CHAPITRE XXVI
Le cortège. — Sa Majesté la Reine. — Lee cadets de Woolwich.
— Le cheyal Stag. — Couronnes et députations. — La foule.
A l'église. — Après la cérémonie. — Reine et Impératrice.
Une couronne de laurier. — L'Impératrice. — Reliques du Cap.
Les généraux anglais, les officiers supérieurs, les anciens officiers de la maison Impériale, les anciens minisires, les députés et anciens députés, les sénateurs et anciens sénateurs, les députations françaises, le clergé français, en un mot, tout ce qui, du monde officiel ou du cortège sympathique, a pu pénétrer dans Camden-House vient se ranger et prendre les places réservées. Je vous ai dit hier Tordre du cérémonial.
A dix heures précises, la Princesse Mathilde, le Prince Napoléon et ses fils arrivent à Gamden-House. Le Prince Napoléon porte le grand-cordon de la Légion d'honneur.
Il reçoit les princes étrangers, qui sont successivement introduits, tous en grand uniforme.
A dix heures vingt, on annonce la Reine.
A dix heures vingt-cinq minutes, Sa Majesté la Reine, accompagnée des trois Princesses Royales, les Princesses de Galles, Alice et Béatrice, arrive devant
Camden-House. Les voitures de la cour sont couvertes d'ornements de deuil. On a étendu un large tapis noir depuis les portes latérales de la maison jusqu'à une estrade construite pour la Reine, devant la porte principale.
L'estrade royale, rectangulaire, avec ses crêpes noirs courant le long des frises et ses rideaux de deui flottant au vent, derrière lesquels la Reine verra tout à l'heure passer le funèbre cortège, est imposant à voir.
Il est onze heures moins cinq.
Les cadets de Woolwich, au commandement bref de leurs officiers, exécutent une conversion et viennent se ranger en carré devant Camden-House.
Onze heures. — L'affût, magnifiquement attelé et drapé, que je vous ai déjà décrit hier, vient se placer devant la porte principale.
A ce moment solennel, la Princesse Mathilde, la Princesse Eugénie Murât, se dirigent vers l'église. Les mêmes officiers qui portaient hier le cercueil V apportent encore aujourd'hui et le placent sur l'affût. Ils sont en grand uniforme de parade.
Un roulement de tambours éclatelugubre, lent etsourd, puis gradué et bruyant, puis un premier coup de canon.
La Reine passe, suivie de la Princesse de Galles, des Princesses Alice et Béatrice.
La famille Royale gagne son estrade réservée. Trois coups de canon encore. Au quatrième, l'affût s'ébranle; le cortège part; la foule se met en marche. Les cordons du poêle sont tenus par les Princes ; MM. de Bassano et Rouher remplacent les maréchaux, absents.
Les cadets défilent. Ils marchent un par un. Parmi eux, le vieux soldat Westhers, qui/ assista aux funérailles de Napoléon I er à Sainte-Hélène et qui conduisit Napoléon III au cimetière de Chislehurst, suit en serviteur fidèle et désespéré ce cortège d'un enfant qu'il a
va naître. On a dit l'histoire touchante de ce vieux guerrier. Il pleure à chaudes larmes, et tout le monde le regarde avec compassion.
La musique militaire de l'école joue de nouveau la marche de Beethoven : la Mort d'un héros, qu'elle avait jouée avant-hier à Woolwich.
Les officiers d'artillerie royale qui ont apporté le cercueil sur raffut se placent derrière le corps.
Puis vient le cheval de guerre.
Le cheval favori du Prince, Stag, est mené en main par Gamble, le vieux piqueur de l'Empereur. C'est le dernier cheval qu'ait monté le prince à Ghislehurst. C'est un bai-brun superbe, que recouvre entièrement un long voile de crêpe avec étoiles d'argent et franges. Aux quatre coins du voile, des N d'argent.
