EPILOGUE
La mort du Prince Impérial avait été connue en France le 21 juin. Le 7 juillet suivant, sous ce titre : Le vrai Napoléon V, le journal le Petit Lyonnais publiait cette curieuse correspondance de Londres :
On prétend que l'ex-Prince Impérial a laissé un fils, et voici ce qui a donné naissance aux bruits répandus a ce sujet :
« L'année dernière, vers la fin de la saison des bains de mer, an jeune couple, accompagné d'une nourrice portant un petit enfant âgé de trois ou quatre mois environ, vint s'installer dans un hôtel meublé de Bath.
« La femme était grande, blonde, et parlait anglais avec un léger accent allemand. Le mari, ou son frère, avait toutes les apparences d'un Français dont la constitution affaiblie aurait éteint la vivacité.
« Il paraissait du reste très jeune.
. « Au bout d'une semaine, ce dernier quitta Bath, mais il revint de temps à autre visiter la femme, et, deux ou trois fois, on l'aperçut revêtu de l'uniforme de l'artillerie anglaise.
« La femme vivait très retirée, ne recevant d'autres visites que celles de son mari et, de temps en temps, celle d'un prêtre d'une église voisine.
« Quelques jours après la décision du gouvernement d'en-
Yoyer des troupes de renfort an Gap, le mari vint trouver te prêtre, lai annonça^qu'il faisait partie de l'armée se rendant en Afrique, et le pria de vouloir bien être, pendant son absence, le protecteur de sa femme et de son enfant.
« 11 ajoutait que de graves raisons de famille l'empêchaient "de s'adresser à toute autre personne et même de lui dévoiler son nom. Le prêtre promit ce qu'on lui demandait et visita plus fréquemment la jeune femme.
« Le lendemain du jour où la mort de l'ez-Prince Impérial fut annoncée au Parlement anglais, le prêtre crut être agréable à la femme abandonnée en lui communiquant un journal qui pariait longuement de cette mort.
« Mais à peine eut-elle lu quelques lignes, qu'elle tomba à la renverse. Revenue à elle, elle pria son visiteur de vouloir bien la laisser seule, sans s'expliquer autrement sur la cause de son évanouissement. Dans la matinée suivante, elle quitta à la hâte son logement, après avoir fait parvenir à l'ecclésiastique une lettre où elle lui disait qu'elle ne tarderait pas à revenir et qu'il n'eut pas à s'inquiéter de son sort.
« Dans l'après-midi du même jour, on remarquait à Chislehurst une dame blonde, qui demandait avec des larmes dans la voix une audience à l'ex-Impératrice Eugénie. Cette audience lui ayant été refusée, malgré ses vives instances, elle s'adressa à l'abbé Goddard. '
« Celui-ci la reçut, et ils s'entretinrent en tête-à-tête plus d'une heure l En le quittant, la jeune femme sanglotait. On la vit revenir de nouveau le lendemain demander encore à parler à l'abbé Goddard. Mais celui-ci lui fît dire sans doute qu'il ne pouvait plus la recevoir, car elle partit immédiatement dans la direction de Londres, et depuis on ne l'a plus revue ni à Chislehurst ni à Bath.
« Lundi dernier, le prêtre son ami, inquiet de n'avoir aucune de ses nouvelles, communiqua ses craintes à quelques amis, auxquels il raconta tout ce qu'il savait sur la femme et « sur le mari. « Mais, lui dit un de ses auditeurs, la femme dont « votffe parlez ressemble beaucoup à celle qu'on a remarquée, « en grand deuil, devant la demeure de l'ex-Impératrice. » « Le mot deuil, joint au souvenir de l'uniforme porté par
r ex-Prince, frappa le prêtre et ses interlocuteurs. L'idée vint immédiatement à tout le monde qu'il y avait un mystère relatif à l' ex- Prince. On courut chercher une de ses photographies, et le prêtre, en la voyant, s'écria : « C'est bien le mari de cette jeune femme ! »
Voilà ce qu'on raconte à Londres et ce qu'un journal ne manquera pas de publier d'ici deux ou trois jours.
