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LE PRINCE AU TRAVAIL

pour son élève, l'excellent Edeline, pour qui cet enseigneniient devait être le couronnement d'une humble, mais pure carrière, car il survécut bien peu de mois à l'achèvement de sa tâche (i).

Voici quelle était la journée du Prince.

Levé à six heures et demie, il faisait sa prière et, après un très simple déjeuner, se mettait au travail. A huit heures et demie, l'aide de camp de service et moi, nous l'accompagnions dans sa promenade du matin, qui était, généralement, hmitée au jardin réservé des Tuileries et à la terrasse du bord de l'eau, alors interdite au pubhc lorsque la famille impériale habitait le palais.

Quelquefois, le Prince circulait en bicyclette (on disait alors en vélocipède) sur un étroit sentier asphalté qui régnait d'une grille à l'autre entre le pont Royal et la place des P}'ramides, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la rue des Tuileries. Le colonel d'Espeuilles aimait, je m'en souviens, à varier ce programme un peu monotone et emmenait volontiers le Prince hors de ces étroites limites. Je cite ce fait parce qu'il a son importance. C'est dans ces rares circonstances, et seulement alors, qu'il arrivait au Prince de marcher dans la rue, inaperçu et mêlé à la foule, et d'entrer dans une boutique pour y acheter un objet de son argent. Rien ne l'amusait davantage, car U était Parisien dans l'âme, amoureux de la rue, par conséquent, et un peu badaud, comme nous l'étions tous. Quelques personnes le reconnaissaient, le saluaient au passage : il n'arriva jamais d'accident désagréable.

(i) Edeline, déjà malade à la fin de l'été de 1868, ne put reprendre sa classe à Bonaparte. On l'envoya en Algérie pour s'y remettre et, sur la recommandation du Prince, le lycée d'Alger lui donna l'hospitalité. C'est là qu'il mourut dans l'hiver de 1868 à 1869.

A neuf heures sonnantes, nous étions de retour, dans la salle du Conseil, à la porte de l'Empereur, qui s'ouvrait pour le laisser aller vers son père, auquel il disait bonjour ; après quoi, il allait aussi embrasser sa mère. Puis, il redescendait le petit escalier qui mettait en communication les appartements de l'Empereur et ceux de l'Impératrice, et venait nous rejoindre dans la salle du Conseil. Quelquefois, il sortait par l'autre extrémité des appartements, en traversant la pièce où travaillait le chef du cabinet de l'Empereur, M. Conti, et celle de M. Franceschini Pietri, secrétaire particuher, pour lequel il avait déjà beaucoup d'amitié. Il caressait ou taquinait, en passant, Tita, la petite chienne de M. Pietri, laquelle le tenait en particuhère méfiance, et non sans raison. Nous finissions par le rattraper et nous montions en hâte vers son cabinet. Là, se plaçaient deux heures de classe qui le conduisaient jusqu'au second déjeuner, servi dans la salle des Jeux par son vieux maître d'hôtel, M. Agasse, qui avait vu passer plusieurs dynasties et dont les Mémoires seraient peut-être intéressants à lire, s'il a eu le temps ou la fantaisie de les écrire.

A deux heures, le Prince sortait en voiture ou à cheval jusqu'à quatre. Quelquefois, lorsque le temps s'y prêtait, il allait patiner au bois de Boulogne où il retrouvait ses parents occupés au même exercice.

De quatre heures à six heures et demie, le Prince et Conneau faisaient leurs devoirs, côte à côte, sur leurs tables jumelles. Puis, on s'habillait pour le dîner qui était fixé, en principe, à sept heures, mais que certaines circonstances, inconnues de nous, retardaient quelquefois d'une heure ou d'un temps plus long encore. Lorsque le dîner commençait à l'heure ordinaire, il restait un assez long espace à remplir jusqu'au moment où le Prince prenait congé de ses parents. Comment occuper et amuser les enfants sans donner au premier salon de France l'aspect d'une salle de récréation? La musique que pouvaient offrir, à cette

