‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 50 sur 90 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Un manuscrit du Prince Impérial. — Départ pour le Zoulouland décidé. — Vaines supplications. — Lettre à M. Rouher . — M. Eugène Loudun. — Touchante manifestation. — Lettre au curé de Sainte-Mary de Chislehurst. — Adieux du Prince. — Embarquement. — Arrivée à Natal. — Détails sur la traversée. — A Natal,

Je voudrais pouvoir donner ici deux documents qui me semblent avoir une importance tout exceptionnelle : l'un est un projet de constitution élaboré par le Prince Impérial, en collaboration avecM* r de Bonne chose ; mais sa longueur m'arrête, et je ne puis qu'engager le lecteur à en prendre connaissance dans le Journal de Dix ans, par Fidus.

L'autre est la copie d'un manuscrit, de la main du Prince, dans lequel il juge la politique de son père.

Le voici :

Copie [d'un manuscrit écrit de la main du Prince Impérial, le 13 septembre 1878, au château d'Arenenberg.

Une des erreurs que commettent le plus généralement les partisans de l'Empire désireux d'expliquer les causes de sa chute, c'est d'attribuer aux réformes libérales de 1870 la raison d'être des événements douloureux qui se passèrent dans le courant de cette année.

Cette croyance n'est pas seulement fausse, mais dangereuse. Ce n'est pas seulement par respect de la vérité historique, mais par prévoyance politique qu'il faut la combattre.

En rapportant à un acte politique dont on ne veut pas reconnaître la nécessité la cause des malheurs de la patrie, on ne mesure pas sa profondeur, et on s'expose à retomber dans le cercle vicieux où nous tournons depuis trois quarts de siècle, montrant des abîmes et pas d'issues.

La transformation que l'Empereur a opérée dans la. Constitution Impériale est due à son initiative propre, en tant qu'il a choisi le moment d'octroyer des libertés ; mais il ne les a données que pour ne les voir pas arracher à lui ou à son fils*

Le grand essor de l'industrie et du commerce ouvrit, pendant le second Empire, des débouchés à l'activité nationale, et la détourna dans une certaine mesure des préoccupations politiques. Mais, chez une nation qui n'a pas de colonies en voie de formation ou d'agrandissement, qui se sent fière du rôle européen qu'elle doit maintenir, sous peine de déroger, ses préoccupations ne sont jamais éteintes, et elles grandissent à mesure que le temps qui passe efface le souvenir des discordes civiles et aide les partis à se reconstituer. L'amour de l'ingérence dans les affaires publiques laisse, il est vrai, la masse agricole indifférente; elle ne voit l'État que dans la commune. Mais, à côté de la population des campagnes, les ouvriers et les carrières libérales, les gros bourgeois et les grands propriétaires, tout ce qui lit un journal et qui n'est pas casé dans l'administration aime la politique et s'y adonne !

La Constitution de 1852 le leur défendait : elle refoulait des aspirations qui, n'ayant pas d'issue, éclatèrent un jour après avoir dormi quinze ans.

Le mouvement d'opinion qui s'empara des classes urbaines était-il de nature à contrarier le gouvernement ?

L'Empire, étayé du suffrage universel, dont il conduisait les masses, ne pouvait-il pas résister à la minorité qui lui disputait une, part de son pouvoir? Non.

Un gouvernement démocratique s'appuie sur le peuple, gouverne pour lui, mais ne peut exercer le pouvoir que par une élite. Si le milieu où la nécessité, autant que le bon sens,

le forte à chercher ses agents et ses auxiliaires lui devient hostile, il ne peut exercer le pouvoir, et tombe.

Eh bien ! dans les dernières années de l'Empire, les classes sociales où le gouvernement devait chercher ses députés, ses magistrats, ses officiers, ses conseillers et ses employés de toute sorte, étaient devenues libérales. Pouvait-il rester autoritaire, servi par des libéraux? Il eût pu, faisant face à la tempête, grouper autour de lui les fidèles, maintenir par la force brutale toutes les parcelles de son pouvoir. D'autoritaire il serait devenu despotique, et l'Empire aurait duré jusqu'à ce que les masses échappent à son action morale. Son point d'appui disparaissait. Il eût croulé pour toujours.

Quelle n'eut pas été la force des partis ligués contre le pouvoir si l'Empire eût persévéré dans la résolution de rester après vingt ans de calme ce qu'il était au lendemain des troubles civils? L'influence de l'orgueil et de l'intelligence l'aurait emporté sur la pression préfectorale. Tout le pays eût quitté l'Empereur.

