‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 67 sur 90 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Ordre définitif [du cortège. — Attitude de la population. — Uhlmann. — Dans l'arsenal. — Ouverture du cercueil. — Epitaphe. — Chambre mortuaire. — Le catafalque. — L'église de Sainte- Marie. — Encore à Camden- Place. — Une exécution sommaire.

Woolwich, 11 juillet. — Je viens de quitter Londres, et j'arrive à Woolwich. Une foule immense encombre les hôtels et les maisons privées. Tous les services sont doublés, aux bateaux de Douvres comme au South- Eastern-Railway .

Les cordons du poêle seront tenus demain par les Princes anglais, à savoir le Prince de Galles, le duc de Gonnaught, le duc d'Edimbourg, le duc de Cambridge, le Prince royal de Suède et le Prince de Monaco. Le cheval du Prince Impérial, recouvert d'un crêpe noir semé d'abeilles d'argent, sera tenu en bride par un des soldats anglais présents à la catastrophe d'Itélézi, et revenu sur YOrontes.

Voici quel sera Tordre définitif du cortège : les trois grands-officiers de la couronne survivants, général comte Fleury, général prince de la Moskowa et duc de Bassano ; puis, MM. Rouher et Pietri, exécuteurs testamentaires Vu Prince ; puis, le général Simmons, ancien

commandant de l'école de Woolwicb; puis, les aides de camp du Prince : général d'Espeuilles, amiral Duperré et lieutenant-colonel de Lignéville.

Ensuite viendront les légataires du Prince :

MM. Conneau, Espinasse, Bizot, Adrien Fleury, Bourgoing, Corvisart; puis, les officiers de la maison de l'Empereur et de l'Impératrice, les membres du Corps diplomatique, ambassadeurs étrangers, le lord mayor, les shériffs et sous-shériffs de la ville de Londres, les anciens ambassadeurs de l'Empire; puis, les généraux et officiers des armées de terre et de mer, les sénateurs actuels et les anciens sénateurs, les députés de la Cbambre actuelle et les anciens députés, les membres du conseil d'État, du corps diplomatique, les anciens préfets, les représentants de la presse française, les dames et les députations françaises, enfin les députations étrangères.

Je reçois à l'instant une dépêche de Monsignor Goddard, qui m'annonce que le sermon funèbre de dimanche sera prêché dans la petite église de Ghislehurst par Son Emin. le cardinal Manning.

La messe funèbre de demain sera célébrée par l'évêque de Southwark, M* r Dannell, assisté des chanoines du diocèse et de Monsignor Goddard.

Toutes les boutiques de la ville sont fermées. Aux maisons, des tentures noires avec Requiescat in pace! Dans la foule, recueillie, on vend des portraits du Prince, des médailles en souvenir de la trisie cérémonie d'aujourd'hui. Beaucoup d'Anglais sur les toits, dans la rade, le long des jetées, sur les mâts de signaux, sur les affûts de canon.

Mon premier soin, en arrivant ici, a été de monter à bord de YEnchantress et de voir la chambre où était exposé le cercueil.

Touchant et navrant spectacle ! Autour (R la bière,

Je prince Joachim Murât, Louis de Turenne, le baron Davilliers, l'amiral Duperré, tous debout, la tête baissée. En passant devant le cadavre, je jette de l'eau bénite. C'est le moment où le clergé vient chercher le cercueil pour le conduire à la chapelle ardente, où va se faire la constatation de l'identité, salle des Armes de l'arsenal.

Le clergé est représenté par NN. SS. Danell, Las- Cases et Tévôque du comté. La musique joue une marche funèbre de Beethoven.

Trois cents hommes escortent la bière.

Cent cinquante se détacheront pour conduire le corps à Ghislehurst. Il y a peu de Français, car cent cinquante cartes environ ont été distribuées pour entrer à l'arsenal.

La population est digne; tout le monde se découvre.

Je vois passer Uhlmann, le domestique du Prince, revenu sur YOrontes. Il est comme un fou.

Deux hommes le soutiennent à grand'peine.

Il raconte, d'une voix brisée par les larmes et avec des sanglots effrayants, qu'il a vu le corps du Prince Impérial criblé de blessures horribles.

Le côté gauche était transpercé.

Le Prince avait déchargé trois coups de son revolver^. Il a paré les coups de zagaie avec le bras gauche, qui est affreusement mutilé.

