CHAPITRE XXVIII
Réunion du parti de l'Appel au peuple. — Chez le Prince Napoléon. — Une lettre de Mp Stanly. — Une lettre de Mi* Bradley. — Pourquoi le Prince n'a pas de monument à Westminster. — Souscription pour lui en élever un en France. — Un choix malheureux. — Lettre de l'ancien gardien. — Indifférence de l'Impératrice.
C'est le 1 er juillet, trois jours après la lecture du testament, à dix heures du matin, qu'eut lieu la réunion des sénateurs et des députés de Y Appel au peuple.
Après avoir donné communication du testament qu'on vient délire, M. Rouher dit, en terminant : « Des circonstances dans lesquelles je ne puis entrer ont empêché pendant quelque temps la publication de ce document. L'émotion ne me permet pas d'y ajoute? aucun commentaire. »
« Des circonstances dans lesquelles je ne puis entrer... » : c'était trancher un peu lestement la question, et se dispenser de répondre aux explications qu'à juste titre les hautes personnalités du parti étaient en droit de lui demander.
Quelques-uns de ceux qui étaient présents, doués de plus d'observation ou d'intuition que les autres, firent ~ K *erver une différence de style entre les deux parties
du document : ce qui leur faisait supposer que, quoique portant la môme date, elles n'avaient pas été rédigées en même temps ou par la même personne. Mais on passa outre.
M. Granier de Cassagnac proposa de nommer une commission de Cinq membres chargée de voir le Prince Napoléon.
M. Robert Mitchell ne s'opposait pas à cette démarche, si les délégués devaient être chargés de porter au Prince les hommages de la réunion, car le Prince était désormais, disait-il, le chef de la famille. Le groupe n'avait certainement pas l'intention de recommencer un vote des 221 et de modifier l'hérédité.
Il y a des constitutions ratifiées par des plébiscites, et H. Mitchell supposait que personne n'avait l'intention de s'élever contre la constatation d'un fait indiscutable. Il était visible que le sentiment exprimé, en fort bons termes, par M. Mitchell était partagé par la majorité des membres de la réunion.
M. Paul de Cassagnac déclara alors que, si l'on voulait discuter la question posée par M. Mitchell, il était prêt à la discussion.
Mais on demanda que toute discussion à ce sujet fût ajournée après les obsèques.
M. Rouher apprécia vivement cette opinion, en se basant sur « des questions de convenances », et la réunion décida que les deux présidents des groupes, M. Ferdinand Barrot et M. le comte Joachim Murât, porteraient au Prince Napoléon le texte du testament.
M. Haentjens et plusieurs autres membres demandèrent alors que M. Rouher accompagnât les deux présidents.
M. Dugué de la Fauconnerie, sans critiquer l'envoi du testament, insista surtout sur l'opportunité d'une démarche personnelle et immédiate faite auprès du
Prince Napoléon, qui ne manquerait pas d'accueillir ïf. Rouher avec tous les égards dus à sa haute intelligence et à ses loyaux services.
« A l'heure présente, dit-il, toutes les questions de personnes doivent disparaître : on doit avoir pour but la cohésion du parti et la manifestation publique la plus prompte possible de cette cohésion. Rien ne serait plus de nature à amener ce double résultat qu'un entretien intime entre l'ancien mandataire du Prince Impérial et le chef actuel de la Maison. »
Un certain nombre des membres des deux Chambres appuyèrent alors l'opinion de M. Dugué de la Fauconnerie, notamment MM. Mitchell, baron Dufour, Lenglé, comte Colbert, Janvier, etc.
Cela ne faisait pas l'affaire de M. Rouher. Il n'avait pas fait mettre le codicille du testament du Prince Impérial pour en arriver à plier la tête devant le Prince Napoléon. Il avait voulu lui porter un coup droit, dont il ne lui convenait en aucune façon d'atténuer les effets. Aussi répondit-il « que les circonstances l'obligeaient à repartir à une heure pour Londres, et qu'il ne fallait pas lui demander, au milieu de la douleur qui l'accablait, une démarche au-dessus de ses forces. »
La réunion n'insista plus et s'ajourna après les funérailles.
