CHAPITRE XIX
Ordres tardifs du gouvernement anglais. — Lettre d'un frère de lord Chelmsford. — Les domestiques du Prince. — Un cheval fatidique. — Nouvelle de la mort. — Dépêches télégraphiques. — Séance de la Chambre des Communes. — Le duc de Cambridge à la Chambre des Lords. — Ses lettres. — Lord Beaconsûeld.
Une lettre adressée de Durban, 17 avril, au Daily lelegraph, donnait les nouvelles suivantes de la santé du Prince Impérial :
« La santé du Prince Impérial a donné quelques inquiétudes, et il a été souffrant pendant quelques jours; mais le fait qu'il est maintenant parti pour les lignes avancées parle suffisamment en faveur de sa convalescence. »
Quelles furent les informations secrètes qui parvinrent au gouvernement britannique ? quelles furent les causes de l'inquiétude qui s'empara tout à coup des autorités gouvernementales? On l'ignore. La sollicitude du gouvernement anglais n'aurait pas dû se porter sur la santé du Prince, qui, à ce moment, était fort bonne, mais sur l'influence que pouvait avoir sur sa vie le milieu dans lequel il se trouvait. Il ressort clairement des lignes qu'on va lire, empruntées au National et publiées au moment où le Prince tombait sous les zagaies des
Zoulous, que le gouvernement anglais a dû envoyer des ordres qui sonl arrivés trop tard :
« Notre correspondant de Londres nous affirme que le gouvernement anglais a donné à Sir Garnet Wolséley, qui part pour Natal, Tordre de provoquer, dès son arrivée, une consultation de la part des autorités médicales, afin de savoir s'il ne convient pas de faire immédiatement embarquer pour l'Europe l'ex-Prince Impérial, sur Tétat de santé duquel le Conseil de l'amirauté a reçu les renseignements les plus alarmants.
« [1 parait que l'héritier de Napoléon III est atteint, depuis son arrivée à Natal, d'une fièvre intense et qui ne fait que s'accroître. L'ex-Prince Impérial remplissant volontairement les fonctions d'aide dans l' état-major du général Ghelmsford, le gouvernement anglais ne croit pas devoir prendre la responsabilité des suites que pourrait avoir pour ce jeune homme un plus long séjour dans un pays dont le climat semble devoir lui être promptement funeste. »
La lettre que je vais maintenant reproduire est d'un des frères de lord Ghelmsford ; elle prouve, puisqu'elle fut publiée à Londres le 23 mai 1879, qu'on savait à cette époque que l'indisposition du Prince n'avait été que momentanée.
Je le répète, quelles ont donc été les raisons qui ont pu motiver les inquiétudes du gouvernement britannique dans les premiers jours de juin ?
Lettre d'un des frères de lord Chelmsford.
Londres, 23 mai 1879.
Je serai charmé de vous envoyer tous les détails que je puis recevoir sur le Prince Impérial. Mon frère me donnera des nouvelles du Prince dans ses lettres. Jusqu'à présent, nous savons seulement qu'au commencement il a souffert d'une légère attaque de fièvre ; mais il s'est rétabli. Mon frèrei'a
attaché à son état-major; il a l'intention de le traiter comme tout autre aide de camp, étant sûr que c'est ce que le Prince désire et préfère. Je découpe l'extrait suivant d'un journal de la colonie :
<c Dimanche nous ayons eu le plaisir de souhaiter la bienvenue, à Durban, au général lord Ghelmsford et à son étatmajor, arrivés par train spécial de la Basse-Tugela (the Lower- Tugela), via Zaccharine, à six heures quarante-cinq minutes. Auprès de lui se trouvaient : le colonel Ercalock, secrétaire militaire; lecommodore Richards et le lieutenant Milne. Une très grande foule a salué le général à Ja station. Sa popularité, dans la colonie, est égalée seulement par celle de sir Bartle Frère. La foule a vraiment bien mérité sa réputation d'humeur changeante. Kambula et Ginghilovo semblent avoir effacé le souvenir d'Isandula et d'Intoihbi. Notre chef n'est
plus responsable ni de l'un ni de l'autre.