La vue de ce premier témoin du drame ou, pour être plus exact, de la reconnaissance du corps après le drame, fait pitié. Une étrange angoisse nous saisit tous : nous nous montrons mutuellement ce fidèle serviteur, qui était là, lui

1. Qu'en savait Uhlmann, puisque le revolver n'a pas été retrouvé?

Une nouvelle se répand, à l'arrivée dans l'arsenal : l'Impératrice aurait refusé de laisser faire les constatations d'identité.

Cependant, les matelots ont apporté pieusement le corps au pied de l'autel, où brûlent six cierges. Sur une croix blanche, on lit les trois lettres initiales du Requiescat in pace ! Là aussi un homme pleure et sanglote : c'est le jeune Gonneau, qui est comme pétrifié devant ce cadavre et ressemble à une statue livide.

A quatre heures et demie, le Prince de Galles vient et reste une demi-heure. On apporte une couronne de lauriers et de violettes. Dans la chapelle, quinze personnes au plus se groupent et se concertent : ce sont les Princes de la famille et MM. Rouher, général Fleury, de Mouchy, Pietri, Gorvisart, ainsi que les autres légataires.

On ouvre le cercueil, malgré le bruit répandu de l'opposition faite par l'Impératrice. La constatation de l'identité s'opère au milieu d'une angoisse profonde et derrière un voile blanc, attaché à la porte pour dissimuler autant que possible cette triste formalité.

Le corps sera veillé à Chislehurst par M. Gonneau, de neuf heures à dix heures, et ensuite, d'heure en heure, par MM. Espinasse, Bizot, Adrien Fleury, Bourgoing, Primoli, de Mouchy, Chevreau. Au moment de l'arrivée de la Reine d'Angleterre, les généraux Fleury, Pajol et de la Moskowa seront placés près du corps.

Je viens retrouver les groupes après le transport du cercueil à l'arsenal. Un second cercueil attend à Chislehurst. On y transférera le corps. Voici à ce sujet quelques détails :

T <e cercueil du Gap sera enfermé dans une nou-

velle enveloppe en chêne anglais. La plaque porte cette inscription :

N apoléon-E ugène-Louis- Je an-Joseph Prince Impérial

né à Paris le 16 mars 1856

tué par l 'ennemi en Zoulouland

[Afrique australe)

le premier juin 1879

Déposé dans l'église catholique

de Sainte-Marie de Chislehurst

le douze juillet 1879

La plaque porte aussi les armes du Prince, gravées au-dessus de l'inscription, et une croix latine au-dessous .

Les ducs et le Prince de Galles causent avec le prince Murât et M. Rouher. Je vais partir avec eux pour Chislehurst.

Quelle tristesse! Partout des groupes silencieux, où Ton commente à voix basse, où Ton plaint toujours, et toujours avec une] douleur vraie, ce pauvre jeune Prince mort si loin, dont le cadavre est enfin revenu près de nous, après un mois de traversée sur l'océan ! »

Tous les correspondants des journaux étrangers, italiens, espagnols, danois, norwégiens, allemands, portugais, sont arrivés aujourd'hui.

Londres 9 H juillet. — Le nombre des Français arrivés ici est considérable ; depuis hier tous les hôtels sont pleins. Partout, dans cette ville si triste, on rencontre des figures sympathiques.

Je vous télégraphie pour vous aviser qu'un bruit persistant court ici. On dit qu'un certain Garey, même

nom, même orthographe, aurait reçu avis de la mort du Prince en même temps que le gouvernement.

Ce Carey serait un chef de l'Internationale à Londres. La justice informerait. Quelle valeur faut-il attacher à cette nouvelle, qui se repète de tous côtés?

Nous le saurons bientôt 1 .

Chislehurst, 11 juillet, soir. — Ici, tout est dans un deuil profond, et les paysans, la foule des Français, attendent le cortège avec anxiété.

Je viens de visiter la chambre mortuaire. Aux plafonds, voilés par les drapeaux français, pendent des rideaux de cachemire blanc bordés de dentelle ornés de perles blanches et noires.

