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LE PRINCE AU TRAVAIL

l'embrasure de laquelle Louis XVI avait établi son atelier de serrurerie. Un escalier de quelques marches donnait accès, de là, au premier étage du pavillon de Flore. Cet étage contenait seulement, outre une vaste antichambre où se tenaient les huissiers, le salon du Prince, son cabinet d'études et la « salle des jeux ». Cette salle occupait toute la largeur du pavillon et sa hauteur était double des autres pièces. On n'y voyait d'autres meubles qu'une petite table ronde où le Prince déjeunait tous les jours avec son précepteur et son camarade Conneau. Dans un coin, un immense cheval à bascule qui avait dû servir au premier apprentissage hippique du Prince et que nous comparions au cheval de Troie. Dans un autre coin, une volière dont le gazouillement ne se taisait jamais et brodait ses brillants arpèges sur la rumeur sourde du quai et du pont Royal. C'est là que le Prince jouait avec ses amis lorsque le temps rendait tout exercice en plein air absolument impossible ; c'est là qu'il prenait ses leçons de danse avec M. Petipa, maître des ballets de l'Opéra. Un dîner d'enfants y célébra l'anniversaire du i6 mars 1868 et, au carnaval de 1870, y fut donnée une représentation dramatique dont il sera question plus loin. Elle était la première et devait rester la dernière fête du pavillon de Flore.

Le cabinet du Prince formait le coin du château et ses grandes fenêtres avaient chacune une vue différente. Par les unes, le regard, traversant le pont Royal, plongeait dans la rue du Bac et suivait ces deux flots humains qui se croisaient à cette place, l'un venant du faubourg Saint-Germain, l'autre du Carrousel et des boulevards : deux Paris opposés et qui, parfois, ne se comprenaient pas. Plus fascinante encore était la vue de la troisième fenêtre, près de laquelle était placée la table de travail du Prince. Devant elle s'allongeait la perspective de la Seine qui tournait au pont de la Concorde et fuyait vers les hauteurs de Meudon. A droite, les masses sombres des Tuileries et des Champs-Êly-

sées ; à gauche, une noble rangée de palais au- dessus desquels surgissait le dôme des Invalides dont la dorure, toute fraîche, luisait au soleil. Ce paysage prenait, dans une pure après-midi d'hiver et sous les rayons de pourpre du soir, une sévérité, une grandeur, une majesté incomparables. Et qui s'étonnera d'apprendre que, bien souvent, la rêverie de l'adolescent s'y oublia, laissant sécher l'encre sur sa plume et dormir Quinte- Curce, qui lui parlait d'Alexandre, alors qu'il aurait fallu lui parler de Napoléon?

Que de choses, d'ailleurs, dans cette chambre même, lui rappelaient le fondateur de la dynastie ! J'avais eu l'honneur d'y ranger la bibliothèque de voyage de Napoléon, qui était allée à Sainte-Hélène et qui est maintenant à Farnborough, ces précieux volumes où le pouce impérial, jauni par le tabac, avait noté, à sa manière, ses impressions de lecture. Dans l'ombre, entre la fenêtre et la porte, une armoire vitrée était placée. Le petit-neveu de l'Homme y voyait confusément un chapeau, une épée, une redingote grise. Et, de cette armoire, venaient des leçons qui valaient mieux que les nôtres.

La chaise où s'asseyait le professeur était placée de l'autre côté de la table : en sorte que, tournant le dos à la fenêtre, il eût le Prince bien en face de lui, parfaitement éclairé, qu'il le tînt sous son regard pendant qu'il lui parlait et ne permît à son attention de s'égarer sur aucun autre objet. J'ai vu des maîtres distingués se succéder sur cette chaise. L'un d'eux — resté l'ami du Prince jusqu'à la fin et au delà ! — est devenu un de nos écrivains les plus admirés, un de nos professeurs les plus écoutés : n'est-ce pas désigner assez clairement Ernest Lavisse?

Sur cette même chaise on verra s'asseoir, dans un moment, l'abbé Deguerry, qui fut un des grands orateurs de la France catholique au xix^ siècle et dont la Commune a fait un martyr. Mais aucun n'a pu dépasser en zèle, en dévouement, en affection

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