Le Spécial, }È décembre
de la part du Prince Napoléon furent rapetisses, tournés en ridicule ; il faut dire toutefois que le caractère indépendant, tranchant, du personnage se prêtait singulièrement à cette croisade entreprise contre sa dignité, voire même contre son honneur.
<c Gomme tout homme supérieur aurait agi en pareille circonstance, le Prince ne répondit que par le mépris aux injures qui lui étaient adressées : ce fut un tort assurément, et ce fut ainsi que des légendes absurdes, malhonnêtes, sur le Prince Napoléon finirent par s'enraciner dans l'esprit du public.
« Les hommes d'État du second Empire, aveuglés par leur ambition, ne comprirent pas qu'ils aliénaient maladroitement une des forces principales de la dynastie.
« Ceux qui ont suivi de près et sans parti pris les manifestations du Prince Napoléon, ceux qui se rappellent comment il a formulé ses idées, tant au point de vue de la politique intérieure qu'étrangère, doivent reconnaître qu'il s'est rarement trompé.
« Sincèrement démocrate, pénétré des principes qui seuls peuvent donner une raison d'être au gouvernement des Napoléon, il répudie ces prétentions erronées qui tendent à ériger en droit légitime et divin la monarchie napoléonienne.
« Il reconnaît que la volonté nationale a seule qualité pour se prononcer sur le gouvernement de la France, et qu'au suffrage universel appartient, sans partage, le droit de décider si la démocratie doit prendre la forme de République ou d'Empire.
« En diverses occasions, j'ai lu et étudié avec soin les écrits, les déclarations du Prince Napoléon, et, si j'avance aujourd'hui des idées sur lesquelles je ne puis pas avoir qualité pour me prononcer, c'est pour bien établir que
Prince Impérial, dont j'aurai à parler tout à l'heure,
était imbu de ces mêmes principes, puisés dans l'éducation libérale que l'Empereur lui avait donnée.
« Le testament du Prince Impérial m'a trop rappelé le souvenir de la manipulation des papiers de l'Empereur, pour m'ètre arrêté un seul instant aux conclusions qu'il pouvait contenir; j'ai connu trop intimement ce Prince pour avoir ajouté foi à certains détails, à certaines clauses, pour le moins extraordinaires.
« L'exil, le malheur, les coups terribles qui avaient frappé successivement la France et la famille Impériale avaient mûri avant l'âge le jeune Prince. Dépositaire de la politique de son père, des idées napoléoniennes, il appréciait tout avec sobriété et jugement. Il restait inflexible sur l'exécution du programme que l'Empereur lui avait tracé ; maïs la plupart du temps on ne tint aucun compte de ses idées, on se servit à son insu de l'autorité de son nom, et ce n'était pas sans amertune qu'il eut à me faire part, dans l'intimité, du rôle néfaste qu'on lui prêtait.
« — Jamais, me dit-il un jour, à propos d'alliances « électorales dans le parti conservateur, Napoléon III vv- « vantj la démocratie autoritaire n'aurait failli à son prince cipe en s'alliant aux partis rétrogrades de la monar- « chie. d
« C'était bien mon avis, et le Prince sanctionna le projet d'une brochure que je me proposais d'écrire à ce sujet et que je publiai, en effet, peu de temps après.
« Les chefs importantsdu parti impérialiste, érigés en mentors , furent la cause indirecte de bien des malheurs; obéissant à une haute influence, ils crurent qu'ils pouvaient en vain tenir en tutelle un jeune prince mûri avant l'âge, ardent dans ses convictions, brave jusqu'à la témérité, prompt à la décision.
«Tout fut mis en œuvre pour contrecarrer les moyens d'indépendance que le Prince pouvait avoir ;
on éloigna avec soin les amis les plus intimes de son père, on l'humilia par des besoins d'argent; et, lorsqu'il fat à même de recueillir l'héritage qui lui avait été laissé par la princesse Bacchiochi, on l'entraîna à Florence pour lui faire abandonner pour sept ans les revenus de cette fortune qui allait le rendre indépendant.