Cette correspondance de Londres, bien que reproduite par plusieurs journaux de Paris, ne fut pas relevée, et les choses en restèrent là jusqu'au 10 janvier 1887, où M. Alfred Darimon, sous la pseudonyme de Old Paper, fit paraître dans le Figaro l'article que nous reproduisons :
Un fils du Prince Impérial.
Au lendemain des obsèques du Prince Impérial, le bruit se répandit que le fils de Napoléon III s'était marié secrètement avec une jeune Anglaise, et qu'un enfant était né de cette union. Certaines feuilles anglaises se firent l'écho de ce bruit, qui trouva peu de créance sur le continent.
Un mariage secret ne pouvait être pris au sérieux; la loi française qui formait le statut .personnel du Prince Impérial n'admet point ce genre d'union : la clandestinité est une cause de nullité. Mais ce bruit, qu'avaient recueilli quelques feuilles parisiennes, apporta, un moment, une certaine inquiétude dans la famille du prince Napoléon, devenu l'héritier éventuel du trône impérial et le chef de la maison.
Le prince Napoléon savait par expérience quels embarras avait causés à son père l'union irrégulière que celui-ci avait contractée à Baltimore, à l'insu de son terrible frère, avec M 11 ' Paterson. Ces embarras s'étaient prolongés au delà de la mort du prince Jérôme, puisque la princesse Mathilde et le prince Napoléon avaient du disputer aux Bonaparte-Paterson l'intégrité de l'héritage paternel.
Qu'arriverait-il s'il fallait aller plaider en Angleterre afin de faire prononcer la nullité du mariage du Prince Impérial?
La procédure anglaise est lente et coûteuse ; les hommes de loi, de l'autre côté du détroit, ont des ressources inattendues pour éterniser les procès. Il y avait réellement de quoi donner à réfléchir.
Des recherches furent faites pour découvrir la yérité, et on acquit bientôt la preuve qu'il n'y avait là qu'un racontar sans valeur : nulle part on ne trouva la trace d'un mariage contracté par le Prince Impérial.
Le bruit qui avait couru avait pourtant une base sérieuse : le Prince Impérial laissait, en effet, un enfant; mais cet enfant était le fruit d'une liaison toute passagère.
Le hasard m'a mis en rapport avec une dame qui a beaucoup connu Dumont, le célèbre coiffeur français qui a pour clientèle toute la fashion anglaise, et j'ai pu recueillir sur cette amourette des détails assez curieux.
Quand le Prince Impérial, pour échapper aux ennuis de l'existence monotone qu'on menait à Chislehurst, venait à Londres, il descendait habituellement chez Dumont, où il s'était fait installer une chambre.
Cette chambre existe encore; les meubles qui la garnissaient ont été religieusement respectés : un lit, une armoire, une toilette, un fauteuil et quelques chaises, voilà quel était le mobilier sommaire de ce modeste pied-à- terre. — Vrai logement de sous-lieutenant, disait-il lui-même en riant.
C'est là que le Prince Impérial, laissant de côté toute étiquette, recevait ses amis; c'est là qu'il donnait ses rendezvous; là aussi qu'il se faisait adresser ses lettres particulières.
Il venait s'y habiller quand il avait à se rendre à quelque dîner ou à quelque soirée intime. Dumont conserve encore, comme un souvenir précieux, les dernières cravates portées par l'infortuné Prince avant son départ pour le Cap.
C'est dans une de ses excursions à Londres que le fils de Napoléon III fit la rencontre d'une jeune fille qui, comme la chose est fort commune en Angleterre, voyageait toute seule. Un de ces hasards comme il en arrive souvent en chemin de 1er permit aux deux jeûnes gens d'échanger quelques paroles. Ils se plurent, ils se le dirent, et avant que le Prince fût arrivé a la gare, la liaison était ébauchée.
