CHAPITRE XXVII
Attitude du Prince Napoléon. — Dans la chapelle provisoire de Woolwich. — British Médical Journal. — Une' lettre du docteur Èvans. — Encore British Médical Journal. — Une lettre du docteur Rottenstein. — Une lettre du docteur Gannal. — Testament du Prince Impérial.
Une des choses que je ne pouvais pas comprendre et dont je ne parlai pas lorsque je rendis compte des funérailles du Prince Impérial, ce fut l'attitude étrange, inexplicable pour bien des gens, pour moi entre autres, du Prince Napoléon. Mais tout s'explique avec le temps, et Fidus en a donné la raison ; aussi je lui laisse la parole :
« Quant à l'attitude du Prince Napoléon le jour des funérailles du Prince Impérial, voici comment l'expliquent des personnes qui croient le savoir : On se rappelle que l'Impératrice lui avait fait dire qu'après la cérémonie elle le recevrait, qu'il refusa de se rendre à son invitation et partit aussitôt pour la France. Cette conduite aurait été motivée par un intérêt très précis.
« Le Prince pensa que l'Impératrice, qui connaissait le testament et les sentiments du Prince Impérial, voudrait être fidèle à sa mémoire et à ses intentions, et
qu'elle lui demanderait, à lui Prince Napoléon, en ce moment solennel, presque sur le cercueil de son fils, d'abandonner ses prétentions et de reconnaître la volonté du Prince Impérial ; et il se trouvait dans la position la plus délicate, en face de cette mère désolée à qui il eût été cruel de répondre par un refus absolu, ou envers qui il se fût engagé, quand elle lui parlait à travers ses larmes, par un acquiescement qui eût été un mensonge et qu'il lui eût été impossible de tenir. Dans cette alternative, il préféra paraître inconvenant, incivil, rancunier, et il disparut, laissant carrière à toutes les conjectures, mais gardant sa liberté entière pour l'avenir. >»
Le Prince Napoléon savait probablement déjà que c'était M. Rouher, quant à la partie politique, qui était l'auteur du testament du Prince Impérial. :
Je demande maintenant la permission au lecteur de retourner à Woolwich au moment de l'ouverture du cercueil.
Lorsque les matelots de VEnchantress eurent déposé dans la chapelle provisoire leur triste fardeau, lorsque le cercueil fut ouvert pour donner lieu aux constatations légales, je m'attendais à ce que les représentants de la Presse fussent conviés à cette triste formalité. — A quoi servent donc, dans des occasions semblables, ces représentants, si ce n'est à tout voir, afin de pouvoir en rendre compte?
Je m'y attendais d'autant plus, quant à moi, que j'étais un ami personnel de plusieurs des membres de la famille Impériale chargés de présider aux obsèques.
Je ne fus pourtant invité, par le Prince Murât, à entrer dans la chapelle, que lorsque les quelques témoins intimes qui s'y trouvaient en étaient partis, et que le plombier, ajustant le couvercle de la bière, qui était
^ore ouverte, le plaçait et le retirait alternativement,
grattait avec précaution, à chaque nouvel essai, les différents joints, afin de faire mordre la soudure.
On avait placé plusieurs objets dans le cercueil, sur le satin capitonné qui recouvrait le corps : des médailles, un spécimen de toutes les monnaies qui avaient été frappées sous le règne de Napoléon III, etc., etc.
Je n'ai» donc su l'état dans lequel se trouvait le corps que par les confidences de certains témoins, qui étaient sortis de la chapelle absolument atterrés.
Il a été dit que le Prince, complètement méconnaissable, a été néanmoins reconnu par le D* Evans, qui, grâce à l'inspection des dents, a pu solennellement déclarer et signer que c'était bien le Prince Impérial.
La presse médicale anglaise va nous permettre d'établir la vérité sur ce point :
Britlsh Médical Journal.
Identité du Prince Impérial.
« 19 juillet 1879.
« Les circonstances qui ont entouré la mort duPrince Impérial ont fait revivre une question qui a été quelque peu négligée par les légistes et les médecins, soit l'importance des dents comme moyen de reconnaître l'identité d'une personne morte. Feu le Prince Impérial avait été si complètement défiguré, que son identité aurait été extrêmement difficile à établir, si ce n'est que le Prince Impérial avait eu quatre petites cavités remplies d'or, dans les premières dents molaires, par le D r Rottenstein, de Paris, et qu'il avait eu un léger accident, en avril 1876 : il avait reçu un coup sur les dents de devant, ce qui avait nécessité de limer un peu les dents de façon à en polir l'émail. Ces signes, qui sont inaltérables, même par l'âge, et dont les dentistes soi-
gneux gardent le témoignage sur leurs registres, deviennent des moyens d'identité infaillibles, et lesquels, comme dans le cas présent, sont de grande valeur et peuvent, dans certaines circonstances, être de la plus haute importance. »
Britlsh Médical Journal.
