‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 53 sur 90 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'Impératrice apprend la mort de son fils. — A Paris, chei M. Rouher. — Un article du Gaulois. — Douleur de M. Rouher. — Souvenirs. — Prévisions. — Ignorance feinte. — Le prince Jérôme. — Un profond politique. —L'Impératrice et le prince Napoléon. — Les vrais sentiments du Prince Impérial.

Si lord Sidney fut chargé par la Reine d'annoncer à l'Impératrice la mort de son fils, ce fut, de fait, le duc de Bassano qui remplit cette pénible mission 1 .

Le vendredi matin, une lettre pressée avait été apportée du chemin de fer au nom de M. Pietri : un de ses amis, ignorant son absence, la lui avait adressée.

L'Impératrice reçut cette lettre on ne sait .encore par quel concours de circonstances. Devinant, par cet instinct des malheurs qui vont vous frapper, qu'il y avait sous cette enveloppe fermée quelque chose de grave, elle l'ouvrit.

Elle eut alors un premier coup violent; mais son esprit ne put encore soupçonner l'affreuse réalité.

Quelques instants après arrivait lord Sidney. Le duc

1. Quelques personnes ont prétendu que c'est monsignor Goddard qui, avec une délicatesse de ménagements infinis, apprit à la pauvre veuve qu'elle n'avait plus d'enfant.

de Bassano le reçut et lui demanda de lui laisser accomplir sa mission à sa place : il lui semblait qu'il saurait apporter mieux qu'un étranger des ménagements aux premiers coups de cette horrible nouvelle, et entra chez l'Impératrice. Envoyant son visage bouleversé, elle s'élança vers lui :

— Madame, lui dit-il, il y a de mauvaises nouvelles du Prince, de très mauvaises nouvelles.

— Mon fils! mon fils! s'écria-t-elle. Je veux y aller. Il faut partir, il faut partir pour le Gap. Et elle s'apprêtait déjà à quitter M. de Bassano pour hâter son départ. Elle ne devinait pas encore que le malheur était irréparable. Il la retint.

— Madame, reprit-il en éclatant en sanglots, madame, c'est inutile : il est trop tard ! L'Impératrice poussa un grand cri et tomba évanouie.

A Paris, les sénateurs et les députés de l'Appel au peuple s'étaient réunis spontanément, sans convocation, rue Abattu cci, 37, au siège habituel de leurs réunions.

La séance s'était terminée vers cinq heures, pour être reprise dans la soirée à neuf heures, les sénateurs et députés ne s'étant pas trouvés assez au complet. *

Cette première séance fut presque uniquement consacrée à l'échange des compliments de condoléance.

A neuf heures, la cour de l'hôtel de M. Rouher était remplie de monde, malgré les efforts faits pour ne laisser pénétrer que les membres du Sénat et de l'Assemblée.

C'est à grand'peine qu'à neuf heures et demie la séance put commencer. Seuls y furent admis, en dehors des sénateurs et des députés en exercice, les anciens ministres et anciens sénateurs de l'Empire.

Malgré tous les renseignements contraires la réunion se borna à voter le texte d'une adresse destinée à l'Impératrice.

Elle ne s'occupa point des éventualités héréditaires auxquelles la mort du Prince Impérial pouvait donner

lieu.

« La discrétion , disait le Gaulois, nous fait un devoir d'être très sobre de détails sur ce qui s'est dit dans la réunion.

« Cependant nous croyons pouvoir donner sans inconvénient les renseignements suivants :

« M. Rouher a ouvert la séance par un discours qui a causé une profonde émotion dans l'assemblée.

« L'éminent homme d'État a fait un appel pressant à la conciliation et à la concorde.

« Il a dit que l'on croyait qu'il avait en sa possession tin testament du Prince Impérial où se trouvait décidée la question héréditaire.

« C'est une erreur, je vous en donne ma parole, a dit « M. Rouher. Il existe bien un testament, a-t-il con- « tinué, mais j'ignore ce qu'il contient à ce sujet. Je serais « même plutôt porté à croire qu'aucune disposition du « genre de celle qu'on suppose ne s'y trouve renfermée. « Mais on ne tardera pas à être fixé à cet égard. Je « reviendrai mardi, porteur de ce testament, et vous en « connaîtrez alors le contenu.

« Jusqu'à ce jour, je supplie qu'on évite de prononcer « aucun nom et de soulever aucune éventualité de sa- « crifices personnels.

« Toutes les négociations qui pourraient avoir à « s'agiter seraient rendues plus difficiles par des « paroles imprudentes.

« Dans quelques jours on agitera les grandes ques- « tions qui intéressent la situation et l'avenir du parti.