« On prit le prétexte mensonger de la pénurie de la situation, on allégua le mauvais état des propriétés, qui nécessitait, disait- on, des améliorations dont les ressources seraient prises sur les revenus qu'il allait abandonner.
« Loyal, généreux, incapable de pressentir un piège aussi grossier, le Prince donna sa signature, et ce ne fut que quelques jours plus tard, à mon arrivée à Florence, que je le mis au courant de l'intrigue qu'il avait malheureusement rendue irrémédiable.
« — Je sais, me dit le Prince avec émotion, ce que « vous avez été pour mon père dans le malheur, je sais « ce que vous serez toujours pour moi ; je vous consi- « dère comme mon meilleur ami, comme celui sur « lequel je dois le plus compter. Vous avez autour de « moi des ennemis : on guette vos visites, on suppute nos « entrevues, et je vois le moment prochain où je serai « forcé de vous voir en cachette. Veuillez garder le « secret sur l'incident que vous avez découvert : le de- « voir m'indique de ne pas me plaindre. »
« En dernier lieu, on en était arrivé à établir à Camden-Place un cordon impénétrable autour du Prince. Ses lettres étaient détournées, ses conversations avec ceux qui parvenaient à s'introduire auprès de lui, épiées, écoutées et interrompues brusquement par une certaine dame d'honneur de l'Impératrice, qui avait pour mission d'intervenir au moment psychologique où les avis, les conseils ou les nouvelles pouvaient influer sur l'esprit du Prince. Heureusement il était très tra-
vailleur, il se consolait philosophiquement de ces tracasseries, et paraissait résigné à la patience.
« Cependant il unit par s'insurger contre cet état de choses, et à plusieurs reprises il vint s'installer àLondres, où il lui fut donné de recevoir ses amis sans subir le contrôle odieux qu'il subissait à Camden-Place.
« Ce fut à cette époque que j'arrêtai avec lui quelques formules empruntées au programme de son illustre père, et, comme il leur donna sa sanction, il n'est pas sans intérêt de les répéter.
« Le Prince admettait le principe absolu de la démocratie en Empire ou en République. U reconnaissait que les deux démocraties ne pouvaient être représentées que par un seul, soit que ce représentant reçût le nom d'Empereur, soit qu'il reçût celui de Président de la République. En effet, ces deux systèmes de gouvernement, émanant du même principe, sont identiques; ils doivent représenter l'un et l'autre la volonté nationale exprimée par le suffrage universel ; ils sont le soutien des libertés conquises par les événements providentiels qui ont éclairé la fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième.
« Il était pénétré de ce souvenir historique que, après bien des excès, bien des erreurs, atténués .cependant pas de grandes gloires, les Français avaient compris que, pour assurer d'une manière solide et durable les conquêtes morales et sociales qu'ils venaient d'acquérir, il avait fallu recourir à un principe qui, tout en établissant l'hérédité dans la famille du nouveau monarque, offrit des garanties de liberté et consacrât les droits du peuple ; il savait que telle avait été l'origine de l'Empire, basé sur la démocratie et appuyant son autorité sur le principe de l'hérédité, mais avec la sanction du peuple.
« U ne cessait de répéter ces paroles de Napoléon III : « De la grande révolution française a jailli l'idée Napo-
« léonienne ; idée morale, progressive, civilisatrice, qui « a constitué la société française, en conciliant tout à la a fois Tordre et la liberté, les droits du peuple et les « principes d'autorité ».
« Cette idée trouve un élément de force et de stabi lité dans la démocratie dont elle émane, parce qu elle sait la discipliner. Elle ne suit ni la marche incertaine d'un parti, ni les passions de la foule : elle conduit par la raison.
« Planant au dessus des théories politiques, exempte de tout préjugé national, elle ne voit en France que des frères à réconcilier; elle ne procède pas par exclusion, mais par réconciliation; elle réunit la nation, ait lieu de la diviser.