MM. Ferdinand Barrot et Joachim Murât se rendirent alors auprès du Prince Napoléon, pour remplir la mission dont ils avaient été chargés.
Le Prince reçut ces messieurs de la façon la plus courtoise ; mais ils remarquèrent que, lorsque que le Prince dit qu'il était désormais le chef de la famille Impériale, il prononça ces mots avec une fermeté qui les soulignait.
Il était visible aussi que le Prince, dont le masque impassible ne s'était pas même troublé en lisant le codicille, n'accepterait aucune discussion de ses droits.
Ce fut pendant cette réunion du groupe de l'Appel au peuple que M. Rouher déclara que son intention formelle était de renoncer à la vie publique.
Tels furent les premiers pas de la politique qui devait avoir pour résultat de séparer le fils du père, en affaiblissant singulièrement le parti bonapartiste. Naturellement les décisions prises au groupe de l'Appel au peuple furent vivement commentées : les uns voulaient y voir un signe précurseur de la désorganisation de l'ancien parti impérialiste et de sa reconstitution sur de nouvelles bases ; les autres y voyaient, au contraire, une chance de cohésion. Ces derniers faisaient remarquer que la pluplart des députés et des sénateurs iraient visiter le nouveau chef de la famille et du parti, que ces conversations pourraient avoir pour résultat de dissiper les malentendus, notamment sur les questions religieuses.
A ce propos citons un mot du Prince Napoléon.
Gomme on lui faisait remarquer que plusieurs députés sortaient de chez lui plus contents qu'ils n'y étaient entrés :
« Que voulez-vous? dit-il, je bénéficie de la mauvaise réputation qu'on m'a faite. Ces messieurs croyaient trouver un nègre : ils sont tout surpris de n'avoir trouvé qu'un mulâtre. »
La manifestation de la sympathie publique avait été si générale, en Angleterre, aux obsèques du Prince Impérial ; toute la nation s'y était associée avec un deuil si sincère, que naturellement on pensa à élever un monument à la mémoire de Napoléon IV dans l'abbaye de Westminster.
L'idée fut d'abord accueillie avec enthousiasme; puis quelques-uns la blâmèrent, prétendant que cela pourrait déplaire au Gouvernement français.
Finalement, comme dans toutes les choses de ce monde, les avis se partagèrent, et, pour répondre aux objections pessimistes, le doyen du Panthéon anglais adressait la communication suivante aux journaux de Londres :
Lorsque j'ai reçu une demande à cet effet, j'y ai consenti immédiatement, sous réserve de l'approbation de Sa Majesté, la statue devant être placée dans la chapelle royale de Henri VII, qui lui appartient *. Il me semblait que la manifestation de sympathie "publique avait été d'un caractère tellement extraordinaire et considérable, qu'il ne pouvait subsister de doutes, quant à la convenance, en ce qui me concernait, du consentement à la requête.
Les circonstances tragiques associées à la mort d'un Prince étranger porteur d'un grand nom historique, combattant sous le drapeau anglais et donnant sa vie pour le pays qui lui avait, ainsi qu'à sa famille, accordé l'hospitalité, et qui avait appris à l'honorer personnellement pour son caractère sans tache et attrayant, étaient telles qu'elles lui donnaient un titre à être rangé au nombre des Princes auxquels l'abbaye de Westminster a donné abri à diverses époques, ou auxquels elle a consacré des monuments sous son toit. L'emplacement choisi indique de prime abord la nature de l'honneur à rendre.
Ce n'est pas dans l'abbaye proprement dite qu'il sera élevé, mais dans le mausolée royal qui y est attenant, et dans lequel, en règle générale, ne sont enterrés ou n'obtiennent des monuments commémoratifs que les membres de la famille royale ou des personnes qui s'y rattachent par des liens spéciaux.