« Il ne faut pas se décourager. Nous avons derrière « nous des millions de Français qui sont demeurés « fidèles à la dynastie et ne l'abandonneront pas en « s'abandonnant eux-mêmes. »

« Nous ne garantissons pas les termes mêmes du discours de M. Rouher; mais son esprit général est exactement retracé dans les paroles que nous venons de reproduire. Après M. Rouher, M. Robert Mitchell a pris la parole, ainsi que M. Paul de Gassagnac.

« La réunion a décidé qu'un extrait du procès-verbal serait communiqué aux journaux, dans lequel serait affirmée sa confiance dans l'avenir du parti impérialiste.

« Après avoir rédigé une adresse à l'Impératrice, la résolution suivante fut rédigée et signée :

« Les Sénateurs et les Députés de l'Appel au peuple se sont réunis aujourd'hui. Quelque profonde que soit leur douleur, ils ont le devoir d'affirmer devant le pays que, si le Prince Impérial est mort, sa cause lui survit.

<( La succession des Napoléon ne tombe pas en déshérence.

« Représentant d'un principe impérissable, le parti impérialiste reste debout compact, fidèle et dévoué.

« L'Empire vivra.

« (Suivent les signatures.) »

Le correspondant du Gaulois, M. Montjoyeux, envoyé à Londres, annonçait dans ces termes l'entrevue qu'il venait d'avoir avec M. Rouher :

« Londres, 5 h. 10, soir.

« Je viens d'avoir, à Gamden-Place, un très long entretien avec M. Rouher, que je vais essayer de vous rapporter le plus fidèlement possible, mais sans l'espoir de vous faire éprouver la moindre partie de l'émotion qui me serre encore le cœur au moment où je vous envoie ce télégramme.

« Hier, M. Rouher m'avait accordé un rendez-vous pour aujourd'hui midi. A midi, en effet, il est entré dans la pièce où je l'attendais. Il est venu à moi, le — uchoir à la main, essuyant ses yeux gonflés de

larmes, la figure bouleversée. Il venait de quitter l'Impératrice.

« Nous sommes restés ensemble plus d'une heure, pendant laquelle ce puissant homme d'État s'est abandonné, avec une grande et douloureuse affabilité, à des épanchements que je n'aurais osé espérer. Mais il m'a dit qu'il voyait en moi, journaliste français amené à Ghislehurst par le culte du malheur, comme la représentation matérielle de toutes les sympathies françaises.

« Voici la substance de cet entretien, si l'on peut appeler ainsi une entrevue où je ne faisais qu'écouter.

« Je laisse la parole à M. Rouher :

«... C'est bien malgré moi, allez, qu'il est parti! « Quand le Prince m'a appelé en Angleterre pour me « faire connaître la résolution qu'il avait prise, je l'ai « prié, je l'ai supplié de revenir sur sa détermination. « Votre journal, à cette époque, a publié un article de « son directeur qui mettait en lumière toutes les rai- « sons pour lesquelles le Prince avait eu tort de prendre « un semblable parti.

« On eût dit que M. Tarbé avait entendu les observa - « tions que j'avais adressées respectueusement k Son « Altesse, et qu'il se fût contenté de les répéter. Malgré « mon insistance et les efforts d'un dévouement de « vingt années; je ne pus malheureusement le faire « revenir sur cette fatale détermination.

« L'autorisation qu'il avait demandée d'accompagner « l'armée anglaise venait de lui être accordée. Il lui « parut impossible de revenir sur une résolution qu'il « s'était arrangé ainsi de façon à rendre irrévocable.

« Lorsque je suis parti pour revenir en France, il « m'a accompagné jusqu'à la gare, où nous nous « fîmes nos adieux. Non, jamais je n'oublierai le regard « plein d'espérance et de mâle fierté qu'il dirigea sur « moi, pendant que de mon côté je le regardais comme

« un enfant bien-aimé qu'on quitte avec le pressenti- « ment qu'on ne le verra plus... »

« En prononçant ces paroles, H. Rouher s'est arrêté. Il éclatait en sanglots. Après quelques instants, il a repris le récit de ses douloureux souvenirs :

« Je ne vous ai pas dit que, pendant la longue con- « versation que j'avais eue avec le Prince Impérial, « l'éventualité de sa succession politique avait été très « sérieusement examinée par Son Altesse. Je repoussais « l'étude d'une semblable hypothèse; je considérais, « malgré tout, cette prévision comme si lointaine, que • « je me refusais à en soulever les conséquences. Je « mettais son âge en regard de celui du prince Jérôme.

« Hais le Prince Impérial, tout en affirmant qu'il « avait l'espérance de pouvoir un jour se dévouer au « bonheur et à la prospérité de son pays, s'obstina à « peser les chances que pourrait avoir son impérial « parent s'il venait à manquer à la France, et il le fit « en élevant sa pensée plus haut que toutes les ran- « cunes. Il avait, en traitant cette question de la suc» « cession impériale, une grandeur et une générosité « de parole qui m'impressionnèrent profondément.

