et 1889, par Emile Ollivier, pp
ciens serviteurs de l'Empire et, devant cette assistance d'élite, le Prince Impérial, au lieu de renouveler la protestation de son père contre le 4 septembre et contre la déchéance de Bordeaux, y adhéra implicitement. Il aurait dû dire : « Le plébiscite est la forme nécessaire « du pouvoir constituant. Or, il est d'éternelle raison « qu'uneobligations'éteintpar les moyens mêmes qui lui « ont donné naissance, quibuscumque modis obligamur « iisdem in contrarium actis liberamur. Par conséquent, « tant qu'un plébiscite n'aura pas abrogé le plébiscite « du 8 mai, il demeure dans sa force et constitue le droit « politique de la nation. L'Empereur s* étant déclaré res- « ponsable, je consens à ce qu'un plébiscite pose la ques- « tion de responsabilité née de la guerre. Jusque-là, hé- « ritier plébiscité de mon père, je me déclare le seul .. « représentant du peuple, le souverain légitime. »
Mais ce fier langage parut périlleux, et le Prince dut une fois de plus se conformer à la manière de penser de M. Rouher.
Prédestination étrange I les conseillers qui avaient poussé ce jeune homme de dix-huit ans à revendiquer une couronne impériale délibérèrent, la manifestation terminée, pour savoir si le Prince retournerait à Woôlwich, où il avait encore dix mois à rester pour épuiser le programme d'études de cette académie • .
Les uns pensaient que la qualité d'étudiant dans une école spéciale ne s'accordait guère avec cette majorité qu'on venait de reconnaître et de proclamer si haut. Ils craignaient que le préjugé populaire ne se refusât à considérer comme réellement émancipé un jeune Prince que l'on retenait encore sur les bancs, qui avait des maîtres, qui subissait une discipline. Gomment lui faire admettre qu'on pût à la fois briguer un diplôme • et un trône?
En le voyant dans cette position, les adversaires de
l'Empire, encore puissants et nombreux, ne diraient-ils pas que celui que Ton offrait à la France pour la relever et réparer les fautes commises n'était qu'un jeune adolescent, un écolier?
Et ils reconnaissaient qu'il était urgent de lui composer une maison militaire et de remplacer les petits camarades par des aides de camp et des officiers d'ordonnance.
Les autres, l'Impératrice et son fils en tète, objectaient qu'il ne fallait pas tant se préoccuper des préjugés et des apparences; qu'il importait surtout que l'héritier de Napoléon III se mtt en état de bien apprendre ce qu'il faut qu'un souverain connaisse pour justifier la confiance qu'une nation place en lui. Dans l'école deWoolwich, le Princeavait des mattresqui, — adjuvante Filon, — le pouvaient élever à la hauteur de sa destinée. Monseigneur se plaisait beaucoup dans cet établissement ; il y avait obtenu des succès récents qui lui en rendaient le séjour de plus en plus agréable. En y restant encore dix mois, il en sortirait avec le brevet d'officier, — un Napoléon officier anglais ! — ou avec la couronne d'Empereur, selon que d'ici là le Septennat aurait bien ou mal rempli sa mission.
Ce fut l'uniforme anglais que les zagaies des Zoulôus percèrent, et la couronne impériale sombra dans la catastrophe.
A sa sortie de cette école la pénurie d'argent dans laquelle se trouvait le Prince Impérial était telle, grâce à sa mère, qu'il évitait d'accepter des parties de plaisir où il savait qu'il n'était pas à môme de payer son écot.
C'était une gêne et une souffrance de tous les instants. Il refusait également, dans ce pays où le droit d'aînesse n'est pas un vain mot, et où les personnes que son rang l'appelait à fréquenter étaient toutes à la tête de grandes fortunes, nombre d'invitations à la cam-
pagne, ne pouvant laisser, au départ, aux mains du butler qui, selon l'usage anglais, la distribue à la domesticité, une somme convenable, que les visiteurs proportionnent généralement à leur rang. Deux exemples, entre mille, feront comprendre ces souffrances journalières.
Le comte Schouvalow avait fait différentes politesses au Prince, qui avait cru devoir, à son tour, inviter le comte à dîner à l'hôtel Saint-James, au coin de PiccaT dilly et Berkeley-Street ; il avait également prié le général Fleury, pensant ne pouvoir mieux faire afin d'être agréable au comte Schouvalow.