L'emplacement particulier choisi dans cette chapelle est le coin nord-est, correspondant à celui sud-est où a été élevé un monument analogue à un autre prince du même pays. Là ont été inhumés le duc de Montpensier, frère du roi Louis-
1. La statue, en pied, du Prince, en uniforme de cadet de Woolwich, devait être placée à l'abbaye de Westminster, derrière la chapelle d'Henri VII.
Philippe, mort en Angleterre pendant le premier exil de la famille des Bourbons, ainsi que la Reine épouse de Louis XVHI. L'abbaye ne connaît pas de différences politiques, ni étrangères, ni intérieures. Elle est, suivant la description qu'en a si bien faite lord Maccaulay, « le grand temple du silence et de la réconciliation ».
Il semblait qu'avec un autre exemple de ce cher côté caractéristique de notre grand mausolée national, un autre maillon de la chaîne invisible d'hospitalité et de charité qui s'étend à travers l'abîme le plus large des races, des partis et des croyances, serait formé si, en regard du monument aux Princes de Bourbon et de la maison d'Orléans, on élevait un monument.au chef d'une dynastie rivale qui, comme eux, avait été reçu sur nos rivages, et était mort entouré d'un respect plus qu'égal. Il n'y a pas, dans l'abbaye de Westminster, dissociation qui inspire plus d'intérêt que la corrélation analogue entre les tombes des Reines Elisabeth et Mary ; et, si nous ajoutons que non loin de là se trouve le tombeau, aujourd'hui, hélas! dégradé, et que rien ne distingue, du souverain que l'histoire a toujours plus ou moins comparé au premier Empereur de la dynastie napoléonienne, on peut penser que le cercle des assemblages historiques est complet. On a objecté que l'espace de l'abbaye réservé au monument des Anglais éminents est si restreint, qu'aucune autorisation ne devrait être accordée au souvenir de personnes qui ne tombent pas sous cette désignation.
Nul ne peut ressentir plus vivement le devoir de protéger rigoureusement le temple que celui, quel qu'il soit, qui en est constitué le gardien. Mais la chapelle dans laquelle doit être élevé le monument du Prince Impérial est absolument séparée des parties de l'édifice qui sont consacrées à ces inhumations ou commémorations. Il faut, en outre, ajouter qu'il y a dans l'abbaye un autre courant d'intérêt, indépendant du souvenir des grands hommes.
Les tombes des Princes ne sont pas simplement les monuments des membres des familles royales : ce sont des points 4e repère de Chistoire <ï Angleterre et d'Europe, dans un sens qui n'appartient pas aux tombes des particuliers, quelque
éminents qu'ils soient. Il n'y a pas de comparaison entre les titres individuels de la Reine Marie d'Ecosse et de sir Isaac Newton, ou bien entre ceux de deux Princes assassinés dans la Tour, ou ceux de Pitt et de Fox ; toutefois, il n'est pas exagéré de dire que l'intérêt public s'attacbant aux premiers excède celui qui s'attache aux derniers, et l'on a pensé qu'un concours aussi extraordinaire d'associations historiques que présente la mort du jeune Prince n'était pas indigne d'être distingué de cette façon.
Un mot encore :
Je n'ai pas l'honneur de connaître un membre quelconque de la famille Impériale en France ou en Angleterre. Nul ne s'est réjoui plus que moi de la chute de l'Empire à Sedan. Même si le gouvernement actuel de la France ne parvenait pas à s'établir dans ce pays, c'est vers l'espoir d'une monarchie constitutionnelle que je me retournerais, sous la direction de ces Princes d'Orléans pour lesquels, qu'on me permette de le dire, j'éprouve un respect plein de sincérité et de reconnaissance. Mais j'aurais eu honte de moi-même si j'avais laissé ces préférences combattre la réponse naturelle à ce que je croyais et crois encore être l'expression réelle de la préoccupation nationale dans un événement si tragique, et à l'occasion duquel se sont réunis les sentiments spontanés, non seulement de l'Angleterre, mais de l'Europe entière.