Identité du Prince Impérial.
« 9 août 1879.
« Monsieur,
« D'après l'article du Brttish Médical Journal de la semaine dernière qui porte pour titre : Identité du Prince Impérial, il ressortirait que le point à établir entre nous était la vérité du détail publié dans un numéro précédent du Journal, soit « que le Prince Impé- « rial avait eu quatre petites cavités remplies d'or, dans « les premières dents molaires, par le D* Rottenstein,de « Paris » . Si vous aviez republié la phrase originale, dont la citation ci-dessus n'est qu'une clause, «vos lecteurs auraient mieux compris pourquoi j'ai demandé une « immédiate rectification ». Cette phrase est ainsi conçue: «Feule Prince Impérial avait été si complètement « défiguré, que son identité aurait été extrêmement « difficile à établir, si ce n'est que le Prince avait eu « quatre petites cavités remplies d'or, dans les pre- « mières dents molaires, par le D r Rottenstein, de Paris, « et qu'il avait eu un léger accident, en avril 1876 : il « avait reçu un coup sur les dents de devant, ce qui « avait rendu nécessaire de limer un peu les dents, de « façon à polir l'émail. »
« Maintenant le seul détail important donné par les notes ci-dessus est absolument faux. Le D* Rottenstein n'était pas présent lors de la reconnaissance des restes
du Prince Impérial ; ni aucune opération de son fait n'a pu contribuer, d'aucune manière, à cette reconnaissance. Mais ttioi j'étais présent dans cette circonstance; et là, alors, je reconnus mon propre travail, ainsi que les détails particuliers de la conformation dentaire. Ces faits sont consignés dans la déposition que Ton m'a demandé de faire, et qui fait partie du procès-verbal officiel. Il est parfaitement vrai que j'ai dit que moi, et moi seul, ai eu la charge des dents du Prince Impérial depuis son enfance ; et, si j'ai dit cela, c'est parce que je n'ai jamais vu, dans la bouche du Prince, trace d'opérations qui ne fussent pas de mon fait, et aussi parce que j'ai des raisons pour croire ces détails placés sur un terrain que tout médecin de famille comprendra et appréciera.
« Je suis votre obéissant serviteur,
« Thomas-W. Evans.
« Paris, 4 août 1879. »
British Médical Journal.
Identité du Prince Impérial.
« Août 1879.
« Nous avons fait allusion à l'importance des dents comme un moyen d'identité pour reconnaître les personnes mortes, et nous avons mentionné incidemment le fait que le Prince Impérial avait eu quatre petites cavités remplies d'or, dans les premières dents molaires, parle D* Rottenstein, de Paris, et qu'il avait eu un léger accident en avril 1876 : il avait reçu un coup sur les dents de devant, ce qui avait nécessité de limer les dents de façon à en polir l'émail. .
« Depuis lors, nous avons reçu une communication du D r Evans, de Paris, niant les faits établis ci-dessus,
et disant que « personne, excepté moi, n'a jamais opéré « les dents du Prince, et le détail que donne votre jour- « aal est entièrement faux » et nous sommant de faire une « immédiate rectification ».
« 11 importe peu au public de savoir qui a aurifié les dents du Prince Impérial ; mais, en recevant la communication du D r Evans, nous avons pris la peine de vérifier l'information sur laquelle était basé notre rapport, et nous tenons des meilleures sources que, ces dernières années, le Prince avait subi quelques opérations dentales, faites non seulement par le D r Rottenstein, de Paris, mais encore, à sa recommandation, par M. Oakley Coles de Upper Wimpole street, et par M. Bull, maintenant à Bruxelles, et que les assertions du D r Evans sur ce sujet sont fondées sur une imparfaite connaissance des faits. »
British Médical Journal.
Identité du Prince Impérial.
h 23 août 1879.
« Nous avons reçu de M. Oakley Coles une lettre établissant les circonstances dans lesquelles il donna ses soins au feu Prince Impérial. Son Altesse Impériale vint chez M. Coles, le 13 mars 1876, souffrant, du côté de la mâchoire supérieure, d'une inflammation causée par les efforts que faisaient les dents de sagesse pour percer la gencive. Il avait aussi une cavité dans la première molaire, qui avait été évidemment aurifiée, mais dont l'or était parti. M. Coles appliqua un pansement sur la dent, et le Prince s'en alla avec l'intention de revenir deux jfturs après pour avoir la dent aurifiée si la douleur avait cessé, ou bien pour se faire ouvrir la gencive si la douleur continuait.
