‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 47 sur 90 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Majorité du Prince Impérial. — Pèlerinage à Chislehurst. — Discours. — Opinion de la Presse anglaise. — Rentrée à Woolwich. — Dîner à l'hôtel Saint-James. — La vigne de M. Bachon. — Anecdotes. — Succès mondains. — Voyage en Suède.

Le 16 mars 1874, le Prince Impérial atteignit sa majorité : ce fut le signal d'un pèlerinage à Chislehurst qui devait laisser bien loin les pèlerinages célèbres de Bel* grave-Square et de Twickenham.

L'état précaire de la France, appauvrie au point de n'avoir plus de travail pour ses ouvriers ; la progression continuelle des impôts, écrasant de plus en plus les agriculteurs ; le peu de confiance dans la durée de la République, gouvernée par des monarchistes, incapables de rétablir le régime de leur choix, mais l'usant à force de la présenter comme provisoire ; le manque d'autorité et de prestige du septennat; l'union des trois grandes puissances du Nord ; l'abandon de l'Italie se hâtant vers l'ingratitude, tout concourait à grouper dans une imposante manifestation ceux que préoccupait le salut de la patrie et qui ne le croyaient possible qu'en rétablissant le droit populaire duquel ils attendaient une restauration de la dynastie napoléonienne.

Près de huit mille pèlerins, malgré le mauvais temps, malgré les frais, les fatigues d'un voyage qui comprend une traversée et les petits inconvénients de la mer, se trouvèrent réunis comme par enchantement dans le parc de Gamden-Place, ayant à leur tète soixante-cinq des préfets révoqués le 4 septembre, des membres de l'Assemblée nationale et douze des anciens ministres de l'Empereur.

En leur présence, devant le Prince, devant l'Impératrice, et aussi devant l'Europe, le duc de Padoue s'attacha à bien préciser le caractère de cette démarche imposante, en disant que tous avaient voulu proclamer, devant le représentant d'une dynastie que la France a vue à sa tète pendant plus de trente ans, que la nation avait le droit de se donner un gouvernement elle-même, et que, malgré les agitations de la surface, la foi politique du peuple, pas aussi versatile ni aussi révolutionnaire qu'on le croit, était restée inébranlable. Il termina son discours en invitant celui auquel il s'adressait à se tenir prêt pour les desseins de la Providence.

Le Prince répondit :

Messieurs,

En vous réunissant ici aujourd'hui, vous avez obéi à un sentiment de fidélité envers le souvenir de l' Empereur, et c'est de quoi je veux d'abord vous remercier. La conscience publique a vengé des calomnies cette grande mémoire et voit l'Empereur sous ses traits véritables.

Vous qui venez de diverses contrées du pays, vous pouvez rendre ces témoignages : son règne n'a été qu'une constante sollicitude pour le bien de tous; sa dernière journée sur la terre de France a été une journée d'héroïsme et d'abnégation.

Votre présence autour de moi, les adresses qui me parviennent en grand nombre, attestent combien la France est inquiète de ses destinées futures. L'ordre est protégé par ,,A née du duc de Magenta, ancien compagnon des gloires et

des malheurs de mon père ; sa loyauté nous est un sûr garant qu'il ne laissera pas exposé aux surprises des partis le dépôt qu'il a reçu. Mais l'ordre matériel n'est pas la sécurité.

L'avenir demeure inconnu, les intérêts s'en effrayent, les passions peuvent en abuser.

De là est né le sentiment dont vous m'apportez l'écho, celui qui entraîne l'opinion avec une puissance irrésistible vers nn recours direct à la nation pour jeter les fondements d'un gouvernement définitif. Le plébiscite c'est le salut et c'est le droit, la force rendue au pouvoir et l'ère des longues sécurités rouverte au pays; c'est un grand parti national, sans vainqueurs ni vaincus, s'élevant au-dessus de tous pour les réconcilier.

La France librement consultée, jettera-t-elle les yeux sur le fils de Napoléon III? Cette pensée éveille en moi moins d'orgueil que de défiance de mes forces. L'Empereur m'a appris de quel poids pèse l'autorité souveraine même sur de viriles épaules, et combien sont nécessaires, pour accomplir une si haute mission, la foi en soi-même et le sentiment du devoir.

C'est cette foi qui me donnera ce qui manque à ma jeunesse. Uni à ma mère par la plus tendre et la plus reconnaissante affection, je travaillerai sans relâche à devancer le progrès des années. Quand l'heure sera venue, si un autre gouvernement réunit les suffrages du plus grand nombre, je m'inclinerai avec respect devant la décision du pays. Si le nom des Napoléon sort pour la huitième fois des urnes populaires, je suis prêt à accepter la responsabilité que m'imposerait le vote de la nation.

Telle est ma pensée : je vous remercie d'avoir parcouru une longue route pour venir en recueillir l'expression.

Reportez aux absents mon souvenir, à la France les vœux de l'un de ses enfants : mon courage et ma vie lui appartiennent.

Que Dieu veille sur elle, et lui rende ses prospérités et sagrandeurl

Ce discours causa un grand trouble dans le monde officiel et môme un certain désordre dans le gouverne-

ment ; quelques gens des partis avancés l'accueillirent par de grossières injures.

Les journaux anglais l'apprécièrent comme un événement de haute importance, et le Times, après avoir constaté que le parti bonapartiste s'était constitué d'une manière solennelle à Gamden-Place, ne craignit pas d'ajouter :

L'héritier des Bonapartes a donc à son service un gouvernement complet; il tient le second Empire dans ses mains, n'attendant que l'occasion de le transformer en un troisième. Le second Empire a été renversé par l'invasion prussienne et les menées révolutionnaires des républicains, mais son organisation demeure intacte.

... A Paris, on parle plus que jamais de l'Empire et du Prince Impérial; on revient sans cesse sur le même sujet, comme s'il n'y avait pas d'autre perspective politique. Audelà, il n'y a qu'ombre et chaos.

Il est à peine besoin de parler de l'enthousiasme des Français présents dans le parc de Gamden-Place pendant que le Prince prononçait son discours. Beaucoup de braves campagnards ne comprirent pas comment, après l'avoir entendu, ils pouvaient s'en retourner dans leur pays en laissant le fils de Napoléon III sur la terre étrangère.

On rêva alors pour le maréchal de Mac-Mahon le rôle de Monk. Monk ne parut pas : lesZoulous se montrèrent à sa place.

M. Emile Ollivier a dit avec raison 1 :

« Après la mort de l'Empereur, la régence de la minorité reprit la politique de la régence de la guerre. Le jour de la majorité du Prince Impérial, elle réunit solennellement à Londres les anciens ministres et les an-

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