Sous le voile apparaît la fameuse selle légendaire de velours rouge et or qui a appartenu à Napoléon III. Les étriers sont en or. La bride dorée scintille sous le crêpe. Le fronteau est orné de rubans plats rouges avec des crépinettes d'or. Sur la croupe, quatre nœuds noirs partant de la selle.
L'effet de ce cheval derrière la cercueil est saisissant. A ses côtés marchent Uhlmann et l'ordonnance du Prince au Gap, couvert de décorations.
Enfin s'avance le Prince Napoléon, accompagné de ses deux fils et suivi des Princes et personnages officiels dont je vous ai télégraphié la liste, et parmi eux les ministres de la Guerre et des Colonies.
Puis viennent les députations avec bannières. Je lis, à mesure que les bannières défilent, ces noms, que j'envoie pèle mêle :
« Roubaix, — Tourcoing, — les Étudiants de Paris, — La Creuse, — Cambrai, — la Jeunesse française. »
Sur les couronnes immenses que portent d'autres députations, je lis encore :
« La Corse, — le Nord, — Nîmes, — le Gers, — le JPays, — Versailles, — Saint-Cloud, — Lille, — Arenenbei % g, etc. , etc. »
Avant les députations, marchent les jeunes amis et légataires du Prince ; derrière les députations, une foule énorme s'avance, difficilement contenue par les cordons d'artilleurs et de volontaires du Kent, qui forment la haie.
Dans cette foule se trouvent représentées toutes les positions sociales. A côté de paysans bas-bretons marchent des ouvriers parisiens, qui coudoient des artistes de la Comédie-Française : M mea Bianca et Sarah Bernhardt; Gaillard, M me Nilsson. Tous les Français qui résident à Londres sont là, et parmi eux le comte Hallez-Claparède, M. Martini. A côté de moi marchent M. Tarbé, ancien directeur du Gaulois, le vicomte de Gasa-Bianca et la vicomtesse, M. et M me de Goselbonne, M. Lucien Biadelli, M. Ernest Lota, ancien substitut, etc., — réunis par le courant de la foule.
Celle-ci devient de plus en plus serrée, et, malgré les policemen, l'infanterie, la cavalerie, malgré les efforts des commissaires français désignés à Camden— et parmi lesquels je cite le prince Poniatowski, MM. Levert, Busson-Billault, de Moustiers, malgré les officiers de la maison Impériale et M. Léon Chevreau, qui veille à tout avec un tact infini, — au sortir des grilles, un instant de désordre et de confusion se produit.
Quelques personnes rétablissent immédiatement l'ordre, et parmi elles, MM. Edouard André, Dréolle, Feuillant, Alexandre de Girardin, qui marchait auparavant à la tête d'une députation avec couronnes, avec MM. Raimbaud et Davilliers.
Au milieu des officiers de la maison Impériale, nous avons remarqué la profonde tristesse de MM. d'Espeuilles et Duperré, les seuls officiers qui, ayant été
attachés au Prince, ont obtenu du gouvernement Vautosation d'assister aux obsèques.
Nous marchons pendant trois quarts d'heure au milieu du bourdonnement immense de la foule, que percent les sourds éclats des musiques en sourdine, et qu'accompagnent les roulements des tambours et les grondements du canon.
Nous arrivons enfin à la petite église catholique de Ghislehurst.
Sur le seuil apparaît le clergé diocésain, avec M** l'évêque de South wark et l'abbé Goddard.
On entre dans l'église. L'ordre du cortège n'est pas modifié.
Les princes étrangers sont tous en uniforme : le prince héritier de Bade, le duc de Teck, le prince Christian, le prince Henri de Monaco, le duc de Battenberg, un grand nombre de membres de l'aristocratie anglaise.
La petite église de Sainte-Marie, comme je vous l'ai dit en détail, est toute tendue de noir.