« Parmi le brillant groupe d'état-major venu pour recevoir le commandant en chef, la figure la moins notable n'était pas celle du Prince Impérial de France, dont le visage, gai et intelligent, était éclairé pendant qu'il causait avec sir John Bisset, par la joie anticipée d'une campagne avec nos, troupes.
« Nous recevons de trèsbonnes nouvelles de lord.Ghelmsford, qui commence a se remettre de l'abattement (dépression) où l'avait plongé l'échec d'Isandula.
« L'Impératrice Eugénie vient d'écrire une lettre charmante à lady Ghelmsford.
« L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :
« Capetown, 8 mai.
« Le mouvement en avant des troupes anglaises sur le territoire des Zoulous a commencé depuis plusieurs jours.
« Le général Ghelmsford, qui commande cette expédition en personne, parti d'Utrecht, se dirige vers Kambula.
« Lorsque ce point aura été atteint, le colonel Wood, à la tête d'une seconde colonne, envahira à son tour le pays ennemi.
« On signale un grand nombre de malades au camp d'Inyezana. »
Le Prince était arrivé à Natal avec un valet de chambre et deux grooms. Le valet de chambre s'appelait Uhlmann ; c'était un Français, bien que son nom fût allemand. Quant aux grooms palefreniers, l'un s'appelait J. Lomas; l'autre, J. Brown : tous deux étaient Anglais et avaient été engagés à Londres par le Prince, peu avant son départ. Lomas lui avait môme été recommandé par un général anglais. •
Arrivé au Gap, le Prince avait été obligé d'acheter trois chevaux, ce qu'il fit, ens'adressantaudépôt militaire. Un des chevaux qu'il amenait d'Angleterre était mort peu de jours après son débarquement, et les deux autres avaient été rendus impropres au service à la suite d'accidents subis pendant la traversée.
Lomas servait plutôt d'ordonnance que de groom, quoiqu'il s'occupât aussi des chevaux ; mais c'était Brown qui était le véritable groom palefrenier.
Un peu maquignon comme tous les Anglais de sa catégorie, il aida le Prince dans le choix de ses montures, et l'on acheta deux juments, l'une baie, l'autre noisette, plus un cheval gris, âgé de sept ans, aussi tranquille qu'un agneau et sans aucun vice. C'est ce cheval que le Prince montait le jour de sa mort; il se nommait Fate, — Le Destin. — L'animal était du reste peu enclin à s'échapper de son cavalier, si ce n'est dans le cas où, d'autres chevaux se trouvant avec lui et prenant tout à coup le galop, il les aurait suivis, cédant à l'instinct naturel.
Les premiers temps de son séjour au Cap, le Prince fut souvent indisposé par la violente transition du froid de la nuit succédant à la grande chaleur du jour. Il avait contracté une petite fièvre bénigne, qui ne l'empêchait pas d'aller et de venir. Encore cette fièvre disparut-elle bientôt, laissant recouvrer au Prince toute sa force de résistance et sa vigueur.
Brown a raconté, à son retour en Angleterre, qu'il avait fait avec son mattre de longues courses à cheval, une entre autres de plus de cinquante milles en une journée. Une autre fois, paraît-il, le Prince resta sur sa selle vingt-sept heures sur trente, c'est-à-dire jusqu'au moment où finissait son service.
Brown, comme tous les gens du commun, était surtout émerveillé par les actes de force et d'adresse ; il n'en revenait pas de voir le Prince se mettre en selle par la seule force des poignets et des jarrets, sans s'aider de l'étrier, et cela, son cheval étant en marche. Aussi considérait-on généralement le Prince, dans l'armée anglaise, comme un cavalier accompli.
