‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 44 sur 90 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Récit du prince Napoléon. — Attitude de l'Impératrice. — Dans le cabinet de l'Empereur. — Testament de Napoléon III. — Où est la logique ? — Conspiration de palais. — Le prince Napoléon et le Prince Impérial. — L'héritage Bacchiochi. — Espionnage. — Opinion politique du Prince Impérial. — Intrigues de parti.

Oui, en effet, il a été fait des fouilles d'une façon tout à fait irrégulière et indiscrète, pour ne pas dire davantage, dans les papiers de Napoléon III aussitôt après sa mort, ainsi que le dit le comte de La Chapelle. M. de La Chapelle était à Chislehurst, il sait à quoi s'en tenir et peut parler, à cet égard, avec une autorité indiscutable.

Nous savions que ces fouilles avaient eu lieu ; mais M. de La Chapelle nous apprend qu'elles furent exécutées en toute hâte par M. Francheschini Pietri et M m0 Lebreton. Je vais prouver que, indépendamment de Faction blâmable et de l'indiscrétion des plus graves qu'auraient commises ces deux personnes, si elles n'avaient pas agi par ordre supérieur, ces perquisitions, le bouleversement et le triage hâtif qui en est résulté, ont eu les conséquences les plus graves, les plus fatales, non seulement sur la vie, mais encore sur la mort du Prince Impérial.

« Le vol d'argent â évidemment servi à couvrir une « soustraction de papiers importants.

« M. Thiers entretenait à Chislehurst une* nuée de « mouchards. On savait qu'il y en avait jusque dans la « domesticité de l'Empereur. Il est probable que le « gouvernement de M. Thiers, avisé par le gouverne- « ment autrichien de l'existence dans le cabinet de « Napoléon III de pièces qui pouvaient lui attirer des « désagréments du côté de la Prusse, les a fait enlever « par un domestique infidèle. Gela était d'autant plus « facile que l'Empereur montrait une grande incurie : « quand il sortait, il plaçait la clef de son bureau sous « le socle de la pendule, et, quand il avait le dos tourné, « il était loisible au premier venu de fouiller dans ses « tiroirs.

« M. Thiers était d'autant plus disposé à venir en « cette circonstance en aide au gouvernement autri- « chien, que le projet de traité prouvait qu'au début de « la guerre nous n'étions pas tout-à-fait dépourvus « d'alliances, ainsi qu'il l'a constamment rappelé à la <( Chambre et ailleurs, et que, cette pièce disparue, il « pouvait impunément, et sans craindre la contradic- « tion, accuser l'Empire d'étourderie et d'impré- « voyance. »

« Je donne dans toute sa simplicité le récit du Prince Napoléon. Je n'y ajoute aucune réflexion. Je me borne à rappeler que le roi Victor-Emmanuel n'avait point de ces regrets rétrospectifs : placé, comme le fut un jour M. de Beust, en face de l'Empereur Guillaume, le loyal soldat lui dit carrément : « Sire, je dois avouer qu'en « 1870 j'ai été sur le point de déclarer la guerre à Votre « Majesté. »

Aux lignes qu'on vient de lire je dois ajouter

quelques détails que n'a pas" donnés H. Darimon.

En effet, après la mort de l'Empereur, le Prince Napoléon arriva à Ghislehurst dans le plus bref délai ; il fut reçu par l'Impératrice, qui enveloppait son chagrin et ses larmes de ténèbres telles qu'on entrait à tâtons dans la pièce où elle se tenait, guidé par sa voix, qui seule vous indiquait la direction qu'il fallait prendre. Cette même obscurité se reproduisit aux funérailles de son fils. C'est peut-être un usage espagnol.

Après quelques paroles échangées sur la mort si prompte de l'Empereur, que, peu d'heures auparavant, on croyait, au contraire, en pleine voie de guérison, l'Impératrice engagea le Prince à se rendre dans le cabinet de travail de Napoléon III et à établir une sorte d'inventaire des papiers qui s'y trouvaient.

Comme le Prince se défendait de cette pénible et longue besogne dans un pareil moment, l'Impératrice insista, lui disant qu'il fallait bien que quelqu'un se rendit compte de l'importance des papiers laissés par l'Empereur, et qu'il était naturel que ce fût lui, Prince Napoléon, qui s'en chargeât : mettant à part tout autre sentiment, il devait considérer comme de son devoir de faire cet inventaire tout de suite.

Le Prince se rendit à ces raisons, et, en arrivant dans le cabinet de l'Empereur, il fut frappé par la vue des scellés apposés avec profusion sur tous les meubles. Il fut frappé bien plus encore en voyant que ces scellés, qu'il supposait avoir été mis par une autorité judiciaire, un solliciter quelconque, étaient tout bonnement des cachets au sceau de M. Francheschini Pietri.

Naturellement sa première impression ne fut pas très bonne.

La revue des papiers commença, M. Francheschini Pietri brisant, devant le Prince, les cachets qu'il avait apposés lui-même.

A part quelques documents faisant exception, on n'avait encore trouvé dans la masse que des papiers insignifiants, lorsqu'on arriva au tiroir dans lequel le Prince avait vu l'Empereur serrer le traité autrichien.

Il ne contenait plus rien : quelques lettres d'officiers français demandant des secours, et c'était tout!

« — Il est inutile d'aller plus loin, dit le Prince. Je vois ce qu'il en est : je n'ai rien à faire ici. »

En effet, le Prince quitta Gbisleburst, et c'est à la suite de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait deviné, que, ne se sentant plus à même de défendre les intérêts du Prince Impérial comme iU'aurait voulu, il refusa, avant de partir, de se charger de sa tutelle.

