Journal de Fidus (janvier-février
bien 1 non : ils se trompent tous deux. Pas plus Lomas que Brown n'a été le premier à reconnaître le Prince, et cela pour une bonne raison : c'est que lorsque Ton a retrouvé son corps, il n'était guère reconnaissable.
Le Prince fut retrouvé, déclare-t-on, dans un kraal, à 200 mètres environ de l'endroit où avait campé la petite reconnaissance. Ce corps, complètement nu, portait 17 blessures de zagaie, tant dans la figure que dans la poitrine. La zagaie est une arme terrible, l'arme favorite des Zoulous; ils ne sortent jamais sans emporter cinq ou six de ces dards, au maniement desquels ils sont exercés dès l'enfance, et passent des heures entières à les fourbir et à en affiler la pointe.
Quand ils attaquent, armés de fusils la plupart de fabrique anglaise, dont ils ne savent que trop bien se servir, contrairement à ce qu'a déclaré le lieutenant Garey, ils cherchent à déborder l'ennemi, dont ils se rapprochent insensiblement ; puis, quand ils ne sont plus qu'à deux ou trois cents mètres, ils remplacent l'arme à feu par la zagaie classique et courent droit devant eux, sans s'abriter ni faire attention aux camarades qui tombent morts ou blessés. Leurs zagaies sont de diverses tailles : les plus grandes servent comme armes de jet; les plus courtes, dans la lutte corps à corps. Leurs blessures sont effroyables.
Les Zoulous suivirent, à l'égard de la reconnaissance que commandait Carey, leur tactique habituelle, si ce n'est qu'ils se rapprochèrent très près des Anglais avant de se servir de leurs armes à feu.
La saison sèche commence en avril et finit en septembre. Mais certaines herbes ne périssent jamais, même dans les plus grandes chaleurs; c'est une persistance de végétation fort rare en Afrique. Au milieu des cactus aux tiges arborescentes, aux bras bizarrement infléchis, au milieu des plantes qui dans la sai*»"
humide sont couvertes de feuiltages et de fleurs, notamment la strelizia, avec ses longues grappes de fleurs teintées de jaune d'or à l'intérieur et de bleu à l'extérieur, qui meurent et tombent pendant la saison d'été, mais au feuillage persistant quoique desséché ; au milieu de ces plantations de roseaux à perruque, de ces palmiers qui portent à leurs cimes d'énormes grappes de fruits d'un vert foncé qui, par la dimension et la forme, rappellent nos noix d'Europe; au milieu enfin des plantations de mais, rien n'était plus facile aux Zoulous que de ramper, de s'approcher et de surprendre les Anglais.
L'imagination seule peut suppléer aux détails qui manquent sur la mort du Prince Impérial. Toujours est-il qu'une fois tué ainsi que ses compagnons d'infortune, qui furent traités comme lui, il fut dépouillé de ses vêtements, et que, suivant la coutume des Zoulous, on lui arracha les entrailles; car, contrairement à ce qu'a déclaré Lomas, les Zoulous ont eu tout le temps nécessaire pour se livrer à cette opération barbare. Ils avaient surpris une reconnaissance anglaise, l'avaient mise en fuite, tuant trois des hommes qui la composaient, l'avaient poursuivie quelque temps : qu'est-ce qui pouvait les empocher ensuite de se livrer tranquillement, sur le corps de leurs victimes, à leurs pratiques superstitieuses?
Ce brave Lomas, en serviteur fidèle et dévoué, a répété les déclarations qu'on lui avait dictées. Jamais il n'a pu voir, dans une tète dont l'œil était arraché ainsi qu'une partie de la joue, dont la lèvre était fendue, et qui portait plusieurs autres blessures encore, une figure pleine de noblesse et presque souriante.
S'il en était ainsi, pourquoi n'a-t-on pas photographié le Prince? C'était la meilleur manière de prouver "identité du mort. Et qu'on ne vienne pas me dire que
les Anglais n'avaient pas de photographes ! Vingt ans auparavant, en 4860, lorsque nous faisions avec les Anglais la guerre de Chine, si aucun service photographique n'était attaché à l'armée française, par contre les Anglais en possédaient de si bien organisés, que, lorsque nous prîmes les forts de Ta-kou, l'assaut à peine achevé, — on se battait encore à l'intérieur, — déjà les appareils fonctionnaient. A plus forte raison devaient-ils avoir vingt ans plus tard toutes les facilités de photographier le corps du Prince, s'ils l'avaient jugé à propos.
Aussi s'est-on inquiété à l'avance des sentiments qu'on éprouverait en Europe lorsqu'on ouvrirait un cercueil dans lequel se trouvait un corps si complètement mutilé.
Pour bien indiquer que c'était le Prince, et pas un autre, Lomas déclara encore que, lorsqu'il releva son maître, il vit sous sa tête un médaillon et une petite chaîne. Ce médaillon et cette chaîne ayant appartenu au Prince, ce corps devait être le sien. C'était un argument ad hominem, devant lequel devaient se rendre les plus incrédules. Si l'on n'a jamais découvert chez les Zoulous aucune trace de religion, il est vrai qu'on a constaté qu'ils croient aux sorciers et aux mauvais esprits : il était donc fort bien trouvé de raconter que les Zoulous n'avaient pas voulu prendre ce médaillon en or et sa chaîne, de crainte que cela ne leur portât malheur. -
M. E. Mohr, qui a parcouru le Zoulouland en savant et non en conquérant, et qui a étudié les mœurs de ce peuple, serait le premier à rire des effets que Lomas attribue à leur superstition. Les Zoulous ne sont pas si Zoulous qu'ils ne connaissent fort bien la valeur de l'or; et quand ils dépouillent les morts, même de leurs chaussettes, ce n'est pas pour leur laisser leurs bijoux. Pourquoi n'ont-ils pa$ respecté aussi la montre
historique de Napoléon I", qui était dans la poche du Prince?