Une draperie noire est également tendue, festonnée et bordée d'argent. Huit médaillons, portant la couronne et l'aigle impériales, sont fixés aux rideaux ; les intervalles sont garnis d'autant de rosettes violettes, entourées de dentelles d'argent. Le long de la frise court une torsade formée de feuilles de laurier naturelles, coupée à intervalles par des couronnes de même composition. De chaque côté de la galerie, au centre du panneau, se trouve un ovale de grandes dimensions, formé par un cercle de violettes, et contenant la cotte d'armes impériale déployée sur un manteau avec l'aigle et la couronne impériales.

La même ornementation] règne dans le couloir aboutissant à la galerie.

Les deux piliers, en marbre de Sienne, à l'entrée de la galerie, sont entourés d'une draperie noire.

Le catafalque est élevé au milieu, et recouvert d'une

1. Si la justice a su quelque chose, elle a eu soin de n'en rien. %e.

housse noire frangée d'argent : il n'y aura pas de cierges autour du catafalque, qui disparaîtra sous la masse des fleurs et des couronnes déjà arrivées à Gamden-House, dont l'entrée est couverte par deux portières noires.

Une petite galerie vient d'être établie en annexe pour recevoir la Reine Victoria.

L'un des peintres de la Reine a été appelé de Dunkerque, où il était en villégiature, pour faire plusieurs tableaux des cérémonies funèbres.

Au centre du chœur de l'église Sainte-Marie, où aura lieu le funèbre service, les draperies noires sont bordées d'or, etnon d'argent, comme à Camden-House : pour former le dais, on a placé le même drap mortuaire qui servit à l'enterrement de l'Empereur Napoléon III, et que l'on a conservé dans la famille Impériale comme souvenir funèbre.

Des médaillons portant la lettre N en or, sur un écusson violet orné d'or, sont placés sur le catafalque, ainsi que les armes impériales.

D'autres écussons sont placés sur la draperie noire dont estj tendue l'église entière.

A l'exception du sanctuaire, où l'argent alterne, la bordure de toute la tenture noire est en frange d'or. Les sièges et les prie-Dieu sont recouverts de même, et une serge noire couvre le sol.

Le catafalque sera entouré de candélabres massifs et de six vases gothiques en bronze doré, surmontés d'immortelles teintes en violet et de feuillages.

Sur le côté sud du chœur, en face de la chapelle où se trouve le sarcophage, en granit d'Aberdeen, offert par la Reine, pour servir de tombeau provisoire à l'Empereur, une chapelle ardente a été établie avec les mômes dispositions pour recevoir les restes du Prince, jusqu'à ce qu'ils reposent auprès de ceux de son père.

Cette petite chapelle, dont le plafond est tendu aux couleurs de la France, et les côtés, de crêpe noir relevé par une torsade blanc et noir, est jonchée de fleurs, de bouquets et de couronnes, hommages sympathiques de donateurs français et anglais.

La procession entrera demain par la porte du nord ou du cimetière. Les trois prie-Dieu du sanctuaire occupés autrefois par l'Empereur, l'Impératrice et le Prince resteront inoccupés. Sur le côté droit du catafalque sont les sièges réservés au Prince de Galles, au duc d'Edimbourg et au duc de Cambridge, derrière lesquels seront placés le prince Edouard de Saxe-Weimar et le prince Christian. Les premières rangées de sièges après le passage sont affectées au Corps diplomatique.

Sur le côté gauche sont les chaises qu'occuperont les princes et les princesses de la famille Napoléon.

La maison Impériale occupera la chapelle Napoléon ; dans le reste de l'église prendront place les fidèles de la famille.

Le cercueil restera dans la chapelle toute la journée; à la nuit, il sera déposé dans la petite sacristie où fut placé le corps de l'Empereur en attendant que la construction de la chapelle fût terminée. Cette chapelle, qui porte le nom de Napoléon, sera agrandie pour servir de dernière demeure à l'infortuné Enfant de France.

Chislehurst, 11 juillet, soi?: — Les troupes traverseront la ville, escortant le cercueil, commandées par les généraux Turner et Campbell.

Avant le départ de la chapelle de Woolwich, le malheureux Uhlmann a eu trois évanouissements, le dernier très grave.

VFnchantress est repartie pour Portsmouth à 4 heures et demie ce soir.

Je voudrais pouvoir vous dire quelles impressions m'a produites ce. pauvre Uhlmann, avec qui j'ai eu un entretien au moment de notre départ de Woolwich pour Ghislehurst.

Une foule immense, que mille policemen peuvent à peine contenir, accueille avec un respectueux silence le cortège funèbre.

