ici que son esprit s'est formé; ici que tant de fois il a pensé à la patrie absente ; ici qu'il a pleuré silencieusement au souvenir de ces Français qui essayaient de ternir sa vie, alors que lui n'avait qu'une idée : mourir pour la grandeur de son pays.
Les études du Prince, nous avons voulu les suivre pas à pas, voir feuille à feuille tous ces devoirs de mathématiques, toutes ces épures, tous ces plans, tout cet ensemble de travaux qui a pris une si longue partie d'une si courte existence.
Grâce aune recommandation spéciale du ministre de la Guerre, nous avons passé une journée à examiner religieusement les premières éclosions, pour ainsi dire, de l'intelligence de celui qui n'a pas été Napoléon IV.
Voilà bien les trois tableaux que nous devions trouver sur ces murs : Ici la Dernière Cartouche, là le Salut aux Blessés, et, à la place d'honneur, au-dessus de sa table de travail, le Campement du Prince Napoléon en Crimée.
Le ministre de la Guerre a daigné faire annoncer notre visite : aussi trouvons-nous, dans le bureau du directeur et préparés d'avance, les notes, les dessins et les cahiers du Prince Impérial.
Avec cette confiance de gentleman, qui honore plus encore ceux qui la montrent que ceux auxquels on en fait honneur, le colonel Bruce se retire, et nous laisse seul, plusieurs heures, compulser, étudier, prendre des notes.
C'est ainsi que nous suivons pas à pas l'élève de Woolwich de 1873 à 1875.
Il était, en octobre 1873, vingt-deuxième sur trente, et ses examens de sortie, folio 84 du registre matriculaire, portent en marge :
« Prince Impérial, septième sur trente-quatre. S'il devait entrer au service de Sa Majesté, il est classé de façon à pouvoir choisir V artillerie ou le génie. »
Sur ce môme folio, où le Prince est inscrit de la façon suivante, çn regard du n° 3,880 :
Son Altesse Impériale Prince Louis-Napoléon-Eugène- Jean-Joseph ,
on peut lire immédiatement au-dessous,' au n° 3,881.
Conneau Louis-Napoléon- Joseph-E ugêne.
Une note qui leur est commune est dans la colonne des dates où l'élève a obtenu son brevet de Cadet :
« N'ont pas été commissionnés cadets, mais autorisés à suivre le coui % s des études avec les cadets. »
En parcourant le dernier cahier du Prince, qui, selon l'usage observé pour les élèves de Woolwich, est relié et annoté, nous constations que sa pièce de sortie et de classement, datée de 1875, est, chose curieuse, une carte de reconnaissance de V ennemi, avec défense d'un village, et position quç doivent occuper les troupes, soit pour- la défense, soit pour F attaque.
Mon pèlerinage à Woolwich n'aurait pas été complet si je n'avais pas eu l'honneur de rencontrer une fois de plus le général Simmons, qui commandait l'école au moment où le Prince y étudiait.
Le général Simmons portait la plus grande affection au Prince Impérial et faisait le plus haut cas de son mérite. Il est de ceux qui savent aimer et se souvenir, et il n'est pas de semaine qui ne le voie à Camden-Place.
Le général m'explique qu'il est impossible de favoriser un élève dans ses examens. Les questions qu'on pose au candidat arrivent à Woolwich imprimées et sous le sceau du ministre de la Guerre. Les élèves ne savent pas les questions auxquelles ils auront à répondre, et les examinateurs, de leur côté, ignorent le nom de ceux sur les travaux desquels ils ont à statuer, chaque composition écrite ne portant pas un nom, mais un numéro que le hasard seul a désigné.
Le général Simmons me fait part d'une impression, d'un souvenir qui lui revient sans cesse à l'esprit :
« Un jour, me dit-il, — c'était peu de temps après l'arrivée du Prince à Woolwich, — j'allai le trouver, et je lui dis :
— « Il pourrait bien se faire, Monseigneur, que vous fussiez quelquefois froissé, choqué pendant le cours d'histoire; mais je prie Votre Altesse Impériale de vouloir bien considérer que l'histoire d'Angleterre est écrite en Angleterre, pour des Anglais, comme l'histoire de France est publiée en France, pour des Français. »
« Le Prince m'écoute attentivement et ne médit rien.
« A quelques jours de là pendant que les cadets se livraient à une partie de cricket sur la prairie, le Prince vint me trouver.
« — Savez- vous, mon général, me dit-il d'une voixassez basse, que j'ai été très humilié aujourd'hui? C'était pendant le cours d'histoire, et on parlait de la guerre de 1870. Le professeur a plusieurs fois répété que, si les Français s'étaient laissé battre d'une façon aussi complète, c'était surtout parce qu'ils n'avaient pas su se garder.
« Le Prince ajouta :
« — Eh bienl je verrai, à la prochaine campagne que fera l'Angleterre, comment il faut s'y prendre pour éviter cet écueil.
« — Et, voyez la fatalité ! ajouta le général: l'histoire n'offre pas d'exemple d'une guerre où l'armée se soit aussi souvent laissé surprendre que dans leZoulouland.
« — Les dernières paroles du Prince, me dit-il encore, le jour où il vint me faire ses adieux, furent celles-ci :
« Je ne veux rentrer en France qu'appelé par le peuple. Au moins on ne dira pas que je vais au Zoulouland pour intriguer. »
J'ai prié le lecteur de me pardonner d'avoir anticipé si largement.
Revenons donc en arrière, au 13 janvier 1873, au moment où, après une récréation, le Prince Impérial, allant se remettre au travail, est averti que le comte Gary est venu le chercher pour le conduire en coupé à Camden-Place.
Le Prince avait bien entendu parler depuis quelque temps des vives souffrances physiques de son père, qu'il s'affligeait de ne plus voir monter à cheval et lui rendre visite à Woolwich. Il avait également entendu parler de la nécessité absolue d'une opération douloureuse qui n'était pas sans danger. Mais il ne s'effrayait pas outre mesure, l'Empereur lui-même semblant sans inquiétude.
Je laisse maintenant la parole à M. le comte do La Chapelle, cet ami, ce collaborateur de Napoléon III dont j'ai déjà parlé : il apprendra certainement au lecteur beaucoup de choses qu'il ne soupçonne pas.