« C'est à l'aide de ces principes que la dynastie des Napoléon est devenue la base d'un nouvel ordre social; c'est en combattant contre l'Europe coalisée que les Français, vainqueurs, ont forcé les gouvernements de tous les pays de reconnaître le principe de la souveraineté nationale, soit qu'il prenne la forme d'Empire, soit qu'il s'appelle République, car c'est toujours la démocratie, et la forme de gouvernement ne suit pas de lois constantes.
« C'était bien là la démocratie impériale définie par Napoléon III, acceptée par son héritier, qui m'adressa, en juin 1878, les paroles suivantes : « Dites bien à tout « le monde que je ne consentirai jamais à régner en « France avec un parti, et que je resterai en exil plutôt « que de faillir jamais aux principes de nationalité que * mon nom représente ».
« Au Prince Napoléon, qui, mieux que personne, a toujours su interpréter le principe de la démocratie autoritaire, revenaitdefaitledevoirdedirigerl'éducation politique du Prince Impérial: la volonté de l'Empereur p'était pas douteuse à cet égard. Le jour même des
funérailles, l'attitude prise par les chefs du parti envers le Prince Napoléon, la déférence obséquieuse dont on semblait l'accabler, démontrèrent clairement que la tutelle était reconnue, incontestable; mais il suffît de quelques heures, de quelques pourparlers clandestins, pour que, dès le lendemain de l'enterrement de Napoléon III, on arrachât brutalement au Prince Napoléon les droits qui lui étaient dévolus tant par sa situation que par les décrets qui régissaient la position respective de chaque membre delà famille Impériale.
« On capta l'esprit du Prince Impérial par les récits les plus calomnieux ; on représenta celui qui devait être son tuteur légitime comme l'ennemi de son père, comme son compétiteur futur au trône des Napoléon ; puis, pour les séparer à jamais, on inventa l'incident d'une élection en Corse pour faire renier publiquement la politique du Prince Napoléon.
« Hélas ! quelques années plus tard, le Prince Impérial s'était rendu compte des intrigues auxquelles on avait mêlé sa jeune expérience ; il s'en montrait affecté dans l'intimité, et cette tactique, ajoutée aux ennuis domestiques qu'on lui faisait subir, aux déboires dont il était abreuvé, amenèrent dans cette nature mâle, généreuse, mais indépendante, la terrible aventure du voyage au Zoulouland et la catastrophe qui frappa au cœur le parti bonapartiste.
« Les ambitieux, les égoïstes qui ont été la cause indirecte, mais certaine, de la mort du Prince Impérial ont été trop cruellement punis pour qu'il soit utile de s'appesantir aujourd'hui sur des responsabilités aussi redoutables ; et pourtant une fraction du parti bonapartiste n'a pas craint, malgré cette terrible épreuve, de courir à de nouvelles aventures : pour satisfaire quelques ambitions personnelles, on a eu le triste courage de mettre le fils en rébellion, en rivalité contre le pèro,
et de créer ainsi une division, on précédent déplorable qni a fait plus de mal à la démocratie autoritaire que les attaques les mieux combinées de ses ennemis.
« Et, en debors même de cette considération peu morale, les impérialistes dissidents semblent vouloir ignorer le principe dont ils émanent, qui seul leur donne une raison d'être : ils oublient que, si les Français voulaient jamais rétablir la monarchie de droit héréditaire absolu, leur candidat serait tout trouvé dans l'héritier des rois de France.
« Perdant de vue les premiers éléments de leur doctrine, ils ne se rendent pas compte qu'ils ne peuvent exister à l'état de prétendants qu'en vertu de leur pacte avec le peuple souverain, seul capable de décider si la France doit être gouvernée par la démocratie sous la forme de République, ou par la démocratie autoritaire sous la forme d'Empire. {Extrait de mes Notes inédites.)
« Comte de La Chapelle. »