« J'en arrive maintenant, a continué M. Rouher, à « ce qui a suivi mon départ de Chislehurst.

« Lorsque le Prince revint de la gare, où il m'avait « conduit, il rentra dans sa chambre, et s'y enferma « pour écrire son testament.

« Il y a, au sujet de ce précieux document, deux opi- « nions parmi ceux de nos amis qui vivaient à Gamden- « Place.

« Les uns, se référant au peu de temps que le Prince « mit à l'écrire, sont portés à croire qu'il est très court « et contient seulement des dispositions intimes. Quel- « ques paroles du Prince les confirment dans cette « opinion.

« Les autres, en reconnaissant l'exactitude de ces « renseignements, croient que Son Altesse écrivit alors « seulement une courte partie de ses dernières voion- « tés; mais ils pensent que le Prince, qui a veillé très « tard la nuit suivante, enfermé dans sa chambre, a « achevé l'œuvre commencée et qu'il y a ajouté de « longues considérations politiques.

« Mais, de part et d'autres, ce ne sont là que de « simples suppositions dont rien ne peut attester la « valeur.

« Le lendemain, Son Altesse donna à Pietri la clef du « secrétaire où il lui dit avoir enfermé son testament. « Cette clef, Pietri Ta conservée en partant pour la « Corse, et c'est là justement ce qui nous a mis dans « une si douloureuse attente.

« En arrivant hier, dit toujours M. Rouher, j'ai beau- « coup hésité, et je me suis demandé si je devais faire « ouvrir le secrétaire du Prince. Pour mettre ma res- « ponsabilité à l'abri, je suis allé consulter un solliciter; « et lui ai demandé conseil.

« L'homme de loi m'a répondu qu'il ne voyait aucun « inconvénient à ce que je fisse ouvrir le meuble « fermé, et que je pouvais faire ce que je jugerais « convenable.

« Malgré cette réponse, j'ai préféré attendre le retour « de Pietri, qui arrive jeudi soir. Voilà pourquoi j'ai « tenu à agir le plus correctement et le plus légalece ment possible : la situation actuelle est plus difficile « que celle qui se présenta lors de la mort de l'Empe- « reur ; la loi anglaise, dans l'intérêt de la branche ma- « ternelle et paternelle, prescrit la présence d'un ma- « gistrat anglais pour l'ouverture du testament d'un « étranger, au cas où la fortune du défunt est en Ance gleterre.

ce Pietri arrive donc jeudi soir : vendredi, le testament

« sera ouvert, et alors je l'emporterai à Paris, où il est « si impatiemment attendu ».

« A ce moment, M. Rouher s'arrêta encore. J'en profitai pour lui demander comment il appréciait la situation que la mort du Prince faisait au parti bonapartiste. M. Rouher répondit ainsi :

« Je suis toujours confiant dans la destinée fatidique « de l'Empire. La mort généreuse et désintéressée du « jeune Prince a donné à la légende napoléonienne un « nouvel essor. »

« — Mais qui prendra la place du Prince? ai-je demandé alors.

« — Le prince Jérôme, s'il accepte ce lourd héri- « tage », a répondu M. Rouher.

« A ce moment, je fis observer à M. Rouher qu'il serait bien difficile au Prince de concilier les paroles et les actes de son passé avec les exigences de l'avenir qui lui est réservé.

« M. Rouher ne répondit pas directement à cette observation. Il se contenta- de me dire :

« — Certains hommes n'ont pas le droit de manquer « aux circonstances qui s'imposent à leur destinée.

« Il continua ainsi :

« L'explosion de soulagenJeijt que les républicains « n'ont pu dissimuler en apprenant la mort du Prince « Impérial — même parmi ceux qui en ont parlé avec « dignité et déférence — est la preuve qu'ils sentent « combien la destinée de la France est invinciblement « attachée à l'idée napoléonienne. La jeune généra- « tion est napoléonienne. »

« Je parlai alors à M. Rouher de ses projets personnels. Voici ce qu'il me répondit à ce sujet :

« Mon existence politique, abreuvée d'épreuves et de « malheurs, n'a plus besoin que d'isolement. Tant « qu'il me restera un jour de force, je suis 'prêt à le

« consacrer à ce que je sens être le bien et le salut du « pays; mais je donnerai désormais ce concours sans « aucune pensée ni préoccupation d'influence person- « ne lie. »

a C'est sur ces derniers mots que je quittai M. Rouher, serrant respectueusement la main qu'il me tendait, profondément reconnaissant de la confiance qu'il m'avait témoignée, et par dessus tout plein d'admiration pour la dignité de son langage et pour la hauteur de son caractère dans la douloureuse épreuve que nous traversons. Nous nous séparâmes les larmes aux yeux, comme nous nous étions rencontrés. »