Il ne faut pas croire cependant que les choses forent poussées tout de suite aux dernières extrémités. La jeune fille était fort modeste; le Prince était timide. Ce fut pendant longtemps un amour entre deux enfants qui s'ignorent euxmêmes et qui se contentent du plaisir qu'ils éprouvent de se voir et de se trouver ensemble.
Une circonstance qui mérite d'être notée, parce qu'elle est caractéristique : Miss *** ignora toujours qu'elle avait touché le cœur du fils de l'Empereur Napoléon III, de l'héritier du trêne impérial. C'était un amour en quelque sorte incognito. Le Prince tenait à garder le secret sur sa personnalité.
Il avait pour cela deux motifs : en premier lieu, il pouvait craindre qu'on fit du bruit autour de cette liaison ; mais la grande raison, c'est que l'Impératrice le laissait manquer d'argent et qu'il n'avait pas le moyen de faire à sa maltresse un sort digne de son rang et de sa haute naissance. Il se faisait passer pour un jeune homme ayant des goûts fort modestes et des ressources très limitées.
U est certain qu'à voir l'installation de la chambrette qu'il occupait chez Dumont, on n'aurait pu soupçonner en lui l'héritier d'un des plus grands noms de notre histoire.
Un jour, miss X*** vit à l'étalage d'un marchand de photographies le portrait du Prince Impérial. Elle fut frappée de cette physionomie, dont les moindres traits lui rappelaient ceux de son amant anonyme. Elle lai en fit la remarque.
Le jeune Prince rougit; mais bientôt, reprenant son sangfroid, il déclara que ce n'était pas la première fois qu'on lui avait parlé de cette ressemblance, qui était, en effet, très singulière. L'incident n'eut pas de suites.
Pourtant, au moment de partir pour le Zoulouland, le Prince faillit se trahir. Il était tout plein de l'expédition à laquelle on l'avait autorisé à prendre part. L'esprit hanté par des rêves de gloire, il répétait sans cesse à. la jeune fille qu'avant peu elle entendrait parler de lui.
Mais quand il vint prendre congé de miss X***, il se renferma de nouveau dans le mystère dont il s'est environné toute sa vie; il se contenta de lui annoncer qu'il partait pour un voyage lointain, et que, lorsqu'elle le reverrait, il aurait
sans doute une position plus brillante que celle qu'il avait pour le moment.
Cependant, la nouvelle de la mort du Prince Impérial parvint en Angleterre, et, du haut en bas de l'échelle sociale, elle causa une émotion profonde. Un trait de lumière traversa l'esprit de miss X***. Elle se rendit chez Dumont. Là elle acquit une triste conviction : c'est qu'il y avait identité parfaite entre son jeune amant et le jeune Prince qui venait de périr d'une façon si tragique.
Pour être admis à faire reconnaître une paternité, il faut non seulement la preuve, mais la preuve de la preuve.
D'ailleurs il s'agissait, pour la jeune fille, de sortir du rôle d'abnégation de soi-même qu'elle avait accepté jusque-là.
Elle considérait que c'était profaner son amour que de réclamer pour son fils un appui quelconque de la part de la famille du jeune Prince auquel elle avait prodigué les trésors d'une affection désintéressée.
On sait pourtant qu'un jour, cédant à des obsessions sans doute malveillantes, miss X*** se présenta à Camden-Place avec son enfantât qu'elle fut éconduite par la domestique du château.
Quoi qu'il en soit, les journaux anglais s'occupèrent pendant quelques jours de miss X*** et de son fils. Et puis un silence profond s'est fait sur eux.
Il serait cependant intéressant de savoir ce qu'est devenu ce fils du Prince Impérial.