Peu d'instants avant de.se mettre à table, le général Fleury arriva, accompagné de M.Arthur Meyer, aujouiv d'hui directeur du Gaulois, et qui, à cette époque, il y treize ou quatorze ans, était un tout jeune homme.
Le général Fleury dit au Prince :
— M. Arthur Meyer était chez moi, Monseigneur, lorsque j'ai dû partir pour venir vous trouyer. Je me suis permis de vous l'am ener. Vous le connaissez, et j'ai pensé qu'en m' excusant d'avoir pris cette liberté, vous voudriez bien faire à M. Arthur Meyer, pour lequel j'ai de l'amitié, l'honneur de l'accueillir à votre table. M. Meyer hésitait à accepter l'invitation que je me suis permis de lui faire en votre nom, mais il a cédé lorsque je lui ai dit que ce dîner serait pour lui un souvenir charmant et précieux.
— Vous avez, comme toujours, fort bien fait, mon général, et je vous remercie.
On ajouta un couvert, et l'on se mit à table.
Le dîner n'offrit rien de particulier. La conversation roula sur des sujets bien différents et fut fort intéressante.
Après le café, les cigares, les liqueurs et cette sensasation de bien-être expansif et bienveillant qui suit or-
StO LE PRINCE IMPÉRIAL.
dinairement les bons repas, que Ton prolonge volontiers on certain temps, le Prince s'éclipsa pour solder l'addition.
Soit que le rang des hôtes ait fait augmenter d'une façon tout intempestive les chiffres de cette addition, soit qu'on convive inattendu ait porté la dépense au delà des prévisions du Prince, il s'en fallut d'une trentaine de schellings qu'il pût la payer.
. Un maître d'hôtel vint alors prévenir discrètement le général Fleury que le Prince le demandait.
Et ce fut la bourse du général qui fit l'appoint.
Une autre fois, M. Bachon, écuyer du Prince, était allé lui présenter ses respectueux hommages à Chislehurst. Naturellement, avec un écuyer il faut parler chevaux, et M. Bachon, voyant dans l'écurie la monture du Prince Impérial, ne put s'empêcher de dire :
— Mais il est impossible, Monseigneur, que votre Altesse continue à monter cette bête-là. Je comprends que vous refusiez les chassesà courre. Laissez-moi faire, rapportez-vous en à mon .respectueux et profond attachement : je vous trouverai un cheval qui sera digne de son cavalier.
A quelques jours de là, M. Bachon, qui avait couru tout Londres, revint à Ghislehurst; il avait trouvé ce qu'il cherchait, une bête superbe, sûre et pour une somme des plus modiques : six mille francs; c'était donné.
Mais le Prince, loin de partager l'enthousiasme de son écuyer et fidèle ami, lui dit :
— Six mille francs! c'est pour rien, dites-vous. Je suis tout disposé à le croire, mais c'est encore trop pour moi. Je fie les ai pas.
— Qu'à celane tienne, Monseigneur: si vous vouleztûen
me le permettre, je vais les demander à l'Impératrice.
Ici changement complet d'attitude du Prince et dé-
fense expresse de demander quoi que ce soit à l'Impératrice. Conversation intime . entre le Prince et son écuyer, terminée par les larmes de celui-ci, qui croit devoir dire au fils de Napoléon III :
— Si les choses sont ainsi, Monseigneur, je m'explique bien des points que je ne comprenais pas. Je ne suis pas riche, mais Je possède une petite vigne que je vais vendre. Il ne sera pas dit que Votre Altesse continue à monter un pareil cheval, dont les jambes sont perdues et qui met sa vie en péril.
Remerciements touchants du Prince, défense de toucher à la vigne et de rien changer à l'état des choses.
J'ai dit que je citerais deux exemples entre mille : il me serait facile, en effet, d'en citer davantage. Ceux-ci me paraissent assez concluants pour me dispenser des autres.
Cette gêne d'argent, cette misère relative dans laquelle était continuellement le Prince, l'Impératrice la connaissait fort bien ; mais elle désirait, elle voulait que les choses fussent ainsi.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, disait l'Impératrice, demande-le moi, et tu l'auras immédiatement.
Mais le Prince, qui s'était naturellement adressé à sa mère tant qu'il avait été un enfant, n'était plus d'âge à subir cette tutelle aussi maladroite qu'illégale. Sa fierté et ses sentiments de respectueuse déférence envers sa mère lui faisaient tout accepter sans se plaindre.