Le samedi 21 juin 1 879, *une seconde édition du journal V Estafette répandait dans tout Paris, vers trois heures de l'après-midi, la nouvelle de la mort du Prince Impérial. Il avait été tué le 1 er juin, dans une reconnaissance. Dieu avait voulu pousser cet infortuné Prince vers la terre funeste d'Afrique, et que la première partie de la légende impériale se répétât avec une lugubre et terrible servilité : — Napoléon I er et le duc de Reichstadt, — Napoléon III et le Prince Impérial.
Les deux Empereurs étaient morts tous deux sur le sol anglais, et leurs fils, loin de France, créant, par leur mort, deux problèmes que l'histoire aura bien de la peine à résoudre : le poison pour le premier, la trahison pour le second '.
1. Le comte Horace de Viel-Castel dit dans ses Mémoires, t. II, p. 130 : « Hier soir, à Saint-Cloud, me disait le comte Tascher, on ne s'est couché qu'à minuit chez l'Impératrice, parce qu'il y a eu discussion très animée entre elle et Tascher à propos de la mort du duc de Reichstadt. L'Impératrice soutenait qu'il avait été empoisonné par les Autrichiens. Le comte Tascher lui répondait que l'honnêteté autrichienne repoussait cette accusation. »
Je passe sous silence toutes les dépêches pins ou moins bien informées qui inondèrent alors la presse parisienne, et me borne à reproduire les suivantes, qui contenaient à peu près la vérité :
Londres, 20 juin, minait 40; reçae à Paria à 2 h. 20 N du matin.
Une grande émotion règne dans les couloirs de la Chambre des Communes.
Le bruit court qu'un membre du Parlement a reçu un télégramme du Cap annonçant que le Prince Louis-Napoléon aurait été tué.
Londres, 20 juin, 1 h. 20 matin ; arrivée à 2>h. 45.
La nouvelle de la mort du Prince Louis-Napoléon est officiellement confirmée ; son corps a été retrouvé. Lord Sidney est allé à Chislehurst faire part de cette nouvelle à l'ex-Impératrice Eugénie.
Le Cap, 3 juin (voie Madère).
Le Prince Louis-Napoléon est mort.
Le Prince, accompagné de plusieurs officiers, quitta le camp du général Wood le 1 er juin pour effectuer une reconnaissance. Le Prince et les officiers descendirent de cheval dans un champ de blé, non loin du fleuve Hyotoyosi.
Des Zoulous arrivèrent en rampant, et tuèrent avec leurs zagaies le Prince et deux soldats. Les trois corps ont été retrouvés.
Le Prince revenait d'une autre reconnaissance faite sous le commandement du colonel Bulter. Cette reconnaissance avait duré trois jours, pendant lesquels on n'avait rencontré aucun ennemi .
Le corps du Prince a été retrouvé à Donga, à 300 mètres du kraal. Il était percé de dix-sept coups de zagaie : il n'avait été atteint par aucune halle; les vêtements du Prince avaient été volés.
Le corps sera envoyé en Angleterre, accompagné d'une escorte.
Londres, 20 juin.
Le Standard publie une dépêche contenant des détails sur la mort du Prince Louis-Napoléon. Cette dépêche dit que le détachement envoyé en reconnaissance se reposait depuis une heure, lorsque le lieutenant Carey et le Prince aperçurent des Zoulous dans un champ de maïs. Ils sellèrent aussitôt leurs chevaux, mais les Zoulous firent une décharge de mousqueterie et s'élancèrent ensuite sur eux. Le Prince saisit apparemment une courroie de la selle qui se déchira dans sa main, et le fit tomber en arrière. Le Prince a reçu dix-sept coups de zagaie, dont un a traversé l'œil gauche.
Londres, 20 juin, 2 h. 15 soir.
Les anciens camarades du Prince Louis-Napoléon à l'école de Woolwich ont exprimé le désir qu'à l'enterrement du Prince, qui .aura lieu à Chislehurst, il y eut un cérémonial militaire.
Itelesi Hill, 2 juin.