L'évêque de Southwark officie. On n'a dit qu'une messe basse. M me de Gaters a fait entendre sa superbe voix. M me Christine Nilsson, qui avait offert également de chanter, pleure à chaudes larmes, beaucoup d'émotion et un peu, sans doute, du refus qu'elle a éprouvé.
Le catafalque est placé selon l'usage ; aux quatre coins se tiennent : le général d'Espeuilles, l'amiral Duperré, le comte de Ligneville, M. Bachon.
Dans l'intérieur de l'église, le Prince Jérôme, ses fils, la Princesse Mathilde, M. Rouher et tous les am-
bassadeurs.
Seul l'ambassadeur de France manquait. Jusqu'à six heures, les officiers de la maison du Prince resteront dans l'église, se relevant d'heure en heure.
Pendant la cérémonie, la foule a attendu, patiente et
émue, massée autour des troupes et du bataillon des cadets de Wooiwich, qui, au moment de l'absoute, a exécuté trois salves de mousqueterie.
À la fin des prières, le défilé a commencé devant le cercueil. Impossible de vous dire les touchantes manifestations qui se sont produites en ce moment.
Je suis resté près d'une heure à v oir passer les assistants, et je n'en ai pas vu un seul qui eût les yeux secs. A certains moments, il y avait comme un concert de lamentations déchirantes dans la petite église.
Après la cérémonie, qui a été terminée à deux heures, et sur le désir exprimé par l'Impératrice, la Princesse Mathilde s'est rendue à Gamden-Place. Elle a été reçue aussitôt. L'entrevue a été on ne peut plus touchante.
M. Rouher, accablé de douleur, a reçu des témoignages de sympathie universels.
Quant à l'abbé Hooney, qui a accompagné le corps du Prince Impérial depuis le Gap jusqu'à Chislehurst, il a été l'objet d'une manifestation de reconnaissance des plus attendrissantes. Chacun a tenu à le remercier pour sa noble et généreuse conduite.
L'abbé a raconté qu'il ne pouvait dire la messe à bord, n'ayant pas de pierre consacrée. Il récitait les prières sur le pont, devant les marins catholiques. Le colonel Pemberton et les officiers de l'Oron^ ont témoigné avec émotion de l'attitude pleine de dignité et de pieux respect que le vénérable prêtre n'avait cessé de tenir pendant toute cette douloureuse traversée.
J'oubliais de vous signaler un fait intéressant. A son arrivée, ce matin, le Prince Jérôme est allé s'agenouiller devant le catafalque, à Gamden, et a jeté l'eau bénite sur la chère dépouille.
Le Prince a présenté lui-même ses deux fils ti la Reine. Elle a fait au père et aux enfants un accueil cor-
dial. Tous les Princes sont allés saluer le Prince Napoléon, en sa qualité de chef de la famille Impériale.
J'estime à dix mille le nombre des Français venus à Chislehurst. Quant aux Anglais, il y en avait certainement bien deux cent mille.
La Reine, à plusieurs reprises, a montré son étonneraient de voir une foule si considérable de Français et d'Anglais. La population anglaise a été frappée du témoignage public que la Reine a voulu donner par sa présence sur l'estrade réservée.
Le général Simmons faisait remarquer que c'était la première fois qu'en Angleterre un cercueil .était porté par des officiers anglais.
Le départ des grands dignitaires est subordonné à l'acte officiel des constatations.
Londres, 12 juillet. — Un détail à ajouter à ceux que je vous ai télégraphiés sur l'ouverture du cercueil :
Le docteur Evans, qui avait été plusieurs fois appelé à donner des soins au Prince Impérial, a fait l'examen des dents. Il en a reconnu certaines particularités dont il avait eu à s'occuper autrefois.
D'autres assistants ont reconnu aussi une ancienne cicatrice que le Prince avait à la main.
Le Prince Napoléon est descendu à Buckingham- Hotel, la Princesse Mathilde à Bristol-Hotel. Tous deux, de leur côté, ont évité de se montrer ou de recevoir.
