‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 43 sur 90 · Le Spécial, 8 décembre · texte numérisé non relu

Le Spécial, 8 décembre

« ment que j'étais atteint de la maladie de la pierre et « qu'une opération était urgente. »

« En effet, la nature de la maladie de l'Empereur était connue de l'Impératrice et de son entourage intime ; mais ce ne fut qu'à Metz, en pleine campagne, lorsque la douleur était devenue intolérable, que le malheureux Souverain connut enfin la gravité de son état.

« Malgré cette révélation, les souffrances atroces qu'il endurait, Napoléon III ne perdit rien de cette énergie morale qui l'avait de tout temps distingué, et, au cours de cette maudite campagne comme en exil, il supporta avec résignation et sans se plaindre les terribles accès de sa maladie.

« A Ghislehurst il travaillait sans relâche. Il s'occupait de l'éducation politique de son fils, de travaux littéraires dont je devins le collaborateur assidu.

« Ce fut ainsi que fut écrite une brochure qui eut un certain retentissement en 1872 : Les Forces militaires de la France en 1870, par le comte de La Chapelle, mais émanant d'un bout à l'autre de la plume de l'Empereur; fait devenu incontestable et officiel à la suite d'un incident qui amena Napoléon III à s'en reconnaître l'auteur.

« Les chefs du parti Impérialiste dévoués à l'Impéra trice étaient opposés à cette publication, qui déplaçait clairement bien des responsabilités ; ils avaient décidé dans leur haute sagesse qu'il suffirait d'organiser la conspiration du silence pour étouffer les dires de l'Empereur. Aussi, lorsque j'arrivai à Paris muni d'ordres écrits de Napoléon III pour lancer dans la presse française l'ouvrage publié à Londres, je me trouvai en présence d'une organisation hostile qui me rendit impuissant à suivre mes instructions.

« Cependant, comme M. Rouher avait à cœur de con-

server les apparences, il Unit par m'adresser à H. Fernand Giraudeau, ancien directeur de la Presse sons le ministère Ollivier. L'exécution était complète, la faconde inouïe de l'ex-directeur ne me laissa pas la moindre illusion.

« M. Giraudeau semblait ne pas comprendre que l'Empereur pût se permettre une publication quelconque sans avoir consulté au préalable des hommes éminenls qui, comme lui, s'étaient dévoués à sa cause ; il ne pouvait pas admettre qu'un écrit de l'Empereur fût . signé du nom d'un écrivain existant, et ce fait seul paraissait lui être fort désagréable. Pourquoi, disait-il, le Souverain n'avait-il pas pris un pseudonyme? ou bien encore pourquoi n'avait-il pas, comme dans une autre occasion, eut recours à la signature de son chef de cabinet, M. Conti?

« J'avoue franchement que l'importance et la substilité de ces arguments m'échappaient complètement; il est vrai que j'ignorais alors que M. Giraudeau, impérialiste militant, aspirait à devenir le « Conti » de la restauration impériale.

« Il ne fut donc tenu aucun compte de mes démarches, les lettres de l'Empereur ne furent pas écoutées, et je rentrai en Angleterre pour rendre compte du peu de succès de ma mission.

« Dès mon arrivée à Gamden-Place, je fis part à l'Empereur des mauvaises dispositions de ses amis au sujet de sa publication. Surpris et outré d'un pareil procédé, son flegme habituel fit place pendant quelques minutes aux expressions du plus vif mécontentement; puis, tout à coup, il prit un des exemplaires de la brochure, écrivit rapidement quelques lignes sur la première page, et il me la remit, en disant simplement : «Remet- « tez donc cet exemplaire à M. Saint-Genest dès votre « prochain voyage à Paris. »

Je lus sur la brochure les lignes suivantes : « Monsieur Saint-Genest, dans un article remarie quable publié dans le Figaro, a prétendu que le « Crime de l'Empereur avait été de déclarer la guerre, « alors qu'il devait savoir que la France n'était pas prête « à la soutenir. 11 serait plus juste de dire que le tort « de l'Empereur a été de compter sur l'exactitude de « l'état de situation et sur la possibilité de réunir en « peu de jours les divers éléments dont se composent « les armées ! — Napoléon. »