L'Impératrice ne pouvait concevoir que l'enfant fût devenu un homme, et la femme dont les hasards Me la fortune avaient à plusieurs reprises fait une Régente de Fiance ne pouvait s%décider à s'eflacer devant le fils si longtemps sous sa dépendance, mais qui, depuis la mort de l'Empereur, était devenu le chef de la famille.
L'Impératrice, tout le monde sait cela, n'était pas née sur les marches d'un trône ; aucune tradition sucée
arec le lait ne pouvait la contraindre à respecter an principe et un pouvoir dont le hasard et ses beaux yeux l'avaient seuls mise en possession.
D'un autre côté, je l'ai déjà dit, elle subissait l'influence de M. Rouher, qui, s'il avait été le Vice-Empereur sous Napoléon III,* se croyait véritablement, depuis sa mort, l'oracle et le Richelieu du parti*; mais le Prince Impérial était un tout autre homme que Louis XIII.
Rouher répétait sans cesse à l'Impératrice, avec un sentiment qu'il puisait dans sa nature d'Auvergnat :
— Si le Prince a besoin d'argent, qu'il vous en demande !
Et l'Impératrice répétait à son tour la phrase à son fils.
Mais on a vu que le jeune prince était trop fier pour agir de la sorte.
Pendant que nous en sommes aux anecdotes, je crois que le lecteur ne sera pas fâché d'en trouver ici deux autres qui achèveront de lui donner une idée du caractère du Prince Impérial.
Un jour qu'il s'habillait chezDumont, le coiffeur qu'il avait à Londres et que celui-ci attendait respectueusement le moment de le servir, il lui montra une blessure qu'il avait à la hanche :
— Dumont, dit-il, savez- vous ce que c'est que çà ?
— Ma foi, non, Monseigneur.
— Eh bien! c'est une blessure que j'ai reçue en duel.
— Oui, en duel I
— Et avec qui ?
— Voilà i Un jour, aux Tuileries, — j'avais quatorze ans, — nous nous sommés pris de querelle Espinasse et moi. C'était sérieux. Je lui ai dit : « Ce n'est pas tout : il faut laver cela dans le sang 1 » Nous nous sommes renfermés dans un salon ; nous avons tiré l'épée, et voilà
— en montrant la blessure — comment le duel s'est terminé !
Une autre fois, le môme Dumont raconte au Prince qu'une dame désire avpir une mèche de ses cheveux, et lui demande la permission d'en ramasser une à son intention.
— Est-elle jolie?
— Oui, monseigneur.
— Est-elle jeune ?
— Non, monseigneur : elle a soixante ans.
— Alors donne-la lui.
On a beaucoup parlé de la grande sympathie qui existait entre le Prince Impérial et une fille de la Reine d'Angleterre.
Que cette sympathie existât, cela n'est pas douteux; mais que les deux jeunes gens se fussent secrètement fiancés, comme le bruit en a couru, c'est une question qu'il ne nous appartient pas d'examiner.
Toujours est-il que la Reine Isabelle avait longtemps caressé le projet d'une union entre le fils de Napoléon III et sa fille l'infante Maria del Pilar. Elle ne s'en cachait pas, en parlait ouvertement et souvent.
A deux mois de distance, la mort est allée chercher, aux deux bouts du monde, ces deux enfants que la Reine Isabelle, dans sa pensée, destinait l'un à l'autre.
La société de Londres entourait le Prince Impérial de tous les hommages. .
Dès qu'il y f>arut, c'était à qui, dans ce monde où les conventions sociales ont tant d'empire, tiendrait à honneur de lui être présenté. Le Prince de Galles s'était fait son parrain, et il était fier de son [filleul. Tous les lords, toutes les grandes dames, tous les étrangers de distinction de passage à Londres recherchaient un mot, une étreinte, et nous 'pourrions citer les représentants
de grands noms de France qui, se trouvant dans un club, sont venus avec une courtoise déférence solliciter l'honneur d'être introduits auprès de lui. Il avait d'ailleurs au suprême degré l'art de se conduire dans le monde et de régner dans un salon sans affectation et sans pose.