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époque, les hôtes du château était peu captivante. Les conversations poUtiques ou mondaines n'étaient pas de l'âge du Prince, non plus que les « patiences » où l'Empereur aimait à s'isoler pour suivre, j'imagine, sa pensée intime. Quand nous ne trouvions rien de mieux à faire, nous jouions à cache-cache dans la salle du Trône, qu'une porte ouverte séparait du salon de réunion, et il nous arrivait d'utiliser, pour les incidents de notre partie, ce meuble imposant et vénérable, symbole historique de grandeur ancienne et nouvelle, point de mire des passions déchaînées au dehors. On se disait l'un à l'autre : « Prenez garde ! vous allez faire crouler le trône ! » Et l'on riait.

Le Prince, outre les dîners quotidiens qui réunissaient seulement autour de la table impériale le service de Leurs Majestés et le sien, en tout une vingtaine de personnes, assistait aux dîners de famille et à certains grands dîners civils ou militaires, qui avaient lieu dans la galerie de Diane. Son costume, dans ces occasions, se composait d'une blouse et d'une culotte bouffante de velours noir, dont la couleur sombre était relevée par un large col blanc, une petite cravate rouge à bouts flottants et des bas de soie de même couleur. Il était charmant ainsi et je voyais approcher avec terreur le moment où il lui faudrait revêtir cet habit noir dont le menaçait son gouverneur, désireux de le grandir le plus vite possible et par tous les moyens.

J'ai dit que l'abbé Deguerry avait été chargé de son éducation religieuse. La première communion approchant, ses visites et ses instructions au Prince devinrent plus fréquentes. C'était une figure imposante et curieuse que celle du curé de la Madeleine. Je crois qu'il avait à peu près l'âge du siècle. Tout jeune,

il avait été aumônier de Mme la Dauphine et sa beauté était alors proverbiale à la Cour. Avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds bouclés, rejetés en arrière comme par un coup de vent, il avait, m'a dit un témoin, l'air d'un archange. Sous Louis-Philippe, ses prédications faisaient courir le beau monde. Un incident fameux le mit en évidence au début de la période impériale. Louis-Napoléon, revenant de cette tournée présidentielle dont le discours de Bordeaux avait été le point culminant, avait suivi, au milieu d'un immense concours populaire, la ligne des boulevards et allait passer devant la Madeleine pour rentrer à l'Elysée, lorsque les portes de l'église s'ouvrirent toutes grandes, et, précédé de la Croix, accompagné de son clergé, le curé descendit processionnellement les marches et vint apporter les félicitations et les bénédictions de l'Église à celui que la France considérait déjà comme l'Empereur.

Peu de manifestations eurent alors plus de retentissement et d'éclat : aux yeux de bien des gens, elle signifia l'adhésion du clergé au nouveau régime. Aussi n'eût-il tenu qu'à l'abbé Deguerry de devenir un des favoris de l'Empire, mais il préférait sa cure de la Madeleine au plus bel évêché et ne demandait qu'à rester à sa place.

On fut heureux de lui donner une preuve de haute estime en lui confiant l'éducation religieuse du Prince. Par son passé de prêtre et d'orateur, il était plus digne que personne de remplir cette mission. L'archange avait vieilli ; les cheveux blonds avaient blanchi ; mais il n'en avait que plus grand air et se mouvait parmi les grandeurs comme dans sa sphère naturelle. Tl couvrait le Prince du regard, sardonique et paternel, de ses yeux bleus, si pénétrants et, parfois, si aigus, et il égayait le catéchisme de quelques anecdotes, finement et élégamment contées, à la manière des prélats d'autrefois.

Lorsque approcha la première communion, il donna un carac-

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tère plus grave à ses leçons qui, jusque-là, avaient été des causeries. Pendant les trois jours qui précédèrent, l'abbé Deguerry célébra la messe chaque matin dans la petite chapelle particulière de l'Impératrice, et, là, en présence de Sa Majesté, prêcha la « Retraite » au jeune Prince et à son ami. Nous a\dons suspendu les autres exercices, écarté les distractions frivoles, fait autour du Prince une atmosphère de silence et de recueillement, afin de concentrer toutes ses pensées sur l'acte important qu'il allait accomplir.