Cet article, que le Figaro, dans son sommaire, annonçait comme étant de [M. Alfred Darimon, produisit la plus vive impression non seulement dans le monde bonapartiste, mais dans l'Europe entière. Reproduit ou commenté par plus de deux cents journaux, il devait être cause de violentes polémiques et de non moins violentes réfutations.
A Londres, un rédacteur du Globe alla trouver, 109, Regent-street, M. Dumont, le coiffeur mis en cause par M. Darimon.
M. Dariraon, qui avait pourtant de fort bonnes raisons de supposer que M. Dumont ne contredirait pas ses assertions, lut avec une surprise que son expérience de la vie ne rendait pas extrême les déclarations de celui-ci au rédacteur du Globe.
C'était une sorte de réfutation ambiguë, sans franchise, où le coiffeur du Prince Impérial déclarait môme des choses qu'il ne pouvait connaître, entre autres « que le Prince n'était intimement lié avec aucune jeune femme ». Qu'en savait-il, et qui pouvait l'autoriser à parler de la sorte ?
A Paris, le Galignanïs Messenger écrivit un premier article dans lequel il disait qu'en effet le Prince Impérial avait un fils en Angleterre. Malgré les démentis insérés dans les journaux de Londres, il maintint que le Prince avait bien laissé un enfant; que cet enfant était à Paris, et que l'ancienne maltresse du jeune Napoléon tenait une école à Melbourne. A V appui de ces révélations, il publiait des lettres dont il affirmait posséder les originaux. En voici la traduction :
Lettre portant l'estampille de la poste de Londres, datée du 49 février 4879.
Bickley, 5 heures du soir.
Ma très chère Lottie,
J'ai été très ennuyé de ne pouvoir me rendre aujourd'hui à Ludgate-Hill.
Non seulement, j'ai eu le malheur de manquer le train, mais j'ai reçu une dépêche qui m'a forcé de me rendre au devant d'un gentleman, l'ami dévoué de ma mère.
Écoutez! Attendez-moi demain matin, à dix heures et demie, dans Gannon-street, à l'endroit habituel.
Nous irons ensemble faire nos achats dans les magasins,
après quoi nous reviendrons ensemble à Piccadilly.
Je suis votre ami affectionné,
Waltkr Louis.
Chisleharst, 17 Avril 1878.
Ma toute chérie,
La lettre que vous m'avez envoyée est arrivée & tem/s cela m'a causé beaucoup d'ennui; vous pouvez être certaii que tout ce qui sera possible sera fait par moi, qui suis serai toujours votre fidèle ami Votre famille doit avoir confiance en vous. Peut-être sont-ils inquiets à cause de vofc absence. Je préférerais ne pas parler de ces choses par écri mais lorsque je vous' verrai, je vous expliquerai tout ce q est. Vous avez eu tout à fait raison de ne pas me park quand vous m'avez rencontré avec mon ami, lorsque nous tra versions Oxford-street : cela aurait pu me causer quelque embarras. Je rêve toujours au moyen de vous rendre heurenst et de vous prouver que je vous aime de tout mon cœur. Votre très aimant,
Lew;s.
Lettre portant l'estampille de la poste de Londres, datée du \9 avril 4878.
Gare de l'Arsenal de Woohrich, dimanche soir.
Ma très chère, mardi à midi je serai à votre appartement.
Je vous écris à la hâte, car je veux prendre le train.
J'ai votre lettre, qui m'est parvenue à Eltham.
Je n'ai pas beaucoup d'espoir en ce monde transitoire. Mais je serai bon pour vous, et vous n'aurez pas de reproches à me faire, mon petit ange! Oui! je vous appartiens, bien que très indigne.
Mais le monde est si petit, et vous êtes mon univers à moi, Croyez-moi votre sincère ami,
Louis.
P.-S. — Gardez, s'il vous plaît, la lettre qui arrivera pour moi demain au n° 89.
Station de l'Arsenal de Woolwich, lundi soir.
(Sans date.)