Lorsqu'un gouvernement rencontre trop de difficultés sur sa route, il commet fatalement des fautes ; il est condamné à mal gouverner. Poussé par les attaques de ses adversaires, il subordonne tout à un intérêt politique, et il. néglige l'instruction publique, l'administration, les intérêts économiques, pour soigner les élections ; il manque à ses devoirs, le pays s'en aperçoit, et sévit.

Napoléon III avait le sentiment de sa mission envers la France. Il voulait lui léguer des institutions capables de durer après lui ; il comprenait qu'on ne remplace pas un organisme politique par un mécanisme politique, et la puissance absolue n'était pour lui qu'un moyen de fonder en France un État libre digne de la nation. A

Aussi est-il oiseux de lui reprocher d'avoir abandonné un système de gouvernement qui n'était pour lui qu'un moyen, et non un but.

On doit regretter qu'il n'ait pas profité des dix années où sa puissance morale était incontestée, où la politique était morte, les partis abattus, pour jeter les bases d'institutions civiles et militaires qui eussent été le fond d'une Constitution

nouvelle. Le mal social dont souffre le pays eût été éloigné par de puissants remèdes. Il n'eût^ plus été condamné à vivre sous l'autorité absolue d'un homme ou d'une Chambre. Gela n'a pas été fait, et reste à faire.

En 4866, lorsque l'Empereur voulut réorganiser l'armée, il rencontra un obstacle insurmontable : la volonté d'une Chambre de candidats officiels conduits par la pression de l'opinion publique. L'armée resta telle quelle en 1870 : elle fut battue. Aux jours de la défaite, le pouvoir exécutif, privé de soutiens, assailli par trois partis, tomba sans résistance. Nos revers militaires et notre chute ne sont pas imputables aux réformes libérales, qui ne dataient que de dix-huit mois : leurs causes sont plus lointaines et plus profondes.

De 1832 à 1870 on n'avait pour ainsi dire rien modifié de notre organisation militaire.

Tandis qu'en Prusse tout un corps de gens d'élite se demandaient chaque jour ce que l'on pouvait faire pour rendre la Prusse militaire plus forte, en France cette préoccupation n'exista nulle part, et tous les rouages militaires faits pour la guerre se transformaient, sous la pression d'une bureaucratie toute puissante, de façon à ne plus s'adapter qu'à la paix. Ceci explique tous les vices de nos organisations et de nos services, la lenteur de notre mobilisation, la confusion de notre administration, l'ahurissement de notre état-major, l'insuffisance de nos officiers. Mais, plus encore, la cause morale de nos défaites c'est la disparition de l'esprit militaire, de l'amour de la patrie. En 1793, il n'y avait pas d'organisation militaire existante en état d'armer le pays contre toute l'Europe; en 1814, l'Empereur eut tout à créer pour mettre le pays en état de défense ; mais à ces deux époques la France suppléa à ce qui manquait par son énergie et son activité. En 1870, il n'en fut pas de môme : le développement de la richesse matérielle avait amolli les mœurs françaises, et aucune institution, civile ou militaire, n'avait porté remède au mal, qui n'a fait que grandir depuis nos désastres. •

Lorsque les vrais amis du Prince apprirent sa détermination de partir pour* le Zoulouland, ils accueillirent

cette nouvelle avec un profond sentiment de stupeur. Quelques-uns éprouvaient le pressentiment que ce voyage lui serait fatal.

M. Rouher, qui depuis la mort, de l'Empereur avait fait à peu près du Prince ce qu'il avait voulu, vit cette fois, avec découragement et regret, toutes ses combinaisons politiques se briser contre la manifestation d'une volontë inébranlable, à laquelle il était loin de s'attendre.

M. Rouher avait été trop loin. C'était pour le bien de la cause, je veux le croire ; mais le Prince était excédé d'humiliations et de souffrances, et, sentant qu'il ne pouvait rien faire sans se placer sur un terrain qu'on ne savait que trop qu'il ne voudrait jamais aborder, il voulut une fois pour toutes briser les liens qui l'enchaînaient et le paralysaient. Et, en partant, s'il ne dégageait pas sa situation politique et financière, il dégageait au moins sa personne.

M. Rouher faillit se mettre à genoux pour le supplier de renoncer à son projet : rien n'y fit. Le Prince répétait sans cesse : « J'ai demandé une faveur à la Reine, qui me l'aaccordée : je ne reviendrai point sur ce fait accompli».

Le général Fleury, dont les mémoires attendent pour paraître que l'Impératrice ait quitté ce monde, nous dira, lui aussi, quelles furent les causes de ce funeste départ, les supplications et les prières qu'il adressa en vain au Prince.

Tous ceux à qui son amitié avait créé des droits vinrent joindre leurs prières à celles des chefs dirigeants du parti ; mais tout fut inutile.