A Rome, à son passage dans cette ville, il y avait un double écueil à éviter : déplaire au Vatican en paraissant trop rechercher le Quirinal, déplaire au Quirinal en faisant le contraire. En quittant Rome, le Prince, par sa bonne grâce, avait conquis le Quirinal et le Vatican.
Au mois de juillet 1878, le Prince Impérial se rendait en Suéde, sur l'invitation de Sa Majesté le roi Oscar. Il était accompagné de M. le comte Murât et de son secrétaire M. Francheschini Pietri.
Le comte Murât, le sympathique député du Lot, n'avait eu depuis 1870 l'occasion d'approcher le Prince que de loin en loin, dans de rapides voyages en Angleterre et dans des cérémonies un peu spéciales où le Prince s'esseyait à son rôle officiel, quand, en 1878, il demanda au comte, avec l'agrément de l'Impératrice, de l'accompagner en Suède, où il allait se rendre, je viens de le dire, sur l'invitation du roi Oscar.
Ce choix était le plus grand hommage que le Prince Impérial pouvait rendre au caractère plein de dignité et de droiture de celui qu'il voulait s'adjoindre en qualité d'ami et de compagnon de voyage.
C'est pendant ces quelques semaines, qui ne préçé- * dèrent que de six mois la catastrophe dû 1 er juin 1879, qu'il fut donné au comte Murât de voir le Prince de plus près et de subir le charme incomparable qu'il exerçait autour de lui.
Il avait alors vingt-deux ans. C'était à la fois un adolescent et un homme fait, mélange singulier d'épanouissement et de maturité, de spontanéité et de réflexion,
de vif enjouement et de gravité précoce. Esprit chercheur et avide de s'instruire, il abordait hardiment tous les sujets avec ceux dont il espérait tirer quelque lumière, et il étonnait toujours ses interlocuteurs par la variété de ses connaissances et l'originalité de ses impressions.
Il avait certainement beaucoup lu, beaucoup retenu et beaucoup pensé. Il était d'un courage, d'une audace poussés jusqu'à la témérité, et comme hanté du besoin de les affirmer. Ses sentiments religieux étaient solides et profonds. La courtoisie, la grâce, l'aimable humeur, étaient le fond même de son caractère.
Combien un pareil portrait, que nous tenons du comte Murât lui-même, ne fait-il pas regretter que tant de brillantes qualités se soient éteintes six mois après I
Ce fut donc au commencement de juillet 1878 que le Prince partit pour la Suède. Il devait s'arrêter à Copenhague pour saluer la famille royale. Il y reçut, tant de la cour que de la population, un accueil bien fait pour pénétrer son cœur de Français et de Napoléon. Le Prince y séjourna trois jours, occupant ses journées à visiter les habitations royales, les musées, les établissements militaires. Il passait ses soirées près du Roi et du Prince royal avec la Reine et les Princesses.
Il emporta de sa visite le plus reconnaissant souvenir.
De Copenhague le Prince se dirigea vers la Suède, où il devait être l'hôte du Roi pendant cinq semaines environ. Il habita d'abord le château royal de Drottningholm, dont le Roi et le Prince Royal, qui y demeuraient .avec lui, s'ingénièrent à l'envi, et plus affectueusement que je ne saurais le peindre, à lui rendre le séjour attrayant. Des visites, comme à Copenhague, aux arsenaux, aux musées ethnographiques et autres, remplissaient les journées qui n'étaient pas réservées à quelques excursions intéressantes autour de Stockholm, jusqu'au mo-
ment où le Prince entreprit, de compagnie avec le Prince Royal, une excursion en Norwège, dans le Titemarken, qui a tant de ressemblance avec l'Oberland, en Suisse, et où le Prince bénéficia de la pittoresque et chaleureuse réception faite à l'héritier de la couronne, qui y apparaissait pour la première fois.
Peu après l'arrivée en Norwège de la Reine, que les soins de sa santé avaient retenue jusqu'alors en Allemagne, et à laquelle le Prince alla faire sa cour dans une résidence voisine de Christiania, au bord de la mer, il prit congé de Leurs Majestés et de la famille royale. Il tenait à se trouver le 15 août à Arenenberg, près de l'Impératrice.
Il repassa par Copenhague, où l'accueillit, à la cour et dans la ville, la même sympathie qu'à son premier séjour.
Le comte Murât suivit le Prince jusqu'au terme de son voyage, sur le lac de Constance, et le quitta, hélas I pour ne plus le revoir.