Tout ceci connu un jour, surabondamment prouvé et démontré, formera le complément de l'histoire du second Empire.

Revenons maintenant à l'influence de ces événements sur la vie et la mort du Prince Impérial, et montrons comment la violation des papiers secrets de Napoléon III, violation qui révolta ajuste titre les sentiments d'honneur du comte Davilliers, a pu, en effet, être cause de la mort du pauvre Prince Impérial.

Qui nous dit que, dans la hâte de soustraire certaines pièces à l'examen du Prince Napoléon, dans la précipitation apportée à un pareil travail, déchirant des documents de droite et de gauche, on n'a pas, par inadvertance, fait disparaître le testament de l'Empereur, le vrai ?

Une telle façon d'agir autorise toutes les suppositions.

Qui pourra jamais croire, en effet, que l'Empereur,

qui aimait son fils plus que la vie, — car il ne s'est fait

opérer que pour recouvrer la santé et tenter de lui

reconquérir le trône, — n'ait pas pensé à prendre des

ions conformes aux intérêts alors actuels de

ce fils, et que le seul testament qu'on ait trouvé sous les scellés de M. Piétri fût celui-ci :

« Ceci est mon testament i :

« Je recommande mon fils aux grands corps de l'État, au peuple et à l'armée. L'Impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la régence, et mon fiJs montre des dispositions et un jugement qui le rendront digne de ses hautes destinées. Qu'il n'oublie jamais la devise : « Tout pour le peuple français ! » qu'il se pénètre des écrits du prisonnier de Sainte-Hélène, qu'il étudie les actes et la correspondance de l'Empereur; enfin qu'il se souvienne, quand les circonstances le permettront, que la cause des peuples est la cause de la France.

t Le pouvoir est un lourd fardeau, parce que Ton ne peut pas toujours faire le bien qu'on voudrait, et que vos contemporains vous rendent rarement justice : aussi faut-il, pour accomplir sa mission, avoir en soi la foi et la conscience de son devoir. Il faut penser que, du haut des cieux, ceux que vous avez aimés vous regardent et vous protègent : c'est l'âme de mon oncle qui m'a toujours inspiré et soutenu. Il en sera de même pour mon fils, car il sera toujours digne de son nom.

« Je laisse à l'Impératrice tout mon domaine privé; je désire qu'à la majorité de mon fils elle habite l'Elysée et Biarritz.

« J'espère que mon souvenir lui sera cher, et que, après ma mort, elle oubliera les chagrins que j'ai pu lui causer.

« Quant à mon fils, qu'il garde, Comme talisman, le cachet que je portais à ma montre et qui vient de ma mère. Qu'il conserve avec soin tout ce qui me vient de l'Empereur mon oncle, et qu'il soit persuadé que mon cœur et mon âme restent avec lui.

«Je ne parle pas de mes chers serviteurs : je suis convaincu que l'Impératrice et mon fils ne les abandonneront jamais.

1. Les versions qui ont été publiées du testament de l'Empereur sont généralement inexactes.

Voici le texte qui a été pris sur l'original déposé à la Cour des probates, à Londres, par le sollicitor de l'Impératrice.

« Je mourrai dans la religion catholique, apostolique et romaine, que mon fils honorera toujours par sa piété.

Napoléon.

« Fait, écrit et signé de ma main, au palais des Toileries, le 24 avril mil hait cent soixante-cinq.

« Napoléon. »

Est-il possible d'admettre un seul instant que l'Empereur n'ait pas fait un autre testament? que la guerre, les désastres de 1870, Sedan, Wilhelmshœhe, l'exil en Angleterre, l'opération où il allait risquer sa vie, n'aient pas modifié sa manière de voir, et qu'il n'ait pas agi en conséquence?

Déshériter en quelque sorte son enfant, en léguant tout son domaine privé à l'Impératrice, c'était tout naturel, lorsqu'il léguait en même temps à son fils un trône et 40 millions de liste civile ; mais le testament, bon en 1865, devenait exécrable en 1873, presque une farce funèbre. Il n'y avait plus de trône, plus de liste civile : il ne restait qu'un domaine privé, dont l'Impératrice allait entrer en possession, nullement disposée à s'en dessaisir.

Si l'Empereur avait jugé à propos de faire son testament avant de partir pour son excursion d'Afrique, dont le véritable motif était sa santé, comment peut-on supposer que, tout étant bouleversé dans son existence, — s'il n'avait pas fait un nouveau testament en partant pour la guerre de 1870, — il n'en avait pas fait un a fortiori en Angleterre, à la veille de cette opération qui lui faisait courir les chances d'un voyage d'où l'on ne revient pas? Gomment peut-on admettre enfin que l'Empereur ait voulu complètement déshériter son fils et le laisser ainsi à la discrétion de sa mère, lui qui, désireux de le soustraire à une influence qu'il pouvait considérer

^mme fâcheuse, avait poussé la prévoyance jusqu'à

désigner les demeures de l'Impératrice, — l'Elysée, Biarritz, — lorsque le jeune Prince monterait sur le trône.

L'avenir, j'ensuis convaincu, se chargera de résoudre ces questions en faveur de la logique et du bon sens.

Pour bien montrer quelle fut la situation faite au Prince Impérial par le testament de son père, je dois encore citer le comte de La Chapelle f :

Page 1