Au point du jour, une patrouille de cavalerie sous le commandement du général Marshall est partie a la recherche du Prince Impérial, et a exploré les kraals jusqu'à une distance v de 10 milles. Le corps du Prince a été retrouvé dans les hautes herbes à Donga, à 300 yards d'un kraal. Il ne présentait aucune trace de balles, mais le devant du corps portait dix-sept coups de zagaîes.
Les vêtements avaient été emportés. Autour du cou il avait une chaîne avec un médaillon. Un brancard fut formé au moyen de lances, et le cadavre fut porté par Marshall, Drury, Lame, le major Stewtar et des officiers du 17 e lanciers, jusqu'à la rencontre de l'ambulance, qui Ta ramené ici avec une escorte. Dans l'après-midi, il y a eu une parade funèbre.
Un profond chagrin règne dans toute la colonne.
La dépouille mortelle part, avec une escorte, pour être rapportée en Angleterre.
Le Daily-Telegraph a reçu de son côté les informations que voici :
Capetovn, $ juin (ria Madère, jeudi soir).
La nouvelle de la mort du Prince Louis-Napoléon a jeté un voile de tristesse sur la ville. Aujourd'hui tous les drapeaux dans la ville et les docks flottent à mi-mâts, en mémoire de la valeur personnelle de Son Altesse Impériale.
Le corps du Prince a été retrouvé atteint de blessures de zagaîes.*
Le Danube, à bord duquel est arrivé le Prince, est an bassin, et le chagrin à bord est profond. On pense que les fêtes préparées à l'occasion du retour de sir Bartle Frère ne pourront être ajournées parce que le Prince n'occupait aucune positio n officielle. •
J'interromps la reproduction des dépêches anglaises, qui ont mis le lecteur suffisamment au courant de ce qui s'était passé au Zoulouland. Puis je désire le laisser réfléchir sur la dernière phrase de cette dernière dépêche.
En effet, la mort du Prince Impérial, d'un Napoléon, du petit-neveu de l'homme de génie que les Anglais ont fait mourir à Sainte-Hélène, ne devait pas, dans leur pensée, interrompre des fêtes anglaises. *
Le Prince n'occupait pas une position officielle. Quelle jolie raison, et comme elle s'adresse bien à l'esprit et au cœur! On verra pourtant, dans la suite, qu'il était mort pendant un service commandé. Et nous nous efforcerons de prouver que l'Angleterre n'a pas été aussi peinée de la mort du fils de Napoléon III qu'humiliée de faire constater au monde entier la lâcheté d'un officier an glais. Tout dans l'attitude de l'Angleterre, depuis l'abandon et la mort de ce malheureux enfant jusqu'au jour de ses funérailles, n'a que trop prouvé que, si l'Angleterre s'est refusée à élever un monument à la mémoire
du Prince Impérial dans la cathédrale de Westminster, c'est parce que ce monument devait rappeler un souvenir à la fois trop triste et trop humiliant pour l'orgueil britannique.
Voici en quels termes fut annoncée à la Chambre des communes d'Angleterre la fatale nouvelle de la mort du Prince Louis-Napoléon :
« M. Bennett-Stanford et M. Puleston se lèvent, à deux heures moins vingt-cinq minutes, pour demander si, en présence de la grande anxiété qui règne, le gouvernement voudra donner des informations sur la triste nouvelle qu'il a 'reçue de l'Afrique méridionale.
« Le colonel Stanley, ministre de la guerre. — Je me lève avec un sentiment de profond regret, qui, j'en suis certain, sera partagé par toute la Chambre, pour lire un télégramme que je viens de recevoir du général lord Ghelmsford, et qui est arrivé aujourd'hui par la voie de Madère. Il est daté du camp, à sept milles au-delà de la rivière du Sang, montagne de Keletzi, le 2 juin, et est ainsi conçu :
« Le Prince Impérial, agissant en vertu d'ordres du « quartier-maître général adjoint, est parti en recon- « naissance le 1 er juin, a poussé à cheval jusqu'au lieu a de campement le 2 juin, accompagné par le lieute- <( tenant Carey du 98 e régiment, six hommes de troupe « blancs et un Zoulou ami. Toute 1§. troupe fit halte et « descendit de selle à dix milles environ du camp. Juste « au moment où le Prince donnait l'ordre de remonter « à cheval, une décharge fut tirée au milieu des hautes « herbes entourant les kraals. Le Prince Impérial avec « deux soldats manquaient, et le lieutenant Carey parce vint à s'enfuir et à atteindre le camp à la nuit.