D'autre part, on étudia le cérémonial suivi, en pareille circonstance, sous l'ancienne monarchie, et l'on remonta jusqu'à la première communion du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

Enfin le jour \int : c'était le S mai 1868. La chapelle des Tuileries était ornée de tentures de velours cramoisi à crépines d'or ; elle était tout embaumée de lilas et de roses. L'Empereur et l'Impératrice avaient pris place dans le choeur à droite de l'autel. Les princes et les princesses de la famille impériale, les membres des maisons de l'Empereur et de l'Impératrice, avec quelques pri\alégiés, remplissaient la nef. La messe fut dite par Mgr Tirmarche, évêque d'Arras. L'archevêque de Paris, Mgr Darboy, grand aumônier de France, prit la parole au moment de la consécration et, après avoir exhorté le Prince, termina par une éloquente prière qui plaçait l'enfant sous la protection divine :

« Et maintenant. Seigneur, venez prendre possession de cette jeune âme, si précieuse à tant de titres. Elle croit en vous, ô vérité infaillible, mais augmentez sa foi. Elle vous adore, ô perfection absolue : donnez-lui de vous offrir des hommages plus dignes de votre majesté. Elle espère en vous, ô très douce miséricorde : que son espérance s'affermisse et l'aide à se tenir constamment attachée aux choses du ciel ! Elle vous aime, ô bonté

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infinie : que son amour pour vous grandisse et l'inspire dans ses sentiments et ses résolutions ! Elle se propose de vous rester fidèle et dévouée ; gardez-la, Seigneur, gardez-la bien et que la visite dont vous l'honorez aujourd'hui soit l'avant-goût et la garantie de son bonheur dans le temps et dans l'éternité ! »

Le Prince Impérial vint alors s'agenouiller sur la première marche de l'autel et reçut l'Eucharistie, pendant que le général Frossard et le prince Joachim Murât, assistés d'un chapelain et d'un grand vicaire de l'aumônerie, tenaient étendue devant lui la nappe de communion. Quand le Prince fut retourné à son prie-Dieu, l'archevêque reprit la parole. Dans cette seconde partie de son discours, il eut comme une vision effrayante et rapide des dangers qui pouvaient assaillir le Prince à son entrée dans la vie. Lu aujourd'hui, à la clarté des événements qui ont suivi, ce passage semble douloureusement prophétique.

« Votre jeunesse me touche et votre avenir m'émeut ; pardessus la félicité paisible de vos premières années qui s'épanouissent doucement entre le génie et le courage, la grâce et la bonté, votre destinée m'apparaît avec quelques-uns de ses orages et de ses combats. Les murailles de -cette chapelle reculent et disparaissent à mes yeux, et derrière vous j 'aperçois la France entière avec un demi-siècle de son histoire. Cette austère vision inspire à mon cœur d'évêque et de Français des sentiments et des vœux où j'oserai dire qu'il y a de la sympathie et du respect, de la tendresse et du dévouement. »

Puis, chassant les tristes images et les cruelles appréhensions, le prélat se rassurait et rassurait ses augustes auditeurs à la pensée de la force invincible que le Prince puiserait dans son union intime avec Dieu et avec son Eglise. Et il termina cette seconde partie de son discours, comme la première, par une prière empreinte d'une confiante sérénité.

Le même soir, à cinq heures, dans la même chapelle et devant

Cliché Pierre P.

l'abbé deguerrv.

liclic Pierre Petit

M-^'' DARBOV.

M. F. riETRI. yi. E. LAVISSE.

D' apràs des photographies appartenant à M. Lnvisse et à M. Valibé Missel.

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les mêmes personnes, l'archevêque administrait au Prince le sacrement de confirmation.