Et le Prince Impérial adressait, le 25 février 1879, la lettre suivante à M. Rouher :

Mon cher monsieur Rouher,

Je vais quitter l'Europe, et mon absence peut se prolonger Iques mois. J'ai trop d'amis fidèles en France pour qull

me soit possible de garder le silence sur les motifs de mon départ. Depuis huit ans, j'ai été l'hôte de l'Angleterre; j'ai complété mon éducation dans une de ses écoles militaires, et, à plusieurs reprises, j'ai resserré les liens qui m'unissaient à l'armée anglaise en participant aux grandes manœuvres qu'elle a exécutées. La guerre que l'Angleterre soutient depuis plus d'un an au cap de Bonne-Espérance vient de prendre un caractère de gravité qu'elle n'avait point eu jusqu'à présent : j'ai désiré en suivre les opérations, et je m'embarque dans deux jours. En France, où, grâce à Dieu, l'esprit de parti n'a pas tué l'esprit militaire, on comprendra que je n'ai pas voulu rester étranger aux fatigues et aux dangers de ces troupes où je compte tant de camarades. Le temps que je consacrerai à assister à cette lutte de la civilisation contre la barbarie ne sera pas perdu pour moi.

De loin comme de près, ma pensée se portera constamment vers la France. Je suivrai avec intérêt et sans inquiétude les phases graduelles qu'elle traversera, car je suis certain que Dieu la protège!

Pendant mon absence, les partisans de la cause impériale resteront unis et confiants, et continueront à donner au pays le spectacle d'un parti qui, fidèle à ses doctrines, reste toujours animé des sentiments du plus ardent patriotisme.

Recevez, mon cher monsieur Rouher, l'assurance de ma

sincère amitié.

Napoléon.

Camden-Place (Chislehurst), 25 février 1879.

L'impression produite par cette lettre ne fut pas partout la même.

Si les uns blâmaient un départ dont ils ne pouvaient s'expliquer les causes, les autres, au contraire, faisant généralement partie des humbles, des ouvriers, du peuple, parlaient de cette lettre avec enthousiasme, et pensaient, comme M. Eugène Loudun, qui dit alors à M. Tristan Lambert 1 : « Cette résolution est bien digne d'un jeune

homme ardent et généreux comme lui ! Voulez-vous donc qu'il reste inactif et immobile? Il est à l'âge où Ton ose, où Ton hasarde. C'est ce qu'a fait son père, son oacle. LTéloignement va le grandir. On parlera de lui ; on s'inquiétera de ce qu'il devient. S'il meurt, ce sera une belle mort; s'il revient, il reviendra Empereur ! »

Et M. Loudun donnait ensuite à M. Tristan Lambert lecture d'une lettre qu'il venait de recevoir du Prince Impérial :

— Lesdernièreslignes,disait-il, n'expliquent-elles pas sa résolution? « Il n'y a* rien à faire en ce moment. Quoi de plus grand que d'aller gagner de la gloire I »

Enfin M. Loudun ajoute une chose absolument vraie, car nous avons connu un grand nombre de ceux auxquels il fait allusion :

« Plusieurs personnes, des jeunes gens, des hommes âgés même, voulaient partir, suivre le Prince, s'engager dans l'armée anglaise.

« On ignorait — qui l'eût pensé ? qui s'en serait jamais douté? — qu'il ne lui avait pas été permis de se faire accompagner; qu'on lui avait accordé départir, mais seul t sans un Français pour combattre près de lui, le secourir ou mourir en le défendant. »

On s'est demandé pendant longtemps de qui pouvait venir cette prohibition : était-ce de l'Impératrice ? étaitce du gouvernement anglais ?

M. Pierre de Lano, dans le G au bis du 15 février 1890, se charge de répondre :

« Lorsque le Prince Impérial partit pour le Zoulouland, il y eut autour de lui une manifestation touchante. Quarante jeunes gens français, au nombre desquels MM. Blanc etle comte Laurent de Labédoyère, s'offrirent à l'accompagner et à lui constituer une garde d'honneur.

« De funestes pressentiments agitaient ces jeunes

cœurs, et ils voulaient mourir avec le Prince si la mort était là-bas. Mais ces courages, mais ces volontés, mais cette explosion de sentiments généreux furent stériles : l'Impératrice, en effet, ne les accepta pas.

« — Non, dit-elle : personne ne doit accompagner mon fils. Il revêt l'habit du soldat : il fera «ainsi [que tous les soldats. Il sera sur les champs de bataille au môme titre que les autres, protégé également, mais point davantage.