« Les témoignages recueillis prouvent qu'il ne peut « y avoir de doute que le Prince ait été tué.
« Le 17* lanciers et les ambulances partent mainte- « nant à la recherche du corps. J'expédie cet avis immé- « diatement, dans l'espoir de ne pas manquer le courci rier. Je ne savais pas que le Prince eût été chargé de a cette mission. »
« J'ai la pénible satisfaction d'ajouter qu'un télégramme postérieur a été reçu depuis par mon très honorable ami le secrétaire d'État aux colonies, annonçant que le corps du Prince a été retrouvé. Je pense qu'il n'est guère nécessaire que j'exprime dans cette Chambre les sentiments de profond regret qui, j'en suis certain, sont ceux de nous tous, sans distinction de parti (bruyants cris de : Écoutez! écoutez!), à la pensée qu'un jeune homme dont nous sommes fiers de savoir qu'il a acquis une partie au moins de son éducation militaire dans notre propre Académie militaire, et qui nous était uni par les liens de camaraderie les plus tendres, s'est vaillamment et volontairement offert pour rejoindre ses anciens camarades à l'heure des difficultés et du danger, et ait rencontré le sort qui, bien que pleinement digne d'un soldat, t nous en a prématurément séparés. (Acclamations sympathiques de toutes les parties de la Chambre.)
« Nous devons tous éprouver la sympathie la plus profonde pour cette gracieuse dame (cris unanimes de : Écoutez! écoutez!), qui a ainsi été privée de l'unique soutien sur lequel elle pouvait se reposer dans l'avenir. »
A la Chambre des lords, le duc de Cambridge, parlant de la mort du Prince Louis, dit :
« Je suis sûr qu'il n'existe qu'un sentiment unanime de sympathie à l'égard de l'Impératrice Eugénie, cette mère illustre qui a tout perdu, et qu'un sentiment non moins unanime de respect pour la valeur d'un jeune Prince qui a trouvé si malheureusement une fin aussi ^ématurée. »
Le duc de Cambridge poursuit sa déclaration en disant : « Puisqu'il existe des incertitudes au sujet des circonstances dans lesquelles le Prince Louis est allé dans le sud de l'Afrique, il serait déplorable de laisser subsister un seul doute un seul moment. Je ne fais donc que remplir mon devoir en lisant les deux lettres particulières emportées par le Prince pour lui servir d'introduction auprès de sir Bartle Frère et de lord Chelmsford, lettres écrites par nous à la date du 25 février dernier :
« Mon cher lord Chelmsford,
« Cette lettre vous sera présentée par le Prince Impé- « ri al, qui va en Afrique pour son propre compte, pour « voir, autant que cela se peut, la campaghe prochaine « contre les Zoulous. Le Prince est très désireux d'aller « en Afrique. Il a manifesté le désir d'être enrôlé dans « notre armée ; mais le gouvernement a considéré « comme impossible de satisfaire à ce désir.
« Toutefois le gouvernement m'autorise à vous « écrire, à vous et à sir Bartle Frère, pour vous prier de <( lui témoigner de la bienveillance et de lui prêter assi- « stance pour qu'il puisse suivre, autant que cela sera « possible, les colonnes d'expédition.
« J'espère que yous le ferez. C'est un excellent jeune « homme, f>lein d'esprit et de courage, et comptant « beaucoup de vieux amis parmi les cadets de l'artille- « rie. Il ne trouvera sans doute aucune difficulté à « faire son chemin. Si vous pouvez lui venir en aide de « toute autre manière, veuillez le faire.