Le discours de l'archevêque figura le lendemain au Journal officiel. On admira ces phrases nobles et solennelles, d'une diction très pure, et où Mgr Darboy avait rappelé et égalé les grands orateurs de la chaire. Moi-même, quand je les relis, je partage ce sentiment. Oserai-je dire qu'elles me causèrent, lorsque je les entendis, un profond désappointement? J'avais déjà entendu deux fois l'archevêque : un jour qu'il présidait la distribution des prix du lycée Napoléon (Henri IV) et un autre jour qu'il était venu donner la confirmation aux enfants de ce même lycée dont il avait été, pendant plusieurs années, l'aumônier. Dans ces deux circonstances, dans la seconde surtout, il s'abandonnait à l'improvisation, et rien ne servait mieux la nature de son talent. Sa voix, un peu sourde et ingrate, prenait alors une chaleur, une sonorité vibrante et passionnée à laquelle il était impossible de résister et qui eût entraîné les esprits les plus rebelles, fondu les âmes les plus glacées. Voilà ce que j 'attendais, et je fus déçu. Au lieu de cette brûlante parole dont l'écho était encore en moi, une voix sans vibration, un débit mesuré et digne détaillait toutes les intentions de ces pages soigneusement écrites, qui conduisaient au ciel en passant par l'Académie.

De la place où je me trouvais, au fond de la chapelle, je ne pouvais voir ce qui se passait dans le chœur, mais, avant et après la cérémonie, j'observai le Prince très attentivement. Son attitude était grave, recueillie, respectueuse, parfaitement conforme à ce qu'on devait désirer et attendre en une telle situation. Mais, si l'on songe que, ce jour- là, la préoccupation de se bien comporter et de ne pas commettre d'impairs devait paralyser les autres impressions, on trouvera naturel que le Prince, au milieu de cette pompe et de cette froide étiquette, ayant un rôle à jouer sous tant de regards, éprouvât un trouble qui ne pouvait se confondre

avec l'émotion religieuse. D'ailleurs, ni ce jour-là, ni pendant le cours de son instruction religieuse, aucune parole n'avait été prononcée qui pût ouvrir en lui la source profonde et intime de cette émotion. Pourquoi ne le dirais-je pas dès maintenant? Nous touchons ici à une particularité de la \ne psychologique du Prince qui le différencie, je crois, des hommes de son temps. Il ne connut pas, à l'heure où beaucoup d'enfants l'éprouvent, cette exaltation mystique qui accompagne souvent l'adolescence. Mais, au moment où tant d'autres, après avoir lutté plus ou moins longtemps, tournent le dos aux croyances de leur premier âge, il fut conduit, sans crise et par le développement spontané de ses facultés intellectuelles, à les embrasser plus fortement, parce que, sans elles, il n'aurait pu se comprendre luimême et accomplir sa mission. Spectacle unique, l'un des plus intéressants et des plus rares que je puisse offrir aux lecteurs de ce livre ! Il viendra à son heure, mais je tenais à le faire pressentir.

La présence du Prince Impérial à la Saint-Charlemagne du lycée Bonaparte n'ayant donné lieu à aucun incident fâcheux, Victor Duruy, de concert avec le gouverneur, eut l'idée de le mettre, une seconde fois, en contact avec la jeunesse universitaire en le faisant assister à la distribution des prix du Concours général. Nous vînmes donc de Fontainebleau, où se trouvait alors la Cour et où le Prince avait continué, jusque-là, son travail, et nous nous rendîmes à la Sorbonne où le ministre attendait le Prince avec les autorités académiques. Dès l'entrée dans la salle, — dans cette grande salle de l'ancienne Sorbonne que je connaissais bien et à laquelle me rattachaient de précieux souvenirs, encore bien récents, — je sentis que la présence du fils de l'Empereur jetait