« Je compris : la portée de cette dédicace adressée à un adversaire devait produire son effet. Aussi le lendemain matin j'étais à Paris à la recherche de M. Saint- Genest que je ne connaissais que par ses écrits. J'eus une entrevue fort courtoise et fort intéressante avec M. Saint-Genest; il me répéta franchement qu'il était un adversaire déclaré de l'Empire, mais que le malheur, l'exil, avaient droit à tout son respect.

« Les jours suivants, de brillants articles de M. Saint- Genest parurent dans le Figaro; l'écrivain racontait comment il était amené à parler de la brochure de l'Empereur, et il en fit la critique dans une mesure loyale et honnête. La presse bonapartiste, mise en émoi par cet incident, fut forcée d'entamer une polémique, qu'elle mena du reste assez sottement, et il ne fallut rien moins que l'habileté de M. Jules Richard et la verve de M. Léonce Dupont pour gazer le mécontentement du parti. Toutefois le dernier mot resta à M. Saint- Genest, à qui les journalistes de M. Rouher ne pardonnèrent pas d'avoir été distingué par l'Empereur.

« Ce fut ainsi que la brochure de Napoléon III eut, malgré les vues incohérentes des chefs de son parti, la grande publicité du Figaro, et par contre celle de la presse française et étrangère.

« Cet incident eut pour moi un très grand avantage :

il me mit au courant des intrigues de la conspiration systématique créée par la Régence contre le Souverain. J'appris comment des hommes d'État qui devaient tout à l'Empereur n'avaient cessé de le trahir, tant aux Tuileries que pendant la fatale campagne de 1870 ; je fus à même de suivre sûrement les fils de cette duplicité, qui avaient enveloppé l'Empereur sur le trône pour le conduire aux abîmes, en y entraînant la France elle-même.

« Cependant ceux-là mêmes qui avaient prêté le concours le plus actif à ces conspirations du Palais, dont le récit fait en temps utile pourra servir à l'histoire véridique du second Empire, en étaient arrivés à corn* prendre que, s'il devait y avoir une chance de restauration, elle ne pouvait provenir que de l'Empereur.

« Aussi les vit-on bientôt arriver à Gamden-Place, les uns après les autres, humbles, repentants, accablant le Souverain de protestations de dévouement plus chaleureuses à chaque nouvelle visite, par le seul fait du revirement d'opinion qui se faisait en France, où on commençait à juger les événements avec plus de sens et de calme : les partisans du régime tombé renaissaient à l'espoir, ils relevaient hardiment la tête.

« Quant à moi, j'étais devenu l'ami, le confident de Napoléon III; je travaillais chaque jour avec lui, et je faisais ample provision de documents historiques.

« Autant les hommes qui ayaient fait partie de cette grande pléiade qui a illustré le second Empire me montraient de la sympathie, autant les militants du jour étaient disposés à m'étre hostiles, et j'avoue que ces derniers me déplaisaient souverainement : la vie indépendante que j'avais menée et dont j'avais gardé l'empreinte s'alliait difficilement à ce pédantisme officiel, qui me paraissait grotesque dans les circonstances présentes. Je ne cachais pas mes impressions à l'Empereur, et. loin de s'en montrer mécontent, il encourageait

mon franc parler par des réflexions qui n'auraient guère flatté les personnages auxquels elles s'adressaient.