Ma très chère Charlotte,
J'ai été très malheureux de n'avoir pu vous rencontrer linsi qu'il était convenu. — J'avais aussi l'intention d'aller à Jermyn-streethier, dans l'après-midi, mais j'en ai été empêché parce qu'il y avait quelques messieurs chez nous et que j'étais obligé de rester à dîner.
Écoutez, voulez-vous me rencontrer mercredi dans l'aprèsmidi à notre rendez-vous habituel près de la station Cannonstreet? De là, nous irons alors à Piccadilly et nous visiterons un peu les magasins.
J'espère que nous pourrons dîner ensemble de bonne beure. .
A vous toujours amoureusement.
Walter Lewis.
Télégramme portant la date du 19 mat 4878.
Venez me trouver à la gare de Victoria ce soir \ 9, à quatre
heures.
Walter.
Télégramme portant la date du l* T juin 1878.
Woolwich.
L'homme ira avec la boite que vous garderez pour moi. Ne m'attendez pas cette nuit.
Venez à Londres par le premier train demain»
Télégramme portant la date du 2 juin 1878.
Bickley.
Je suis obligé de rentrer à Londres seulement ce soir à
huit heures. Regrets.
Louis Walter.
Lettre sans date.
Bicktay, mardi après midi.
Oui, ma très chère, vous avez tout à fait raison de supposer qu'avec vous je suis toujours loyal et vrai. — N'ayez aucune crainte pour cette séparation, — cela peut être favorable pour vous et pour moi. — Avant tout, ne dites rien à madame; je crois que c'est une excellente femme, mais toutes les femmes sont indiscrètes. Je me suis beaucoup amusé de ce que vous avez dit. — Ah! que je voudrais être un grand homme! Alors comme je ferais de vous une grande petite femme I
En tous cas, je prie pour que je puisse devenir non seulement digne de vous, mais de ce orne la Providence me réserve.
Votre aimant,
L'Impératrice, émue plus que tout autre de l'article de M. Darimon,ne voulut pas y reconnaître un mot de vérité, le qualifiait d'odieuse calomnie, et résumait tous les débats de la presse en disant simplement: « Si mon fils avait laissé un enfant, il serait près de moi ».
C'était parler en véritable mère, mais témoigner en même temps son ignorance de la paternité prétendue du Prince Impérial.
D'un autre côté, un rédacteur de la Pall Mail GazeW était allé à Ghislehurst interviewer M. l'abbé Goddard. après la lecture de l'article du Figaro, au sujet do Prince et de son genre de vie. Monsignor Goddard répondit, lui aussi : « Il n'y a pas un mot de vrai dans cet article : c'est là une odieuse calomnie. » Le prêtre ajouta : « Le Prince a toujours été un enfant et un homme à l'esprit chaste et aux mœurs pures ».
Qu'il me soit permis de constater ici que M. l'abbé Goddard s'avançait beaucoup. Que le Prince ait toujours été un enfant et un homme à l'esprit droit, honnête, chevaleresque, cela ne fait l'ombre d'un doute pour
îrsonne ; mais dire que, s'il est mort martyr, il était paiement mort vierge, c'est outrepasser la mesure, était un jeune homme comme les autres, et, quand il ut vingt ans, eh bien I il les a laissés parler. Qu'il 'ait pas pris Monsignor Goddard comme confident de i vie de garçon, les convenances et le bon sens l'iniquent. M. l'abbé Goddard n'aurait pu connaître cerrines particularités intimes de cette vie qu'autant qu'il ût été son confesseur, et ce n'était pas le cas. Le conesseur du Prince était M. le chanoine Toursel, de la hapelle française de Little-Georges street, Portman quare. Les amis particuliers de la victime des Zoulous, lujourd'hui hommes faits, sont en mesure de témoigner contre l'assertion hasardeuse de Monsignor Goddard.