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un froid à cette jeunesse, si facile, pourtant, en de telles occasions, à l'enthousiasme. Les applaudissements des professeurs avaient quelque chose de contraint ; le recteur Mourier, roulant çà et là des yeux inquiets, faisait peine à voir. Cependant, tout alla bien d'abord. Les allusions à la présence du Prince, contenues dans le discours latin et dans celui du ministre, furent honorablement accueillies. Il était visible que, malgré le parti pris sourdement hostile d'une fraction considérable des spectateurs, la popularité personnelle du ministre, l'air naïvement heureux du Prince, sa gentillesse et sa bonne grâce en accueillant les lauréats qu'on lui avait amenés, avaient produit leur effet et déterminé une détente. C'est alors que fut proclamé le second prix de version grecque du jeune Cavaignac. Nous applaudîmes tous passionnément ; le Prince se leva en souriant, prêt à donner l'accolade. Ceux qui mettent la Patrie au-dessus de leur propre opinion crurent un moment qu'ils allaient assister à un beau spectacle, voir la République et l'Empire s'embrasser dans la personne du fils de Cavaignac et du fils de Napoléon IIL Quel geste, comme on dit aujourd'hui ! Quel noble adieu à un passé de rancunes et de haines ! Quel magnifique augure pour la Uberté renaissante ! Mais les passions politiques ne pardonnent jamais. Mme Cavaignac, assise au premier rang d'une tribune, se dressa à demi et, d'un regard impérieux, cloua le jeune homme sur son banc. Alors, les applaudissements changèrent de nature ; ils prirent un caractère insolent et provocateur et se prolongèrent avec une insistance pénible.

Quand nous rentrâmes à Fontainebleau, l'Empereur et l'Impératrice étaient déjà au courant de l'incident. On n'exposa plus le Prince à de telles aventures.

Lorsqu'il revint après ses vacances, passées à Biarritz, comme l'année précédente, il se remit au travail avec un nouveau maître, emprunté cette fois au lycée de Vanves, M. Cuvilher, professeur

de cinquième. Le général avait entendu dire qu'on perdait beaucoup de temps au collège : ce qui était vrai. Il espérait qu'en supprimant certains exercices inutiles le Prince couvrirait en trois ans l'espace que nos écoliers ordinaires franchissent péniblement en sept ou huit. La première année avait été une année préparatoire; dans la seconde, M. CuvilUer lui ferait faire ses classes de grammaire ; la troisième année était réservée aux humanités, que devait professer M. Poyart, du lycée Napoléon, un des maîtres les plus aimables, les plus distingués et les plus consciencieux que pût offrir alors l'Université. Pour réaliser ce programme, qui eût replacé le Prince au niveau de ses contemporains et laissé du temps aux études scientifiques, on attribua les langues vivantes à des maîtres spéciaux; on jeta le grec pardessus bord, ce qui n'était pas un grand malheur : car, dès cette époque et longtemps avant la désorganisation de l'enseignement secondaire, à laquelle c'est notre chagrin d'assister, nos écoliers étaient déjà de pauvres hellénistes. Le plan n'était pas mauvais, mais le général avait trop compté sur le zèle et l'activité du Prince. L'enfant avait eu quelque peine à suivre la classe d'Edeline, il suivit plus difficilement encore celles de M. Cuvilher et de M. Poyart. Il ne savait pas à quel niveau il se trouvait et ces messieurs eussent été embarrassés de le dire eux-mêmes. L'émulation, plus ou moins réelle, avec les camarades du lycée avait disparu ; plus de compositions, chaque semaine, pour tenir l'écolier impérial en haleine et permettre de mesurer le progrès acquis. Bientôt, nous n'eûmes plus à constater que les défauts du système inauguré en 1867, le principal étant l'inconvénient de changer trop souvent la direction donnée aux études. Le maître devait disparaître au moment où il commençait à prendre de l'autorité et avait habitué le Prince à sa méthode. Je compris alors qu'il n'y a pas de milieu entre l'éducation isolée et l'éducation commune. Elles ont toutes deux leurs avantages, mais

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on risque de voir ces avantages s'annuler lorsqu'on essaie de les combiner.