« Dans la soirée du même jour, M. Goles reçut un télégramme (dont il joint une copie) du feu comte Gary lui demandant d'aller voir le Prince à Ghislehurst le lendemain matin. En conséquence, il se rendit à cette invitation, et soulagea Son Altesse Impériale en faisant une incision cruciale près de la dent de sagesse, sur la gencive supérieure, du côté droit; il remplit aussi la molaire supérieure droite avec de l'or.
« M. Goles déclare qu'il n'aurait pas fait connaître ses rapports professionnels avec le Prince sans les observations du D r Evans, et il a voulu également rendre justice au D r Rottenstein, à la recommandation duquel le Prince et le comte Clary ont fait appel à ses soins. »
British Médical Journal.
Identité du Prince Impérial.
« 20 septembre 1879.
« Monsieur,
« Les hasardeuses assertions du D r T.-W. Evans, que personne, excepté lui, n'avait jamais aurifié les dents du Prince Impérial, ont sûrement été faites à la légère. Les assertions ont été prouvées fausses par la lettre de M. Oakley Goles (Voir British Médical Journal du 23 août 1879) et par celle de M. Jackson T. Bull, maintenant à Bruxelles, qui, sur ma recommandation, donna ses soins au Prince Impérial à Woolwich, et enfin par les.preuves que je vous ai données que j'ai soigné le Prince et fait les opérations spécifiées dans ma précédente communication. M. Bull dit : « Je me fais un « plaisir d'inclure les lettres m'appelant à Woolwich le « 25 juillet 1873. Je lui ai mis un peu d'or'dans une ma- « laire supérieure, du côté gauche, et gratté les dents. »
« Le D r Evans déclare que, dans sa reconnaissance du
corps, il trouva ramification des cinq dents en parfait état et aux endroits où il s'attendait à les trouver. Maintenant, dans ce cas, le D* Evans n'a pu reconnaître son propre travail, puisque M. Oakley Coles a aurifié une cavité dans la première molaire supérieure droite, qui avait été précédemment aurifiée par le D r Evans. M. Bull r emplit d'orune autre cavité dans la molaire supérieure gauche; et en 1877 (non en 1876, comme il a été dit par erreur), je trouvai et remplis deux petites cavités, et j'aurifiai à nouveau deux autres dents précédemment aurifiées par le D* Evans. De ceci il ressort que les opérations de ce dernier n'étaient pas éminemment réussies.
« C'est notre travail, et non le sien, que le D r Evans a reconnu. Un médecin de Madère qui a acquis une grande expérience déclare qu'il est presque impossible d'ouvrir la bouche d'un corps embaumé; et la plupart des dentistes seront de mon avis quand je dis que, dans de telles circonstances, il était impossible au D r Evans de reconnaître son propre travail de celui de ses confrères.
« Le D r Evans dit (journal du 9 août 1879) : « Le « A D r Rottenstein n'était pas présent lors de la recon- « naissance des restes du Prince Impérial, ni aucune « opération de son fait n'a pu contribuer en aucune « manière à cette reconnaissance. Mais moi j'étais prête sent dans cette circonstance, et là, alors, je reconnus « mon propre travail, ainsi que les détails particuliers « de la conformation dentaire. »
« Ceci est un cas assez amusant de petitio principii, car ma présence ou mon absence lors de la reconnaissance du corps n'a rien à faire avec la question.
« Personne n'a prétendu nier que le D r Evans fflt présent dans cette occasion, mais il faut être dénué de toute idée de logique pour faire valoir sa présence comme un événement pouvant apporter l'évidence à la question dont il s'agit. Plus pertinentes sont les preuves
que je produis pour démontrer que le travail sur lequel la reconnaissance du Prince Impérial a la prétention de se baser n'était pas uniquement le travail du D r Evans. Il est vrai qu'il a $té le dentiste du Prince pendant son enfance; mais depuis une certaine époque il n'était pas exclusivement employé.
« Le Prince avait de très bonnes dents, et, bien que je fusse appelé à traiter d'autres membres de la famille Impériale, ce ne fut qu'en 1877 qu'il eut recours à mes soins. Avant cette époque; je fus prié de recommander un dentiste de Londres, et je proposai, à cet effet, mes amis Oakley Cotes et Jackson Bull, qui tous deux donnèrent leurs soins au Prince, comme il a déjà été dit.
« J'apporte ici, monsieur, les preuves de ce que j'avance, et je clos cette discussion, au-devant de laquelle je ne suis pas allé.
« Je suis, monsieur, très respectueusement, etc.
« ROTTENSTEIN, « Rue Royale.
« Paris, septembre 1879. »
Enfin voici un lettre de notre premier embaumeur de Paris, de réminent docteur Gannal, qui trancbe définitivement la question.