Il est difficile, croyons-nous, d'écrire une lettre plus logique, plus patriotique et plus sage; et le langage de Mgr Stanly, doyen de Westminster, dont l'impartialité ne pouvait être mise en doute, semblait clore définitivement un débat que la fin tragique du Prince Impérial, et surtout les circonstances dans lesquelles elle s'était produite, n'auraient jamais dû laisser établir.
Petit à petit les choses ont traîné en longueur, les années ont succédé aux années, et aucun monument n'a été érigé à la mémoire du Prince à Westminster. J'ai voulu en savoir la cause. Je me suis adressé à
Mgr Bradley, le doyen actuel ; voici la lettre qu'il m'a fait l'honneur de me répondre :
A Monsieur le comte d'Hérisson.
Athbnjeum Club.
Pall Mail, 15 mai 1889.
Mon cher comte d'Hérisson,
Vous m'excuserez si je réponds en anglais à vos questions.
Le défunt doyen, mon prédécesseur, trouva que les sentiments d'une grande partie du public étaient fortement opposés à l'érection d'un monument au Prince Impérial;
Et si fortement opposés, qu'ils furent exprimés dans une décision de la Chambre des Communes.
En conséquence, le doyen abandonna le projet.
Je crains de ne pas avoir à ma disposition le temps voulu
pour entrer dans une plus ample discussion à ce sujet. Hais
je présume que ceci doit être suffisant pour l'objet que vous
vous proposez.
Croyez-moi votre très fidèlement,
E.-E. Bradley.
11 est bon que Ton sache en France comment les choses se passent en Angleterre.
Quelles ont pu être les raisons qui ont déterminé la Chambre des Communes à se prononcer comme elle Ta fait?
Mgr Stanly dit dans sa lettre :
« Les tombes des princes ne sont pas simplement les monuments des membres des familles royales : ce sont des points de repère de l'histoire (^Angleterre et d'Europe ».
Voilà bien la saison de l'attitude de la Chambre des Communes. L'Angleterre a déclaré ne pas désirer consacrer le souvenir d'un événement qui rappellerait à la fois le courage d'un prince français et la lâcheté d'un officier anglais.
. Il est vrai que Sa Majesté la Reine d'Angleterre a élevé une statue en mémoire du Prince Impérial dans la chapelle de Windsor ; mais les statues de Sa Gracieuse Majesté la Reine ne tirent pas à conséquence. N'en a-telle pas élevé une, au château de Bal m or al, à son domestique John Brown, indépendamment d'une plaque commémorative en marbre placée dans la chapelle des Chevaliers de la Jarretière à Windsor et d'un monument funéraire joint à celui du Prince consort à Frogmore?
Quittons l'Angleterre et le monument du Prince Impérial pour voir ce qui s'est passé en France, à propos d'une chapelle commémorative.
Le directeur du Gaulois publiait ceci, le 1 er août 1879, sous sa propre signature :
Nous recevons le document suivant :
« Le jour même où la fatale nouvelle de la mort du Prince Impérial fut connue, l'idée se produisit spontanément d'ouvrir une souscription pour élever à sa mémoire un monument durable de la douleur publique.
« Cette pensée pieuse, qui était au fond de tous les cœurs, ne pouvait demeurer stérile. Un comité vient de se former pour la répandre et lui donner la sanction nationale.
« Un grand peuple voisin s'est montré jaloux de ses devoirs envers notre bien -aimé Prince, et nous ne pouvons plus rivaliser d'hommages avec l'Angleterre, qui lui décerne une place à Westminster, parmi les hommes les plus illustres qui font son orgueil.
« Mais il nous reste un moyen de donner à la mémoire du Prince la seule chose qu'il eût préférée à ces honneurs glorieux : c'est de lui élever, sur le sol de la patrie, un modeste •monument pour perpétuer notre inconsolable tristesse.