« Dans ces circonstances, il me fut même donné d'être surpris par des réflexions auxquelles j'étais loin de m'attendre. Ce fut ainsi que, dans une occasion, Napoléon III prononça les paroles suivantes au sujet" de celui qui a passé pour être son bras droit. Il s'agissait de M. Rouher. Je demandai à l'Empereur s'il fallait le consulter au sujet d'une mission que j'avais à remplir à Paris : « Mais certainement non, me dit Sa Majesté : M. Rouher veut tout faire, et ne fait jamais rien. Nous avons besoin d'hommes nouveaux, indépendants, qui ne se croient pas obligés avant tout à conserver la situation qu'ils ont acquise. Cherchez nos collaborateurs parmi ces esprits libéraux, ardents, qui nous ont été désignés, et vous ne vous occuperez pas des autres. »

o Ce fut ainsi que, parmi les nouvelles recrues, j'eus la bonne chance de décider M. Jules Amigues à faire un voyage à Ghislehurst. L'Empereur, qui ne se trompait guère en hommes, comprit le parti qu'on pouvait tirer d'un talent aussi supérieur, et M. Jules Amigues devint un de ceux en qui Sa Majesté eut le plus de confiance.

« En peu de temps, Napoléon III, avec cette merveilleuse autorité que lui donnaient son savoir, son expérience, sa supériorité incontestable sur les hommes d'État qui l'avaient servi, était parvenu à discipliner une petite armée de fidèles, qui se forma timidement d'abord, pour devenir bientôt imposante.

« Une année s'était à peine écoulée depuis les événements douloureux qui avaient frappé la France ; il y avait à peine un an que l'Empereur avait publiquement reconnu les graves responsabilités qui lui incombaient pendant cette période terrible où les catastrophes s'é-

taient succédé avec une rapidité, une fatalité inouïes, et cependant Napoléon III avait des chances sérieuses de remonter sur le trône : les occasions de rentrer en France devenaient de plus en plus fréquentes, des offres sérieuses se succédaient, pendant que la division et les intrigues des royalistes, le manque d'unité des républicains, donnaient à des projets minutieusement étudiés dans le silence des chances presque certaines de réussite. L'organisation pour la rentrée en France de l'Empereur était complète, quoiqu'elle eût été dirigée par bien peu d'initiés : les chefs ordinaires du parti avaient été tenus à l'écart, l'Impératrice et ses amis n'avaient pas été mis au courant, le Prince Impérial seul était dans la confidence.

« Le vote de la majorité de la Chambre contre M. Thiers venait d'avoir lieu : nous savions que cette collision avec l'Assemblée devait aboutir à la confusion générale et se terminer par un changement de gouvernement; la réaction en faveur de l'Empire avait fait des progrès extraordinaires; les garanties qui étaient offertes était d'une sûreté incontestable; la république n'existait que de nom, l'Empereur était attendu !

« Il nous était prouvé que la majorité des Français aurait alors accepté la restauration impériale, pendant que l'Europe entière, qui n'avait cessé de regarder Napoléon III comme le souverain légitime de la France, avait les yeux tournés sur lui.

« Mais tous ces dévouements, toutes ces espérances devaient s'évanouir devant les desseins de la Providence : la maladie de l'Empereur avait fait de tels progrès que, en présence des devoirs que sa situation allait lui imposer, l'Empereur n'hésita plus à subir une opération qu'il appréhendait, mais qui était devenue nécessaire.

« Dans un mois nous serons à cheval 1 » tel fut le

résumé de la dernière confidence que je reçus de l'auguste malade peu de jours avant sa mort. Je n'ai pas à en dire davantage: l'heure n'a pas encore sonné de dévoiler les secrets intimes de celui à qui je fus sincèrement attaché sur la terre d'exil, et qui m'honora d'une confiance que je n'oublierai jamais.

« L'Empereur n'est pas mort de l'opération de la lithotritie pratiquée par Sir Henry Thompson. Cette opération, qui avait nécessité plusieurs séances, avait pleinement réussi; l'état de l'auguste malade était satisfaisant, les bulletins officiels des médecins en font foi, et la lettre suivante, qui me fut adressée par le docteur Corvisart l'avant-veille de la mort de l'Empereur, est une preuve concluante de ce que j'avance :

« Camden-Place, il janvier 4873, 8 h. soir.