« On s'inclina, malheureusement, devant ce désir, qui était un ordre. On sait le reste. »

La veille du départ du Prince Impérial deChislehurst*, il fit réunir dans la galerie toute sa maison, tous ses domestiques, et il leur dit que, devant partir pour un voyage lointain et périlleux, il avait voulu auparavant leur dire à tous adieu, les remercier des services qu'ils lui avaient rendus, et leur serrer la main. Il fit alors le tour du cercle ; il prit et serra la main de tous ces domestiques, qui pleuraient. Lui, il était gai au contraire, animé, et la scène en était encore plus émouvante.

Puis il écrivit au curé de Sainte-Mary :

Monsieur le curé, je tiens à ne pas vous laisser croire que la préoccupation de mon départ et le soin des détails m'ont fait oublier mes devoirs de chrétien. Demain je me présenterai à sept heures et demie, pour me confesser et communier une dernière fois dans cette église de Chislehurst où je désire que mon corps soit déposé si je viens à mourir, etc.

Napoléon.

Le jour du départ était arrivé : le Prince quittait Gamden pour se rendre à Southampton. Au moment de son embarquement se passa un fait assez touchant.

L'ordre fut donné de hisser ledrapeau tricolore au grand mât, honneur que l'on réserve habituellement aux souverains régnants. Ce fut le dernier témoignage de respect

qu'il reçut en Europe ; mais, comme rien ne se fait en Angleterre sans les ordres exprès du Gouvernement, on se demande comment faire concorder cet excès d'honneur avec F abandon dans lequel il a été laissé au Cap ?

Le Prince Impérial s'embarquait donc à Southampton pour le cap de Bopne-Espérance, colonie dont l'Angleterre avait dépossédé son grand-père lorsqu'il était roi de Hollande; et c'est sous l'uniforme anglais qu'il allait combattre et réduire à l'obéissance envers l'Angleterre ce petit pays de Zoulous dont la liberté et le bonheur avaient été confiés jadis à l'un des siens !

« Such is fate », — « tel est le sort », s'écrie avec une satisfaction mal contenue un auteur anglais en narrant le fait.

Le Prince arriva à Natal, pays qui, comme on le sait, fut découvert par Vasco de Gama en 1497, jour de la Nativité du Christ ; d'où cette dénomination de Natal {Natalis).

Voici en quel termes le Natal-Mercury annonçait son arrivée :

9 avril.

« Un grand nombre de personnes s'étaient rendues promptement sur le Wharf, aussitôt que l'arrivée du Danube fut connue, afin d'assister au débarquement de l'illustre Prince qui a si galamment pris du service comme volontaire pour la campagne contrôles Zoulous.

« Le bateau remorqueur, V Union, s'était dirigé vers le Danube, ayant à son bord le capitaine Baynton, représentant de Y Union Company. Il revenait à cinq heures trente minutes avec le Prince, les passagers et les dépêches. Le Prince, placé au milieu du vaisseau, entre les capitaines Baynton et Draper, fut bientôt reconnu. Son Altesse portait l'uniforme de l'artillerie royale. Il rendit avec grâce et dignité les saluts des personnes qui étaient sur le quai.

« Le major Gossett, attaché à l'état-major de lord Ghelmsford, le colonel Bellair et le capitaine Bradshaw, commandant le Shah, furent les premiers à lui souhaiter la bienvenue, lorsqu'il débarqua au milieu des acclamations chaleureuses de la foule des spectateurs. Le Père Sabon fut un des premiers à se porter au-devant du Prince, et parmi les habitants de la ville qui demandaient à lui être présentés de suite étaient l'archidiacre Lloyd, MM. Grant et Churchill.

« Comme le Prince est arrivé ici comme simple particulier, il n'y avait aucune raison pour lui offrir une réception officielle; mais la manifestation si marquée des sentiments populaires pour lui souhaiter la bienvenue a dû lui être d'autant plus agréable qu'elle était toute spontanée et de bon cœur. Tous les vaisseaux dans le port avaient hissé leurs couleurs ; les phares et les mâts de signaux étaient également pavoises.

. « Le drapeau français avait été arboré pour faire honneur au fils de l'Empereur des Français. Le Prince serra la main de ceux qui l'approchèrent avec la plus grande affabilité; il exprima ses remerciements pour la réception amicale qui lui était faite. Il monta ensuite dans la voiture du capitaine Baynton, dont il est l'hôte dans sa résidence de Saint-Àndrew's street.

« On sait que, depuis lors, une dépêche du Times a ap- , porté la nouvelle que le Prince Impérial avait été attaché à l'état-major de lord Chelmsford. »

Une des premières lettres arrivées de Natal relatait également l'arrivée du Prince :

«Durban-Natal (Afrique méridionale), 14 avril 79 i .

(( Peut-être vos lecteurs trouveront-ils quelque (intérêt

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