Lettre adressée au journal le Gaulois
à une relation exacte de ce qu'a fait le Prince Impérial Louis-Napoléon depuis le jour où il s'est embarqué à* Southampton, à bord du Danube y jusqu'à son arrivée parmi les rudes colons de Natal. Disons tout d'abord que la présence du Prince sur ces rivages n'a provoqué aucun enthousiasme extraordinaire. Il n'a pas manqué de gens pour se demander quelle est au fond la signification de cette visite. S'agissait-il simplement d'une recherche d'ovations? Cette explication ne parait pas absolument admissible. Toujours est-il qu'il n'y avait que trois cents voyageurs à bord du vaisseau, et que maintenant il se trouve pour le moins un millier de gens dans la colonie qui prétendent avoir fait le voyage avec Louis-Napoléon. C'est vers la fin de ce voyage qu'on a donné k bord du Danube un lunch au Champagne, ce qui a procuré au Prince l'occasion de faire un speech.
« Son Altesse, comme se plaisent à l'appeler quelquesuns des journaux de la colonie, a offert une coupe d'argent au capitaine, qui, soit dit en passant, est un très joyeux compagnon, et, en lui remettant ce souvenir, il a prononcé ces paroles, qui ont été comme de l'huile versée sur les blessures des malheureux habitants du Gap :
« Je suis sûr d'exprimer les sentiments de tous ceux « qui sont ici présents en disant que nous aurions pu « souhaiter que ce voyage eût duré beaucoup pluslong-
<( temps, si nous n'avions été anxieux de nous trouvera
« la tête des troupes pour prendre part aux opérations et « aideràsauver quelques-uns de nos camarades d'une sice tuation pleine de périls » . Le lunch a été, en somme, un succès personnel pour le Prince, et, grâce à l'aimable, mais trompeuse intervention du vin mousseux, l'étoile de l'impérialisme a eu un regain d'éclat.
« Toutefois le Prince n'a pas congédié le capitaine sans ajouter quelque chose à son speech. Il lui a remis une lettre de sa main, où se trouvait le passage suivant :
a Si tout le monde, avait comme moi, la bonne force tune de voyager à bord d'un vaisseau commandé « comme Test le Danube, on ne s'inquiéterait point de « rester quatre semaines entre le ciel et l'eau ».
« Le Prince a passé la ligne sans avoir été malade.
« Quelques vaisseaux dans le port avaient arboré le pavillon français, et sur le quai de débarquement, pour faire accueil à Louis-Napoléon, il y avait un petit groupe de notabilités de la localité empressées à jouer le rôle d'hôtes auprès d'un visiteur de distinction.
« La palme est échue au capitaine Baynton, agent de « Y Union steam shipping Company », gentleman hautement respecté et estimé, qui possède la résidence la plus confortable peut-être de la ville, et dans tous les cas beaucoup plus agréable à habiter que l'hôtel délabré du gouvernement colonial.
« Au débarquement, les reporters de journaux étaient frappés de l'aisance et de la grâce avec lesquelles le Prince s'inclinait et rendait les saluts. Cependant il était indisposé, chose toute naturelle d'ailleurs en abordant sur la terre ferme : aussi alla-t-il se coucher. Le lendemain ou le surlendemain, accompagné par une ordonnance militaire anglaise, il se montra à cheval dans les rues; mais il n'eut pas à se plaindre du trop vif empressement du public. Il n'y eut point d'attroupements, point de cris sur son passage, et sa promenade se serait terminée sans incident, s'il ne s'était arrêté devant une maison de banque. Quelques individus s'étaient assemblés à la porte de l'établissement, et, quand il sortit et sauta en selle, il fut salué parles cris de « Vive le Prince ! Vive la France ! »
« Il y a eu, dans la société d'ici, quelque excitation à propos de Louis-Napoléon.
« Plus d'une maison se demande si le sort propice lui rés erve l'honneur de recevoir le Prince et d'admirer des
manières qui font l'objet fie toutes les conversations.
« Ceux qui lui ont été présentés disent qu'il donne la main avec une grâce charmante, et' que son maintien est d'une séduction irrésistible. Les cœurs des belles de la colonie palpitent d'émotion lorsqu'elles s'habillent pour les « gwdens parties », car elles ont toutes l'espoir d'y rencontrer l'Altesse.
« Vaine illusion ! le Prince ne joue pas au croquet.
« Sans le vouloir, Louis-Napoléon a été la cause d'un plaisant incident à une forte « ail free corne » . Les minutes s'écoulaient : le Prince ne paraissait point à la porte où il était attendu. A la fin, raide et souriant, entre un officier de marine qui, depuis nombre d'années, a dit adieu à la jeunesse. Un murmure circule dans l'assemblée : « C'est lui ! Qu'il est noble ! Quel grand air 1 — Il me semblait qu'il était plus jeune ! » Et il ne s'est trouvé personne pour découvrir ce faux Smerdis.
<c Enfin le moment était venu où les deux batteries que l'Angleterre avait envoyées devaient être transportées à trois milles dans l'intérieur du pays.
« C'est dans une jolie vallée couverte que le camp avait été établi. Le Prince occupait une tente séparée, et il avait trois domestiques à son service. Au bout de deux ou trois jours, il parut un peu fatigué, et un matin la tente impériale disparut. Le fait est que Son Altesse était atteinte d'une légère fièvre, et qu'elle avait été obligée de s'aliter. Dans ma prochaine lettre j'aurai soin de vous donner de ses nouvelles. »