« Mon cher comte,

« Je vous écris avec grand plaisir des nouvelles de « Sa Majesté. Comme vous le savez, l'opération du bri- « sèment se poursuit avec succès. Aujourd'hui l'Empe- « reur a dîné, il n'a pas de fièvre; tout va aussi bien que « nous pouvons le désirer, et vous liriez cela sur nos « figures si vous nous voyiez.

« J'espère que chaque séance se passera aussi bien et « qu'il n'en faudra plus beaucoup.

« L'Empereur tient que vous ayez ces bonnes nou- « velles, et il me charge de vous écrire.

« Recevez, mon cher comte, mes sentiments bien

« distingués. »

« Baron Corvisart. »

« Sir Henry Thompson avait complètement réussi dans deux autres séances, et le 13 janvier avait été fixé pour la dernière opération.

« Pour calmer les souffrances du malade et assurer le sommeil, le médecin Sir W. Gull avait prescrit des potions de chloral qui devaient être prises dans la soirée; mais dès le 12 au soir l'état général était si rassurant qu'il fut décidé que le Prince Impérial rentrerait à l'école militaire de Woolwich le lendemain à la première heure. Toutefois, pour obéir strictement aux instructions données par le docteur anglais, on avait insisté vivement auprès de l'Empereur pour qu'il prit la potion prescrite. Mu par un pressentiment peut-être, le malade s'y refusait obstinément ; il alléguait qu'il n'éprouvait aucune souffrance, que.le chloral qui composait cette potion l'avait accablé la nuit précédente, que peu lui importait la douleur si elle revenait : il y était habitué, et, en tous cas, il était bien décidé à ne plus prendre de cette drogue.

« Mais l'ordonnance de Sir William Gull était formelle : aussi, pour vaincre l'obstination du malade, on eut recours à l'Impératrice , et ce fut à l'insistance de l'infortunée Souveraine, à ses prières, que l'Empereur consentit après beaucoup d'hésitation à prendre la dose fatale qui devait lui assurer le sommeil de la nuit et qui lui donna le repos éternel.

« Napoléon III mourut empoisonné par une dose exagérée de chloral.

« Après avoir bu le breuvage, l'Empereur s'endormit profondément; il était neuf heures du soir : il s'endormit pour ne plus se réveiller que pendant quelques secondes, le lendemain, à dix heures du matin, prononcer une ou deux paroles et expirer.

« Je venais d'arriver à Gamden-Place, et, dans le désarroi de la première heure amené par un dénouement aussi tragique qu'inattendu, il me fut donné d'être le témoin des vives récriminations qui eurent lieu entre le chirurgien Sir Henry Thompson et le médecin Sir

"William Gull, et ce fut ainsi que j'appris d'une manière certaine la cause réelle de la mort de l'Empereur.

ce Un peu plus tard, je me trouvais au milieu d'un groupe d'amis éplorés accourus à Gamd en-Place : ils demandaient au docteur Conneau quelles pouvaient être les causes de la mort de l'Empereur au moment môme où on regardait sa guérison comme assurée. Le docteur Gonneau répondait en sanglotant qu'il était impossible pour le moment de préciser la cause immédiate d'une mort aussi subite.

« Je fis part de ce que j'avais entendu, et je déclarai formellement que f Empereur avait été empoisonné par inadvertance. Il serait difficile d'exprimer la sensation profonde que produisirent mes paroles; je fus pour ainsi dire entraîné dans les appartements particuliers, et, après mon récit détaillé de ce que le hasard m'avait appris, un personnage autorisé me supplia de garder le silence sur un fait aussi pénible qu'irrémédiable. Je l'ai gardé jusqu'à ce jour.

« Cependant il s'éleva quelque temps après une polémique assez vive dans la presse médicale de Londres : les faits que je relate furent énoncés mais non affirmés, et le résultat de l'autopsie, quoique libellé habilement pour sauvegarder les responsabilités, mit fin à toute controverse sans donner une solution.

