‹ Le prince impérial: Napoléon IVChapitre 69 sur 90 · Épilogue · texte numérisé non relu

Épilogue

Londres, 13 juillet. — Je veux, avant de rentrer à Paris, vous dire l'épilogue du drame héroïque auquel je viens d'assister, et vous raconter de quelle façon on a passé la journée d'aujourd'hui dimanche à Ghislehurst.

Aujourd'hui encore, en effet, les trains du matin à Charring-Gross étaient pris d'assaut par de nombreux fidèles au culte impérial qui voulaient assister à l'oraison funèbre du Prince, que devait prononcer M gr Manning, à onze heures, dans la petite église de Sainte- Marie, où le fils repose à côté de son père.

Un grand silence a régné toute la journée à Camden- Place. La chapelle funèbre a été enlevée, le hall débarrassé ; tout a été remis dans l'état primitif.

Au premier étage, dans la chambre du Prince Impérial, une messe a été dite aujourd'hui. L'Impératrice y a assisté avec toute sa maison. D'en bas, par les fenêtres entr'ouvertes, j'entendais les psalmodies du prêtre et les sanglots de l'assistance.

A Sainte-Marie, un grand nombre de Français avaient pénétré dans l'église; un plus grand nombre attendaient dehors , l'abbé Goddard continuant malheureusement à faire des difficultés pour laisser entrer .

Il a fallu l'intervention de Paul de Gassagnac pour faire ouvrir les portes du cimetière et de l'église.

Hier soir, à six heures, lorsque les Français qui attendaient dehors ont eu]défil4 et jeté l'eau bénite, le catafalque a été enlevé, et à ce moment M Ile de Lermina est tombée dans un évanouissement prolongé. Le cercueil a été transporté dans la chapelle de droite, en

face du tombeau de l'Empereur. Il est enseveli sous l'amoncellement des couronnes et des fleurs apportées hier matin.

Le cardinal Mahning est arrivé à onze heures. Grand air, tôle Une et ascétique.

Au milieu de la messe, Son Éminence a prononcé une admirable oraison en anglais. Il a adapté à la catastrophe que nous pleurons un texte de l'Ecriture sur les douleurs de la Mère de Jésus, et a dit ces paroles :

« J'ai eu deux fois l'honneur de voir le Prince : je ne « l'oublierai jamais. »

Aujourd'hui à trois heures, les grands dignitaires de la Couronne, exécuteurs testamentaires, ont signé le procès-verbal de constatation d'identité.

L'Impératrice est toujours dans un état de prostration extrême. Cependant elle a supporté et franchi la période redoutable de la crise nerveuse qui a éclaté vendredi soir à l'arrivée du cercueil.

On avait cherché à la tenir dans l'ignorance de ce qui se passait; mais le bruit des préparatifs faits dans la maison pour la réception du corps avait éveillé son attention inquiète, et, voyant les efforts de M mei Glary, de Lermina et de Mouchy pour la distraire, elle leur dit :

« Mesdames, il est inutile de me préparer : je serai « forte. »

Puis elle resta silencieuse.

Au bruit de l'affût qui arrivait avec le cercueil et roulait lourdement dans la grande allée, l'Impératrice se leva et descendit.

Elle arriva dans le vestibule au moment où les officiers anglais apportaient le cercueil et le déposaient dans la chapelle ardente.

La pauvre femme se précipita sur cette bière où dormait son enfant, l'étreignit de ses deux bras, la couvrit d« baisers, criant au milieu de ses sanglots :

« — Voilà donc tout ce qui me reste de mon fils ! »

Je renonce à dépeindre les tortures qu'elle a subies pendant cette veillée lamentable.

Hier, samedi, elle n'a voulu recevoir personne, excepté la Reine et la Princesse Mathilde.

A trois heures, elle a fait demander Uhlmann. Le fidèle serviteur est venu et est resté près d'une heure avec elle, répondant à ses questions et satisfaisant son inépuisable et maternelle curiosité.

Cet entretien émouvant causait à l'Impératrice tant d'excitation et de fièvre que, pour le faire cesser, le docteur Corvisart a dû invoquer l'état de fatigue de Uhlmann. L'Impératrice a voulu voir aussi l'ordonnance du Prince, Lomas ; elle a eu avec lui une longue conversation sur la catastrophe du Gap. Elle a déclaré qu'elle voulait désormais garder auprès d'elle Lomas et Uhlmann.

Toutes ces émotions l'ont tellement écrasée, que ce matin le docteur Corvisart a constaté un trouble sérieux dans la circulation du sang.

Hier soir, à six heures, en quittant l'église de Ghislehurst, où ils avaient monté leur dernière garde près du cercueil, les officiers de la maison du Prince sont rentrés à Gamden.

Malgré la fatigue qui les accablait, ils ont voulu voir la selle retrouvée sur le cheval du Prince et rapportée religieusement ici. On a ouvert la caisse qui la contenait. C'est une selle dite anglaise, et confectionnée en France. Le Prince s'en servait depuis longtemps, et, au moment de son départ pour le Gap, il y avait fait adapter, à Woolwich, une paire de fontes.

On a parfaitement constaté que le Prince a dû s'accrocher à la fonte de gauche. La courroie de cuir qui relie les deux fontes s'est déchirée sous l'effort.

C'était la partie de la selle faite en Angleterre.

Le Prince a dû tomber sur le dos...

Une anecdote, pour finir :

Le piqueur Gamble, qui tenait en main, derrière le cercueil, le cheval du Prince, portait un uniforme de gala qu'il n'avait pas mis depuis le baptême du pauvre enfant.

Il s'en est aperçu en cherchant dans sa poche un mouchoir pour essuyer ses larmes. Il a trouvé dans cette poche l'ordre de service qu'il y avait placé en 1856 , signé du Grand-Ecuyer, et qui lui donnait toutes ses instructions pour la cérémonie.

Et maintenant ma tâche est finie. Je rentre à Paris après huit jours de larmes et de deuil que je n'oublierai de ma vie. J'ai pleuré et vu pleurer autour de moi. Mais au milieu de cette douleur, je dois le dire, une sorte d'orgueil nous soutenait, nous tous Français venus à Londres pour suivre le cercueil d'un Napoléon.

Nous nous sentions, sans mandat officiel, les représentants véritables de la patrie française. Nous marchions en quelque sorte sous l'inspiration de cette grande âme de la France qui tressaille à toutes les nobles choses. Elle planait au-dessus du cercueil de cet enfant né au sein de splendeurs sans pareilles, et mort comme on sait encore mourir chez nous, en paix avec Dieu et en face de l'ennemi.

Page 1