Trop prouver, disons-nous en France, ne prouve rien, $t, comme je ne pense pas que l'Impératrice Eugénie ait amais eu l'intention de faire entreprendre la béatificaion de son fils, H. l'abbé Goddard aurait mieux agi et auirait donné plus d'autorité à ses paroles, lorsqu'il a iémenti l'article du Figaro, en s'abstenant d'appeler à la rescousse cette question de virginité.
Que le Prince Impérial ait connu M lle Charlotte Watkyns, qu'une liaison passagère ait existé .entre eux, rien n'est plus possible, je dirai même plus probable. Avec son air d'Anglaise-Parisienne, cette demoiselle n'était pas une novice. Mais j'ai l'intime conviction que, si elle a eu un enfant à la suite de cette liaison, son amant ne l'a jamais su et ne s'en est même pas douté.
De deux choses l'une : ou M Ue Watkyns savait pertinemment qu'elle était grosse du Prince, et, dans ce cas, elle le lui aurait dit avant son départ pour le Zoulouland ; ou elle savait, non moins pertinemment, ne pas l'être de lui. Or, son enfant étant né dans les premiers jours du mois de juillet, plus de quatre mois par conséquent après ce départ, la pensée n'avait pu lui venir
de le faire reconnaître, par anticipation, au moment oi le malheureux jeune homme allait s'embarquer ; mais en présence de la déplorable issue de sa campagne, e\h a bien pu songer à lui faire endosser une paternité pro* blématique.
Quoi qu'il en soit, le fils de l'Empereur jugeait avec telle gravité les devoirs imposés à un homme par le titre de père, que certainement il serait allé au-devant de ceux-ci, loin de chercher à s'y soustraire, le jour où il aurait été averti que M lla Watkyns pouvait en réclamer de lui l'exécution, et il est indubitable que l'avenir de ia mère et de l'enfant eût été assuré si les choses s'étaient passées comme a voulu l'établir la correspondance de Londres lancée dans la circulation par le Petit Lyonnais, et comme l'a dit M. Darimon.
Du reste, l'acte constatant la naissance doit en donner la date exacte, et, si elle a eu lieu postérieurement au départ pour le Zoulouland, le Prince Impérial peut ne pas y être étranger; mais, ainsi que le disait spirituellement M me Madeleine Brohan : « Quand on s'asseoit sur un buisson d'épines, on ne sait jamais au juste celle qui vous pique», etM lle Watkyns est peut-être sujette à caution.
Toujours est-il qu'un petit Watkyns semble avoir vu le jour à Groydon. Il aurait été adopté par M. M***, lequel connaît la vérité vraie de cette histoire. Son sol* licitor a dû avoir en main les dépêches et les lettres reproduites plus haut.
En consentant à se charger de l'enfant, il aurait imposé à la mère la condition sinequâ non que la question de paternité serait enterrée pour toujours. Cette condition sera-t-elle aussi fidèlement remplie qu'elle a été acceptée facilement? Je le souhaite, sans oser y croire.
M lle Watkyns est revenue d'Australie et est aujour-
. ui à Londres. Elle y tient même, dit-on, un magasin . modes.
., juant à l'enfant adopté, il est chez les Frères de Saint- ;eph, à Issy. Conformément aux règles de la maison, s derniers ont dû exiger, en le recevant, une expédiai de son acte de naissance.
[ Si M. M*** s'est proposé de l'élever à la rude et de lui ire apprendre un état manuel, il n'a que trop atteint »n but.
Le prétendu descendant des Bonapartes, sevré de toute ffection, ne sachant pas même s'il a une mère — ce ernier détail peint la moralité de M lle Watkyns mieux [ue tout ce que nous en pourrions dire — est élevé ;n effet à la rude, dans un milieu d'enfants recrutés parmi les ouvriers et les domestiques. Il ne sort jamais, l'est visité par personne, et les Frères, qui ne reçoivent que les trente-quatre francs mensuels, prix minimum de leur pension, sont en train d'en confectionner un pauvre diable.
Le Prince Impérial est bien mort tout entier.