« On prétendait que l'intérieur de la vessie était gravement attaqué, que la pierre était d'ancienne et de lente formation, que l'opération de la lithotritie avait été habilement pratiquée par Sir Henry Thompson et que l'opération n'avait pas donné la mort.

« L'Empereur fut sincèrement regretté par son entourage, le désespoir était empreint sur toutes les physionomies, et l'explosion de douleur ne connut plus de bornes lorsqu'on vit arriver le Prince Impérial, ramené à la hâte de Woolwich par le comte Glary.

« Le jeune Prince, qui aimait beaucoup son père, se précipita dans la chambre mortuaire, les sanglots r étouffaient; il embrassa une dernière fois celui auquel il ne lai avait pas été donné de dire un adieu suprême, puis, se jetant à genoux au pied du lit, il fondit en larmes.

« Au milieu de la consternation générale, tout le monde ne perdit cependant pas la tête, des ordres furent donnés, et le froid de la mort avait à peine envahi le corps de l'Empereur que M. Francheschini Pietri et Madame Le breton, dame d'honneur de l'Impératrice, t'étaient enfermés dans le cabinet de l'Empereur, où ils se mirent à faire le triage des papiers et des documents, mettant de côté ce qui pouvait leur convenir, enlevant les traces de certaines révélations écrites. Cette façon d'agir fut vivement désapprouvée par l'ami le plus fidèle de l'Empereur, par celui qui ne l'avait jamais quitté, son premier écuyer, le comte Davilliers. Dans son indignation, il eut le courage de blâmer ouvertement, sévèrement, une indiscrétion aussi grave ; mais il lui fut répondu avec cynisme qu'il était urgent de faire le triage des papiers de l'Empereur avant la mise des scellés et surtout avant l'arrivée du Prince Napoléon. {Extrait de mes notes inédites.)

« Comte de La Chapelle. »

Avant de formuler mon opinion sur les lignes que l'on vient de lire, je crois utile de produire une pièce nouvelle et de citer encore une fois M. Alfred Darimon, qui s'exprime ainsi dans sa brochure La Maladie de V Empereur :

« J'arrive à la consultation du t ep juillet 1870. J'ai dit, au début de ces recherches, dans quelles circonstances elle avait eu lieu. Chargé par ses collègues de rédiger le procès-verbal de leurs délibérations et de ré-

sumer leurs conclusions, H. G. Sée avait apporté dans son travail une clarté qui ne laissait de place à aucun doute sur la nature de la maladie dont l'Empereur était frappé.

« Je reproduis ici la partie importante des conclusions :

« Une maladie caractérisée par ces trois phénomènes : 1° hématuries répétées; 2° urines purulentes depuis près de trois ans, avec des alternatives plus ou moins marquées; 3° dysurie fréquente, caractérisée parle spasme ou par l'inertie de la vessie, ne peut être rapportée qu'à une pyélocystite calculeuse.

« S'il n'y avait eu que les urines purulentes, on aurait pu songer à un simple catarrhe. Si on n'avait pas à tenir compte de ce qui s'est passé avant le mois d'août 1869, on pourrait penser à un abcès périvésical ouvert dans l'urètre.

« Mais les hématuries antérieures, mais la persistance de la purulence des urines depuis un an, le retour fréquent de la dysurie et l'augmentation des douleurs par les sueurs doivent faire penser à une cystite d'origine calculeuse, que ce calcul soit placé et enchatonné dans la vessie, ou qu'il ait son siège primitif dans les reins.

« Il y a d'ailleurs, de temps à autre, un excès d'acide urique et d'urates dans les urines.