« Une chapelle au milieu de Paris, qui l'a vu naître et qui l'aimait, consacrerait à tout jamais l'explosion de douleur soulevée par cette mort héroïque d'un Prince qui, dans cette dernière croisade, sut mourir comme saint Louis, après avoir su prier comme lui.
« La politique, avec ses haines Implacables, avec ses passions brûlantes, n'avait pas encore eu le temps d'obscurcir cette éclatante jeunesse, ce courage indomptable, cette foi si vivante, cette vie si pure !
« Il n'a régné qu'après sa mort.
« C'est à ce Fils de France, c'est à ce soldat tombé dans un héroïque combat, c'est à cet eufant sur qui toutes les femmes ont pleuré par une patriotique solidarité du cœur, c'est à cette fière et sainte figure devant laquelle les partis désarment, que nous désirons donner un asile sur la terre de France.
« Ne pouvant pas ramener son corps, nous voulons au moins que son âme puisse venir parmi nous et s'y trouve chez elle.
« Les souscriptions seront reçues, soit par les membres du Comité, soit par les journaux représentés par le Comité de la Presse. »
Membres du Comité:
Président : S. A. M* r le prince Joachim Murât,.
Membres : MM. le vicomte Aguado ; le duc d'ALBUFERA ; Edouard André; Ferdinand Barrot; A. Bartholoni; Berne; le duc de C adore; le duc de Cambacérbs; Léon Chevreau; Cornuaû; Cottin; le* baron Eschassériaux; V. Duruy; le général Bardin; Fernand Giraddbau; Grandpbrrbt; le baron Haussmann; Isabey; Charles Lachaud; le comte W. de la Valette; Le vert; le comte de Mosbourg; le prince de la Moskowa; le duc de Mouchy; le comte Joachim Mdrat; le duc de Padoue; Rouher; Edmond Tarbé; le comte Louis de Turenne; le comte Vandal.
Comité de la Presse :
Jules Amigues, directeur du Petit Caporal; Paul de Cassagnac, directeur du Pays; Cunéo d'Ornano, directeur du Paris» Capitale; Oétrotat, directeur de V Estafette; Guton, directeur de la Patrie; Hobt, directeur de l'Ordre; Ernest Merson, président du syndicat de la Presse conservatrice de province'; Arthur Metbr, directeur du Gaulois; Auguste Vitu.
A l'éloquent appel qu'on Tient de lire, je tiens à ajouter quelques mots seulement.
C'est ici même, c'est dans ce journal qu'est née l'idée delà souscription, au lendemain de la mort du Prince Impérial.
Cette œuvre, due à l'initiative personnelle de M. Tarbé, et que j'acceptai de lui comme la part la plus glorieuse de son héritage politique, a grandi. La voici aujourd'hui devenue en quelque sorte une œuvre nationale.
Le Gaulois croit être d'accord avec les sentiments de ses lecteurs en versant au Comité les sommes qui ont été souscrites à ses guichets et celles^ qui lui seront encore apportées.
Nous allons reprendre la publication des listes de souscription, ajournée en attendant la formation du comité.
Arthur Mkter.
Six semaines après la publication de ces lignes, le 11 septembre, la souscription atteignait 110895 francs 45 centimes, pour se continuer encore pendant quelques mois et produire un chiffre beaucoup plus considérable.
Un comité fut donc formé pour choisir un terrain et se mettre à l'œuvre.
A qui revient la responsabilité du choix du terrain où devait s'élever la chapelle du Prince Impérial?... Estce au comité? Est-ce à son président?... Je n'en sais rien, mais je dois constater néanmoins que non seulement ce choix n'a pas été heureux, mais encore qu'il a été maladroit.
On acheta dans la bande de terrain que le ministère de la Guerre fit vendre, sur toute la longueur du Champde-Mars, quelques centaines de mètres, qui devaient fatalement un jour se trouver enclavés entre des immeubles pour deux côtés ; quant aux deux autres, l'un prend entrée surl'avenuede la Bourdonnais, dontil porte le n° 6, et l'autre a jour sur le Champ-de-Mars, qui impose à ses propriétaires riverains la même servitude que le parc Monceau, c'est-à-dire de n'avoir, comme clôture,
. lur lequel elle a été érigée : le monument r< mci 1 P eu tro P au Tem pl e de l'Amour du Petit/
UUfîlL NAPOLÉON IV. * 385
of Ah/fane grille d'un modèle uniforme et pas très élevée.