Pour nous hâter d'en finir avec la politique, cette science néfaste qui permet tout, excuse tout, absout tout, pofarvu que l'on réussisse ; qui remplace les sentiments naturels par des intérêts particuliers ; qui peut faire taire l'affection d'une mère pour son fils, le respect d'un fils pour son père, empressons-nous de dire que M. Rouher, en profond politique, puisqu'on veut que cela s'appelle ainsi, ne disait pas la vérité, et qu'il savait non seulement que le Prince avait pris des dispositions testamentaires relatives à la politique du parti, mais encore qu'il connaissait les termes de ces dispositions, et cela par une raison toute simple, c'est que lui-môme avait écrit le testament du Prince Impérial, et que celui-ci, cédant une dernière fois à une autorité à laquelle il entendait se soustraire sans violence, sans aigreur, en quittant l'Europe, avait purement et simplement copié le testament qu'on lui avait, en quelque sorte, imposé.

Voici la preuve de ce que j'avance : lorsque, en janvier 1883, le Prince Napoléon fut arrêté et mis en prison pour s'être adressé à ses concitoyens en faisant placarder une affiche dans Paris, signée Napoléon, l'Impératrice vint le voir.

Depuis la mort de l'Empereur, les rapports entre elle et le Prince avaient été tendus, et l'on comprendra facilement pourquoi, si Ton a lu ce que j'ai écrit plus haut.

La mort du Prince Impérial et ses dispositions testamentaires n'étaient certes pas faites pour amener une détente. Cette visite avait donc une grande importance, puisque l'Impératrice semblait, jusqu'à un certain point, venir demander au Prince Napoléon l'oubli du passé et faire appel à une cordialité qui n'avait peutêtre plus existé depuis que Mademoiselle de Montijo, alors grande amie du Prince Napoléon, était devenue Impératrice des Français.

Ce n'était plus l'Impératrice, l'ex-Régente : c'était une femme qui avait beaucoup pleuré, beaucoup souffert, dont tous les calculs ambitieux étaient morts, avec son fils, sur la terre du Zoulouland; c'était une mère à laquelle il ne restait plus que douleurs et regrets.

Dans la conversation intime qui suivit ce rapprochement, l'Impératrice convint qu'elle avait peut-être été un peu dure pour son fils ; mais elle fit valoir que l'intérêt seul du Prince l'avait poussée à agir de la sorte.

« Les prétendants, disait-elle, sont. trop entourés de gens qni aspirent à faire prévaloir leur influence; à plus forte raison, un jeune homme sans expérience peut-il devenir facilement le héros de quelque aventure fâcheuse. » Et elle convint, je le répète, que, sous l'empire de ce sentiment, elle avait voulu, autant que possible, annihiler les moyens d'action de son fils. Elle ajouta :

« J'avoue que vous Seriez en droit d'en vouloir à Louis ; mais vous ne savez pas comment les choses se sont passées. Je vais vous le dire. On avait dit à Louis de faire son testament; et, comme l'on désirait que ses décisions fussent conformes à ce que Ton croyait être l'intérêt du ' parti, on lui a soumis la minute de deux actes, afin

qu'il pût choisir celui qui répondait le mieux à ses sentiments. Et, pour que vous ne puissiez pas douter de mes affirmations, voici les minutes originales qui lufont été soumises. »

Des deux testaments le Prince Impérial avait choisi le moins violent; tous deux étaient de la main... de M. Rouher.

Le Prince Impérial, en effet, n'eût jamais pris de luimême les dispositions qu'il avait convenu à M. Rouher de lui dicter.

Puis-je m'appuyer sur une meilleure autorité que de citer quelques lignes d'une brochure de H. Eugène Loudun : «Son Altesse le Prince Impérial», relatant les propres paroles que lui a dites le jeune Prince dans une conversation relative à la famille ?

« L'ordre des choses est à l'envers en France : les enfants ne respectent plus leurs parents; et, quand on ne respecte pas ses parents, on ne respecte pas davantage la loi. Si l'on peut remettre les choses en place, c'est-àdire faire que les parents soient respectés des enfants, la loi sera respectée à -son tour. Je compte en donner l'exemple, et aimer et respecter toujours ma mère. »

Si le Prince Impérial pensait ainsi, aurait-il jamais, de lui-même, donné un tel démenti à ses paroles et à ses sentiments, en faisant naître, par son testament, une compétition politique entre un père et son fils ?

Enfin j'ajouterai que ces paroles sont l'explication la plus saisissante dans sa brièveté de son départ pour le Zoulouland.

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