« C'est pourquoi nous considérons comme nécessaire le cathétérisme de la vessie à titre d'exploration, et nous pensons que le moment est opportun, par cela môme qu'il n'y a actuellement aucun phénomène aigu.

a Si, en effet, la dysurie et la purulence ou les douleurs augmentaient ou reparaissaient, on aurait à craindre de provoquer par l'exploration une inflammation aiguë. »

« En remettant, le 3 juillet 1870, cette consultation au docteur Gonneau, H. 6. Sée l'invita, comme je l'ai dit plus haut, à la présenter à la signature des autres médecins consultants. Le docteur Gonneau n'en fit rien. La

pièce, quand elle fut retrouvée, ne portait que la seule signature du docteur fi. Sée, bien que le diagnostic et les conseils qu'elle formulait eussent été arrêtés et délibérés en commun.

« En reproduisant ce document, le 9 janvier 1873, au moment où Napoléon III expirait à la suite d'une opération qui venait trop tard, V Union médicale l'accompagnait des réflexions suivantes :

« N'est-il pas infiniment probable que, si cette consul - « tation eût été communiquée à l'Impératrice, l'exploraa tion eût eu lieu, l'existence d'un calcul eût été conûr- « mée,rimpératrice eût demandé et obtenu le traitement « immédiat, et la déclaration de guerre, faite trois jours « après, eût été certainement différée et peut-être aban- « donnée?

« Quelle immense responsabilité ont donc assumé « ceux qui ont gardé secrète cette consultation, ne « l'ont pas communiquée à l'Impératrice, ainsi que les « médecins consultants l'avaient demandé, et, dans un « état maladif aussi grave, ont laissé l'Empereur s'en- « gager dans cette guerre funeste ! »

« Les motifs qui ont déterminé le docteur Gonneau à garder le secret sur les conclusions des médecins appelés à la consultation du 1 er juillet 1870 n'ont jamais été éclair cis, et probablement resteront toujours inexpliqués.

« Il m'a été donné cependant de recueillir certains indices. Je les livre au public pour ce qu'ils valent, c'est-à-dire pour des hypothèses bien plus que pour des certitudes.

« Au mois de juin 1879, je dînais chez le Prince Napoléon. Parmi les convives se trouvait le docteur Ricord,

un des médecins qui avaient assisté à la consultation du I e * juillet 1870. Le Prince Napoléon eut l'idée de demander au docteur Ricord, qui était son ami de longue date, comment il se faisait que le résultat de la consultation eût été tenu secret, et que la pièce ne portât que la seule signature du docteur G. Sée.

« Le docteur Ricord répondit que son confrère le docteur Nélaton était le vrai coupable : il avait craint, si les diagnostics étaient connus, d'être appelé pour opérer l'Empereur.

« Or, le peu de succès qu'il avait obtenu, Tannée précédente, en opérant le maréchal Niel, l'avait effrayé sur la responsabilité qu'il était exposé à encourir. Sans refuser précisément sa signature, il n'avait pas demandé à l'apposer au bas du procès-verbal de la consultation. Ses confrères avaient suivi son exemple.

« — Voilà un homme, dit le Prince, après le départ « du docteur Ricord, qui a tenu entre ses mains les des- « tinées de la France. Si ce vieillard avait parlé, nous « n'aurions pas eu l'effroyable guerre de 1870. »

« Le Prince Napoléon raconta alors ce qui s'était passé entre lui et le docteur Gonneau après la mort de Napoléon III. Il m'avait fait ce récit déjà deux ou trois fois ; mais, en le répétant devant plusieurs personnes, il consacrait en quelque sorte son authenticité.

« Dans les papiers de l'Empereur on avait trouvé l'original de la consultation signée du docteur G. Sée. Le Prince Napoléon fut stupéfait de cette découverte. Après avoir pris connaissance du document, il aperçut le docteur Gonneau dans un coin, et il l'apostropha avec vivacité :

« — Comment se fait-il que tu aies tenu cachée une « pièce aussi importante ?

« — On ne peut rien vous dire, répondit le docteur a Gonneau : vous êtes si violent I

« — Mais enfin, parle : la chose en vaut la peine, dit « le Prince.

« — J'ai montré la pièce à qui de droit et en temps « utile, répliqua le pauvre docteur en baissant la tête.

« — Et que t'a-t-on répondu?