If. Destailleurs, un architecte de talent, fut chargé orail élever le monument commémoratif, qui est d'un joli Mtdsbssjn e t dont les matériaux sont de première qualité; jerwuBîjîs^ s'il es t permis de critiquer cette œuvre, on peut rf !$ reprocher, quoique surmontée d'une croix, de ne ai ^ '".s suffisamment rappeler le but religieusement triste
ressemble Trianon ;
"f^ais, je crois que l'architecte n'en est pas entièrement ^^sponsable, et que cette forme lui a été imposée. wiiiw J'ai voulu, au moment d'écrire ces lignes, me rendre jopmpte du résultat obtenu onze ans après la mort du rince Impérial. Je me suis rendu, 6, avenue de la bourdonnais. Après avoir sonné quatre ou cinq fois, la û //Concierge de la maison adjacente — l'hôtel du comte leaMe Poix — me dit qu'il était inutile d'insister, que la [15 Personne qui habitait la maison du gardien était courus fcurière et qu'elle était évidemment en course.
En effet, je vis alors ce que tout le monde peut voir Mncore aujourd'hui : à la fenêtre donnant sur la rue, des tf gravures de mode, puis des écriteaux : * Robes et Jen*Manteaux », — « On pique à la mécanique ». Je dus ^'forcément remettre ma visite à un autre jour. '0 Cette fois, la couturière était là, et je pus visiter le monument, qui, je le constatai à ma grande surprise, n'est pas terminé.
i& Le buste du Prince Impérial n'est pas en place : il è0 attend, dans la loge du concierge, que le piédestal, dont &■'< on a réservé l'emplacement au milieu du temple, soit ;•.-'• élevé. Il est là au milieu des étoffes, des mannequins, etc. \fi Je demandai quelques renseignements à cette periiù* sonne, du reste fort complaisante et très ndJpB&is f elle ne put me les donner : elle n'était pas^ *nt - de l'historique de la chapelle. Mais j'appris* , >r-
dien qui l'avait précédée était actuellement concierge rue Vignon.
Je me suis donc adressé à ce vieux brave, ancien brigadier de la Garde Impériale.
Voici la lettre qu'il m'a écrite :
Paria, \% 18 mars 1800.
Monsieur le comte,
Vous me demandez des renseignements sur la chapelle élevée à la mémoire de S. A. le Prince Impérial : je m'empresse de vous les donner.
Voici : J'ai été choisi comme gardien de ce monument an moment où la commission chargée de le faire élever a confié les travaux à un architecte. Deux ans après, oette commission a fait remise du monument à S. M. l'Impératrice : j'ai donc dépendu pendant deux ans de la commission, qui m'a donné 1 200 francs par an. Après cela, je me suis adressé à M. Langlois, l'homme d'affaires de S. M. l'Impératrice, afin d'être payé de mes gages ; mais M. Langlois m'a répondu, au nom de l'Impératrice, que celle-ci n'entendait pas se charger des frais d'un gardien, et que, si celui qui était au monument ne voulait pas rester dans ces conditions-là, il n'avait qu'à s'en aller.
Ne pouvant pas admettre que S. M. l'Impératrice voulût laisser à l'abandon un monument élevé à la mémoire de son fils, je lui écrivis trois fois dans l'espace de quelques mois; mais elle ne daigna pas me faire honorer d'une réponse.
Je suis resté quand même comme gardien une année dans ces conditions-là, sans être payé ; et, avant d'abandonner le monument, j'ai offert d'y rester moyennant 500 francs par an ; mais cette offre a été également repoussée.