« Ma seule crainte est qu'il soit trop courageux. « Je suis, etc. »
Faisons immédiatement remarquer combien cette lettre est peu claire et témoigne d'embarras de la part
de celui qui récrit. Le gouvernement anglais n'a pas voulu enrôler le Prince dans son armée, et le duc dç Cambridge, général en chef, espère, ne doute pas môme qu'il ne trouvera aucune difficulté à faire son chemin .
La lettre adressée à M. Bartle Frère est à peu près conçue dans les mêmes termes.
Toutefois, elle fait davantage ressortir ce point, que le Prince va en Afrique comme simple spectateur.
Après la lecture de ces deux lettres, le duc de Cambridge ajoute :
« Chacun verra, par ces lettres, que rien n'a été fait par les autorités pour mettre le jeune Prince dans la position difficile dans laquelle il s'est malheureusement trouvé. »
Le duc der Cambridge aurait été plus près de la vérité en disant que tout, au contraire, avait été /ait par les autorités qu'il innocente pour que le jeune Prince se trouvât dans une position difficile et y restât. Il est déjà acquis pour nous que le jeune Louis-Napoléon agissait en vertu d'ordres du quartier-maître général adjoint. D'autres preuves ne tarderont pas à venir se grouper autour de celle-là. Le duc de Cambridge ajoute :
« Nous déplorons tous vivement cette mort, et je suis sûr qu'il n'y a personne à la Chambre, personne dans le pays, et la Reine la première, qui ne déplore profondément et vivement un pareil événement. »
Le duc, en terminant, renouvelle à l'Impératrice et à toute la famille Impériale l'expression de sa sympathie.
LordBeaconsfield ditalors;« Jesuissûrquela Chambre a entendu avec un grand intérêt la lecture des lettres adressées à sir Bartle Frère et à lord Chelmsford par le duc de Cambridge. Bien que ces deux lettres aient trait à. un événement des plus déplorables, je suis sûr aussi
que vous partagez tous le regret universel exprimé par la nation, lorsqu'elle a reçu la nouvelle de la mort d'un jeune Prince étranger désireux de servir sous le pavillon de la Reine dans un pays lointain, et dont la vie a été sacrifiée si cruellement, je dois le dire, sacrifiée sans aucune nécessité. (Approbation.)
« Le Prince, continue lord Beaconsfield, avait '.vécu depuis longtemps en Angleterre. Il avait reçu une éducation militaire qui lui aurait permis, j'en suis sûr, de montrer à l'occasion le courage héréditaire de la nation vaillante dont il était un des membres.
« Le Prince Louis avait reçu son éducation militaire dans nos écoles, et il y a laissé une renommée de bravoure, de probité, d'habileté, de vertu, ainsi que le souvenir de beaucoup de qualités affectueuses. (Approbation.)
« Il est impossible, dit encore lord Beaconsfield, dans un moment pareil, de ne pas reporter sa pensée sur une personne que la fin prématurée du jeune Prince intéresse plus profondément que toute autre. En pareille circonstance , je sais que toute consolation est inutile, impossible. Mais il peut venir un temps où la sympathie d'un peuple brave et grand pourrait être appréciée d'une mère désolée. (Approbation.) »
Lord Granville pensa qu'il devait, dans une si triste occurence, d'ajouter un mot aux paroles émues que la Chambre venait d'entendre :
« La Chambre doit être heureuse d'avoir entendu le duc de Cambridge faire l'éloge des qualités et du caractère du jeune Prince. Toutefois, ajouta-t-il, je dois dire que, jusqu'à ce que des explications ultérieures aient été données, je partage parfaitement le regret exprimé par lord Beaconsfield ; je dois de plus espérer que des raisons seront données au sujet des
circonstances qui ont eu des conséquences aussi funestes.
« Je puis seulement ajouter, en dehors de tout sentiment politique, que la sympathie de tout le pays s'étend non seulement au Pçince, mais encore à son auguste mère, accablée par un malheur et une affliction presque sans exemple. (Applaudissements.) »
La séance est levée.