« — On m'a répondu : « Le vin tiré, il faut le boire. »

« Ces déclarations du docteur Gonneau tendaient à incriminer l'Impératrice. Il en résulterait en effet qu'elle a connu les conclusions des médecins consultants. C'est là une accusation grave, qui ne doit pas être acceptée à la légère. Le docteur Conneau, excellent homme, tout dévoué à la famille impériale, devait néanmoins être rangé parmi ces hommes que l'Évangile a appelés faibles d'esprit. Placé tout à coup en présence d'une responsabilité terrible, qu'il n'avait pas soupçonnée jusque-là, il aura probablement cherché à se dégager en se mettant à couvert derrière une personnalité plus haute et; dans tous les cas, moins vulnérable.

« Si la pièce a été réellement trouvée dans le cabinet de l'Empereur, il est impossible qu Vile soit restée absolument ignorée. Je le répète, il y a là un mystère qui ne sera jamais pénétré.

« Les ministres n'ont rien su : le fait m'a été attesté, à diverses' reprises, par OUivier et par Maurice Richard. Ollivier m'a constamment répété :

« Je jure que mes collègues et moi nous ignorions la maladie de l'Empereur. Si nous l'avions sue, nous n'aurions pas laissé l'Empereur prendre le commandement de l'armée, et nous l'aurions retenu à Paris. C'est un crime d'avoir gardé dans un tiroir une pièce qui pouvait exercer une influence capitale sur les résolutions du gouvernement. »

A cette dernière affirmation le comte de La Chapelle . répond :

« L'affirmation de M. Emile Ollivier ne saurait être mise en doute : elle est parfaitement d'accord avec les dires du docteur Conneau, et elle ressort également de mes conversations avec Napoléon III; mais l'ancien premier ministre se trompe lorsqu'il croit que la maladie de l'Empereur était également ignorée de tous ses collègues. En cela, comme sur bien d'autres points, son collègue des Affaires étrangères aurait pu l'édifier; mais le premier ministre, fait inouï, ne fut certainement pas toujours tenu au courant des derniers incidents de l'affaire Hohenzollern, suscités par une influence néfaste qui étreignait l'Empereur malade pour lui forcer la main %

« Le duc de Gramont ne craignit pas d'assumer une responsabilité terrible en envoyant à M. Benedetti des dépêches conçues, arrêtées en dehors du Conseil des ministres, à l'insu de M. Emile Ollivier, et jamais peut-être dans l'histoire du parlementarisme un fait aussi grave ne s'est présenté. En tous cas, il eut les conséquences les plus fatales : la dépêche du ministre des Affaires étrangères envoyée de Ems le 12 juillet rendit la guerre inévitable. »

Du reste, dès 1866 le docteur Guillon avait reconnu la nécessité d'une exploration vésicale. Le fait m'a été confirmé par son fils, le docteur Alfred Guillon. La lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire à ce sujet est trop intéressante pour que je ne la reproduise pas en entier :

« A Monsieur le comte d'Hérisson, avenue Carnot, i /,

« Paris.

« Monsieur,

« Voici les renseignements que vous me demandez : Depuis plusieurs années, mon père, qui était goutteux,

allait régulièrement à Vichy pour y prendre les eaux, lorsque, le 29 juillet 1866, le D* Alquié, médecin inspecteur de ces eaux, vint chercher mon père pour le conduire auprès de l'Empereur, qui n'avait pu uriner depuis la veille au soir. Il était neuf heures du matin quand mon père le sonda, puis prescrivit un grand bain tiède dans lequel le malade urina un peu.

« L'Empereur jugea indispensable de se faire voir dans la journée à la promenade et le soir au théâtre.

« Le 2 août : cathétérisme évacuateur à huit heures et demie (Tu matin, bain; promenade dans le parc après déjeuner, troubles digestifs, fièvre. Le sulfate de quinine est prescrit.

« Mon père, préoccupé d'un deuxième accès de fièvre (l'habitation était humide), demanda que Ton fit venir de Paris le D r Rayer, médecin de l'Empereur, qui arriva le 3 août avec le jeune Prince.