Le plus défectueux des systèmes pédagogiques peut donner d'excellents résultats si le maître trouve chez l'écolier la volonté et les moyens nécessaires. Or, ni cette volonté, ni ces moyens n'apparaissaient encore en notre élève. Longtemps attardé parmi les aridités rebutantes qui hérissent d'obstacles l'accès des grammaires anciennes ou modernes, il ne pouvait de\dner — lui si bien fait pour comprendre le génie romain ! — tout ce que le monde latin avait à lui offrir d'enseignements, de jouissances et d'émotions. L'ennui de ces éléments, où nous étions obligés de le tenir et dont il ne soupçonnait pas l'aboutissement final, allait jusqu'à la nausée. Quand, pour le ranimer, je m'efforçais de lui faire pressentir les découvertes prochaines, les larges horizons à venir, son œil bleu devenait vague et comme affadi, avec cette détresse du regard qui ne comprend pas. J'avais alors des doutes sur l'avenir intellectuel de cet enfant si charmant, si bon et si pur. S'il allait être inférieur à sa destinée?... Ces doutes, ces angoisses, — dirai-je plutôt, — je ne les confiai à personne, pas même au général Frossard qui, peut-être, les éprouvait de son côté, mais ne m'en parla jamais.

Je m'en tairais encore aujourd'hui si l'épanouissement extraordinaire de cette intelligence tardive, entre seize et vingt ans, n'avait remplacé mes longues inquiétudes par une joie profonde à laquelle, comme on le verra, ne pouvait se mêler aucun orgueil personnel.

J'aurais aimé à connaître, dès lors, une anecdote que me raconta Mme Cornu à Chislehurst. C'était peu après que Philippe Lebas avait quitté Arenenberg, tout réjoui à l'idée de « manger enfin des ailes de poulet chez lui ». Le Prince Louis-Napoléon voyageait à pied dans les Alpes et sa petite camarade d'enfance

marchait auprès de lui. Elle le félicitait d'être délivré de son précepteur et d'avoir fini ses études.

« Fini mes études ! » s'écria le jeune homme (il avait dixhuit ans). «Fini mes études! » répéta-t-il tristement. «Mais elles ne sont pas même commencées. Je ne sais rien. »

On sait comment Napoléon III répara sa négligence ou la maladresse de ses instructeurs. Peut-être, malgré ses efforts patients et, en particulier, ses études à 1' « Université de Ham », n'y réussit-il jamais complètement. Le Prince, par bonheur, se réveilla plus tôt de sa torpeur. Lorsque Mme Cornu me conta cette histoire, j'étais déjà rassuré, car c'était le moment où une vive et soudaine explosion de lumière remplaçait les demi-ténèbres où, pendant longtemps, il avait langui.

Mais j'ai peur de trop rabaisser l'enfant pour exalter l'adolescent et le jeune homme. N'est-ce pas nous qui nous trompions en offrant à l'Aiglon notre culture classique, notre idéal de collège, fait pour nous, les bourgeois, et pour nos fils aussi bien que pour nos pères? N'est-il pas heureux que nous ayons échoué à couler un Bonaparte dans ce moule étroit?

Dans cette inertie, qui me désolait, se montraient des promesses d'énergie future. Le Prince s'était révélé artiste le premier jour où il avait eu un crayon dans les mains et une feuille de papier devant lui. Lorsque j 'assistai, pour la première fois, à l'improvisation d'une de ces innombrables esquisses qu'il jetait, pour ainsi dire, à la volée, je fus frappé de voir qu'il procédait d'instinct, comme mon cher et illustre Henri Regnault, mon camarade au lycée Napoléon, que j'ai vu dessiner si souvent, en 1859 et en 1860. Tous deux commençaient par un soulier, un manche d'éventail, une pointe de baïonnette, un bras tendu, une queue de chien. Et cela, d'un trait net, sûr, ininterrompu, qui savait parfaitement où il allait. On eût dit qu'ils calquaient sur une gravure d'un travail très fini et très arrêté. C'est que, devant

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