Revenons maintenant au château pour décrire une scène déchirante.
La Reine, qui s'était agenouillée au pied du cercueil avant de se rendre à la tribune construite pour elle, avait vu défiler, du haut de cette estrade, tout le cortège.
Lorsque la foule se fut écoulée, elle descendit et revint au château, suivie des Princesses ses filles.
L'auguste veuve, triste et majestueuse, entre à Camden par la porte latérale, s'assied dans le grand salon parallèle au hall où reposait tout à l'heure le cercueil, fait appeler la duchesse de Mouchy, et la prie de faire dire à l'Impératrice qu'elle désire la voir.
Pendant que la Reine attend la réponse de l'Impératrice, la Princesse Béatrice se lève et entre dans la chapelle ardente, où il n'y a plus de cercueil, mais où brûlent encore les cierges, et qui est toute pleine du parfum des fleurs. La Princesse prend quelques-unes de ces fleurs et sort en pleurant.
C'est tout ce qui lui restera du pauvre mort et des rêves évanouis.
Cependant on hésite à aller troubler l'Impératrice dans sa douleur. Elle est dans un état lamentable.
Chaque coup de canon lui arrache un cri et détermine une crise nerveuse.
Pendant ces hésitations, la Reine, qui, elle aussi, veut voir une dernière fois la chambre du Prince, traverse la galerie, s'arrête devant la chapelle ardente, et de ses mains royales cueille une fleur dans le monceau funèbre et parfumé.
Elle monte dans la chambre du Prince, laissant en bas les Princesses royales, et précédée de la duchesse de Mouchy et du marquis de Castelbajac, qui, spécialement chargé de la recevoir, a rempli avec sa distinction habituelle cette haute mission.
Au moment où la Reine va pénétrer dans la chambre du Prince, le docteur Corvisart prévient Sa Majesté que l'Impératrice peut la recevoir. :,— *
La chambre de l'Impératrice est plongée dans une obscurité complète.
Au moment où la Reine y pénètre, la pauvre mère veut se lever; elle retombe anéantie.
Alors, à tâtons, la Reine Victoria s'approche du fau-
teuil de l'Impératrice, et, sans pouvoir prononcer une parole, elle ouvre les bras et attire l'Impératrice sur sa poitrine...
Pendant quelques instants, les deux augustes affligées ont mêlé leurs larmes, et confondu leurs sanglots.
Enfin la Reine s'arrache à cette étreinte déchirante et descend accompagnée de la duchesse de Mouchy, de la vicomtesse Aguado, de H Uo de Lermina.
Les voitures de la cour s'approchent du perron. Le fidèle John Brown, dans sa livrée noire, ouvre la portière ; le valet de pied baisse le marchepied ; la Reine monte avec les Princesses ; les écuyers se rangent aux portières.
La Reine part
Sa Majesté est rentrée à Londres par un train spécial, à midi.
L'attitude de la Reine et des Princesses anglaises a tiré des larmes de tous les yeux. Les Princesses ont toutes envoyé des couronnes, et, par une attention dé licate, celle de la Princesse de Galles à été envoyée au nom de ses petites filles.
Même sympathie de la part des Princes, qui portaient tous l'uniforme de l'artillerie pour rendre hommage au défunt.
Un incident touchant :
Au moment de son arrivée à'Camden, la Reine, qui voulait déposer elle-même sa couronne sur le cercueil, était tellement émue et tremblante, qu'elle a dû faire un signe au général Fleury, en lui disant :
« — Pauvre enfant ! Il a, en tout cas, bien mérité cette couronne. »
Le général Fleury Ta prise des mains de la Reine et l'a déposée sur le cercueil.
C'est une couronne de laurier !
'Impératrice a voulu veiller cette nuit au pied du
cercueil. De dix heures à trois heures, et de quatre à sept heures du matin, elle est restée abîmée, priant et sanglotant. »