« Le D r Rayer appuya l'opinion de mon père, et décida l'Empereur à quitter Vichy. — Troisième cathétérisme le 7 août, à neuf heures du matin, avant le départ.

« Ces trois opérations, pratiquées avec des sondes en gomme' h bout olivairê, n'occasionnèrent aucune douleur et n'amenèrent pas une goutte de sang.

« L'Empereur revint avec le D r Rayer, qui me fit appeler pour me dire de me tenir à sa disposition pour me conduire à Saint-Gloud, si besoin était.

« M. Nélaton fut appelé, et, dit-on, fit usage d'un instrument métallique qui causa de la souffrance et amena du sang, sans parvenir dans la vessie.

« L'Empereur se rendit à Biarritz ; il fit télégraphier à mon père, encore à Vichy, de venir lui continuer ses soins (22 septembre). Par le toucher rectal, mon père constata des hémorrhoïdes internes, une prostatite aiguô, de la cystite du col (chez un rhumatisant). Lès

cataplasmes rectaux ont amené la cessation de l'état douloureux.

« Ayant remarqué de la poudre urique dans l'urine, mon père m'écrivit de venir le rejoindre et de lui apporter les instruments nécessaires à l'exploration vésicale. Cet examen n'a pas été fait, F entourage de l Empereur ne le jugeant pas nécessaire.

« Le 13 octobre j'ai quitté Biarritz, où mon père est resté encore quelques jours.

« Le journal Y Indépendance Belge, numéro du 13 novembre 1866 ; édition dû matin, qui ne pénètre pas facilement en France, publia un article d'indiscrétion mensongère, reproduit par les journaux anglais et allemands, qui dut mécontenter l'Empereur et son en tourage :

« Jeudi passé, l'Empereur a subi une légère opération de « la gravelle.

« (Ceci est absurde parce qu'on ne fait pas $ opération de la gravelle.)

« Cette opération a si parfaitement réussi, que le Souverain « ne s'est pas alité un seul instant, et que, depuis ce moment, « il est sorti et s'est promené mieux portant que jamais.

« C'est le D r Guy on...

(Notre nom ne s'écrit pas ainsi!)

« ... ancien chirurgien de Louis-Philippe, qui a été l'opéra- « teur. L'Empereur voulant témoigner toute sa satisfaction au « docteur, celui-ci, mu par un sentiment qui l'honore, ne « voulut rien accepter. 11 a conservé un profond attachement « à la famille déchue, mais il témoigna au Souverain le désir « qu'il reportât sa bienveillance sur son fils, qui suit la car- « rière médicale.

« Le môme jour, M. Guyon fils était nommé médecin de « quartier aux Tuileries. »

« (Il n'a jamais été question de cela.)

« Mon père et moi ne sommes pour rien dans la publication de ce canard sur la santé de l'EmpereUr, canard qui avait été certainement lancé pour amener un démenti ou des explications de la part de mon père.

« On a voulu attribuer à mon père une fausse route (dans le canal du malade), ce qui était matériellement impossible, puisqu'il ne s'était servi que de sondes molles, en gomme, à bout olivaire.

« Mon pauvre père fut en butte à une série de tracasseries et à des importuns qui voulaient obtenir de lui des renseignements qu'il refusait de donner.

« Mon père n'a eu qu'à se louer de l'affabilité de l'Empereur à son égard, mais il a acquis la conviction qu'un souverain ne peut être soigné comme on soignerait un autre malade.

« Vous savez que Napoléon I e * souffrait d'une rétention d'urine à Waterloo et au moment où il se rendait à bord du Bellérophon. c

« Singulière coïncidence et conclusion :

« Napoléon I er et Napoléon III ont perdu leur trône par le fait d'une maladie des voies urinaires!

« Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de ma considération distinguée.

« D* Alfred Guillon.

« 26 mars 1890, rue Saint-Lazare, 90. »

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