Du reste, dans les premiers moments on avait telle* ment forcé la note, que cela rendait le conte trop peu croyable. Une dépêche ne disait-elle pas, à la date du 30 juin 1879:
On télégraphie de Gaptown :
« Voie Madère.
« On assure que le reliquaire, la montre et les bagues du Prince ont été trouvés près de son corps, qui n'est pas mutilé. »
La découverte des bijoux près du corps du Prince était aussi véridique que sa non mutilation. D'ailleurs, je dirai plus loin, et produirai des documents à l'appui, que, si lecorpsdu Prince a difficilement été reconnu dans le Zoulouland, il Ta été encore plus difficilement en Angleterre, quoi qu'on ait put dire et publier à cet effet. Ceux qui ont dit que c'était le corps du Prince l'ont reconnu plutôt avec leur cœur que par le témoignage de leurs yeux.
Le corps du Prince Impérial fut embaumé parle docteur Scott, de l'état-major de lord Ghelmsford. Il fut mis dans un cercueil en zinc, fait avec les côtés soudés ensemble de grandes boîtes à thé ; puis ce premier cercueil fut placé dans un second en bois, et tous deux furent ouverts à Maritzburg, pour que Ublmann, le domestique français du Prince, pût constater que c'était bien là le corps de son maître.
La légende s'est plu à établir que c'était sans doute cette ouverture du cercueil, si promptement après l'opération de l'embaumement, et l'adjonction de certaines plantes aromatiques qui rendirent le corps noir et méconnaissable.
The American Register déclare que l'identité du corps
fut établie d'une manière infaillible par le D r Thomas Evans, grâce à l'état de la bouche du Prince.
Nous verrons plus loin ce que valent les preuves infaillibles de M. le D r Evans.
Le cercueil fut chargé à bord de ÏOrontes à destination de T Angleterre.
A propos de YOrontes et de ses officiers, il est une anecdote que nous ne saurions passer sous silence :
Les derniers jours de mai 1879, ce vaisseau de guerre, à destination du Gap, était mouillé à Sainte-Hélène. Les officiers du bord, en visitant le tombeau de Napoléon I er , avaient recueilli un certain nombre d'immortelles. Chargé, quelques jours après, de ramener le corps de son petit-neveu, ces mêmes officiers réunirent les immortelles cueillies à Sainte-Hélène en un petit bouquet, auquel le charpentier du bord fut chargé de faire une sorte de cadre recouvert d'un verre.
N'est-ce pas par une bien triste coïncidence que le cercueil de Napoléon IV revenait en Europe orné des fleurs qui avaient poussé sur la tombe de Napoléon I er ?
L'oncle et le neveu étaient morts tous deux bien loin de leur patrie, mais bien près l'un de l'autre : Sainte- Hélène et Natal! Après le'colonel Hudson Lowe, le lieutenant Carey I
Voici la prière touchante et d'un sentiment très élevé qui, écrite de la main du Prince Impérial, fut trouvée à Natal dans son livre de prières :
Prière.
Mon Dieu, je vous donne mon cœur, mais vous, donnezmoi la foi. Sans foi, il n'est pas d'ardentes prières, et prier est un besoin de mon âme.
Je vous prie, non pour que vous écartiez les obstacles qui s'élèvent sur ma route, mais pour que vous me permettiez de les franchir.
Je vous prie, non pour que voos désarmiei mes ennemis, mais que tous m'aidiez à me vaincre moi-même, et daignez, ô Dieu, exaucer mes prières.
Conservez à mon affection les gens qui me sont chers. Accordez-leur des jours heureux.
Si vous ne voulez répandre sur terre qu'une certaine somme de joies, prenez, ô Dieu, la part qui me revient.
Répartissez-la parmi les plus dignes, et que les plus dignes soient mes amis. Si vous voulez faire aux hommes des représailles, frappez-moi.
Le malheur est converti en joie par la douce pensée que ceux que Ton aime sont heureux.
Le bonheur est empoisonné par cette pensée amère : Je me réjouis, et ceux que j'aime mille fois plus que moi sont en train de souffrir. Pour moi, 6 Dieu, plus de bonheur. Je le fuis. Enlevez-le de ma route.
La joie, je ne puis la trouver que dans l'oubli du passé. Si j'oublie ceux qui ne sont plus, on m'oubliera à mon tour, et quelle triste pensée que celle qui vous fait dire : « Le temps efface tout! »
La seule satisfaction que je recherche, c'est celle qui dure toujours, celle que donne une conscience tranquille.
mon Dieu, montrez-moi toujours où se trouve mon devoir; donnez-moi la force de l'accomplir en toute occasion.
Arrivé au terme de ma vie, je tournerai sans crainte mes regards vers le passé.
Le souvenir n'en sera pas pour moi un long remords. Alors je serai heureux. Faites, ô mon Dieu! pénétrer plus avant dans mon cœur la conviction que ceux que j'aime et qui sont morts soient les témoins de toutes mes actions. Ma vie sera cligne d'être vue par eux, et mes pensées les plus intimes ne me feront jamais rougir.
Si je dois mourir, Seigneur! faites que ce soit pour sauver un des miens!
Si je dois vivre, que ce soit au milieu des meilleurs!