N'ayant pas de quoi vivre sans être payé pour mon travail, j'ai dû abandonner, bien à regret, mon poste, pour chercher une loge de concierge en ville.
Le monument est resté huit mois à l'abandon, ce qui a occasionné naturellement plusieurs détériorations fâcheuses.
Après ce temps, la femme d'un des employés de M. Langlois est allée habiter le petit logement du gardien, et cela
sans rémunération. Elle est couturière de son état,, et peut vivre par son travail, sans être tenue de rester à la chapelle.
Vous me demandez , monsieur le comte , si le buste en bronze du Prince Impérial exécuté par M. d'Épinay, buste qui se trouve actuellement dans la loge du concierge, a jamais été mis en place?
Non, monsieur : ce buste, depuis qu'il est arrivé, depuis des années, n'a jamais été déplacé de l'endroit où il se trouve. On a hésité à le mettre dans la chapelle ; car celle-ci est ouverte à tous les regards ; et comme le terrain sur lequel elle est élevée ne peut être clos que de trois côtés, la petite grille qui donne sur le Champ-de-Mars ne pouvant compter pour une clôture, on a craint que, si l'on mettait le buste en place là où l'architecte avait réservé l'emplacement de son piédestal dans le centre de la chapelle, il ne fût volé, renversé ou insulté par les gens mal intentionnés.
En vous renouvelant, monsieur le comte, l'assurance des vifs regrets avec lesquels j'ai dû abandonner ce poste, je vous prie de vouloir bien agréer l'hommage de tout mon respect.
Dodère.
P. S. — J'oubliais. En effet, S. M. l'Impératrice, malgré ses voyages & Paris, n'est jamais venue visiter ce monument. Vous pouvez faire, monsieur le comte, tel usage de ma lettre que vous croirez convenable.
A Monsieur le comte d'Hérisson*
Quelle critique plus sévère peut-on faire du choix de cet emplacement? Ëlever un monument commémoratif, et reconnaître, quand il est terminé, qu'on ne peut pas y placer la statue de celui dont il doit rappeler la mémoire!...
Que Sa Majesté l'Impératrice, ainsi que je l'ai dit dans un livre précédent, n'ait pas fait entretenir, depuis dix-sept ans, à Saint-Leu, la chapelle des Bonapartes, qu'elle laisse se dégrader par la pluie et l'humidité la grosse maçonnerie, les sculptures, les vitraux, les fres-
ques et les tombeaux eux-mêmes, cela, quoique pea compréhensible, peut toutefois s'expliquer : si Sa Majesté l'Impératrice, restée Espagnole dans l'âme, éprouvait une certaine indifférence pour les membres défunts de la famille de son mari, qu'elle n'avait du reste pas connus, ce serait admissible, si étrange que cela puisse paraître ; mais qu'elle agisse de même à l'égard d'une chapelle élevée à la mémoire et en l'honneur de son propre enfant, cela passe toute compréhension.
Je sais très bien que l'Impératrice Eugénie est une femme très malheureuse; je suis d'ailleurs trop bien élevé pour ne pas a\oir à son égard toute la respectueuse déférence que comportent les grandes infortunes. Si je raconte ce que tout le monde peut aller constater de ses propres yeux, je n'ai cependant aucun titre pour intervenir dans la matière. Mais, comment se faitil que parents, amis, anciens fidèles habitués des Tuileries, tous ceux enfin sur lesquels Napoléon III a répandu tant de bienfaits, n'aient pas le courage d'élever la voix, et de lui dire que son attitude à l'égard de la chapelle de son fils, dans laquelle elle n'a jamais mis les pieds, n'est pas celle d'une ex-Impératrice de France ni d'une mère française. Il faut que ses intimes, ceux sur lesquels une immense fortune exerce une véritable fascination, soient bien pusillanimes pour ne pas oser lui dire que son indifférence choque tous ceux qui ont fait élever ce monument; que sa conduite donne une singulière opinion de ses sentiments maternels, et qu'elle interprète bien étrangement les dernières volontés de l'Empereur.