Le prince Joachim Murât et le prince Charles sont tombés en faiblesse. On est obligé de les soutenir.

Ceux, qui ont vu, comme je viens de la voir, cette cérémonie s'en souviendront éternellement.

A demain.

Camden-Place, Chislehurst, 12 juillet. — La voici terminée, cette journée navrante, pendant laquelle plusieurs milliers de Français accourus sur la terre étrangère pour rendre les derniers devoirs à leur Prince ont souffert et pleuré ensemble.

Il me reste à remplir la partie la plus douloureuse et la plus importante aussi de ma tâche : vous retracer ces grands spectacles et ces grandes émotions.

Ce matin, à six heures, Charing-Cross était envahi par une foule attristée et revêtue de deuil. A chaque minute, un train bondé part pour Chislehurst. Il n'y a qu'en Angleterre qu'on sache organiser un pareil service sans le moindre désordre. Sur tout le parcours, nous voyons défiler par les chemins les populations de la campagne en grand deuil : tous se hâtent vers le but commun.

On vient du Nord, du Midi, de l'Est, de l'Ouest, de toutes les parties de l'Angleterre. C'est un concours dont on ne peut se faire une idée.

Tous les châteaux devant lesquels nous passons ont leur pavillon en berne.

Nous arrivons à Ghislehurst. De la gare à Gamden- Place, c'est une fourmillière humaine silencieuse, tellement pressée, tellement compacte, qu'il est presque impossible de se frayer un passage.

Et pourtant les Anglais semblent désireux de nous faire toutes les politesses possibles; ils se rangent devant nous.

— Laissez passer les Français », disent-ils.

Ils voudraient, croirait-on, se faire pardonner le grand malheur que nous venons pleurer et se faire excuser de nous avoir pris notre enfant.

Dans tous les yeux éclate la sympathie.

Les communaux de Gamden sont couverts dès le matin des troupes de service pour la cérémonie : artillerie, infanterie, lanciers. Tout le monde est en grande tenue; tous les officiers ont le crêpe au bras.

Au moment où nous passons, un incident singulier se produit : un magnifique cheval d'officier anglais se cabre, se défend, s'élance, et met le désordre dans la foule. Impossible de le calmer ; il semble pris de vertige : l'officier descend, tire flegmatiquement son revolver, et brûle la cervelle à la pauvre bête %

Nous arrivons à Gamden. Sur la grille du château, sur la porte, sont posées d'immenses draperies blanches avec les initiales L. N.

Le long de la grande avenue, les policemen font la haie.

Le premier vestibule est tendu de noir, et dans le hall a été installée la chapelle ardente.

Au fond, faisant face à la porte d'entrée, sur la tenture de flanelle, un N immense et une croix blanche en satin ; au-dessus, une couronne de violettes, avec rubans violets, surmontant la petite chapelle avec le christ d'argent qui se trouvait sur YEnchantress.

Aux côtés du christ, six cierges, et des monceaux de fleurs devant le cercueil.

À droite, sur le mur, un immense écusson, avec un N, et dans le bas un amoncellement de fleurs et de couronnes.

Partout des fleurs, une bordure de cierges devant les murs* A droite et à gauche de la chapelle, de hautes bruyères remplissent les coins.

Le catafalque est élevé sur trois marches avec tentures blanches et noires; sur le cercueil, un étendard anglais a été jeté. Sur un coussin de velours, adossé au pied du cercueil, une croix de fleurs blanches et violettes, et, de chaque côté, les épées du Prince brillent au milieu de ces fleurs et de ces lumières.

Enfin le tout est entouré d'une couronne colossale qui embrasse le catafalque entier. Devant, une table recouverte d'un crêpe, avec le bénitier.

Devant la table, un prie-Dieu.

Aux côtés du cercueil veillent deux officiers de la maison du Prince, qui se relèvent d'heure en heure.

C'est là qu'est venue, cette nuit, prier et pleurer la pauvre affligée, dont jl nous semble entendre les plaintes dans le moindre bruit qui traverse cette maison désolée.

La grande galerie qui dessert le hall et toutes les pièces du rez-de-chaussée sont drapées en blanc et couvertes de couronnes de fleurs avec inscriptions.

La plus belle de toutes, en violettes, semée d'abeilles d'or, a été envoyée par les élèves du lycée Bonaparte.

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