CHAPITRE IV
LES AMITIÉS. — LES AMUSEMENTS
Les camarades du Prince. || Les jeux du dimanche aux Tuileries. || Le Prince
AVEC SES parents. || PaRT DE L'ImPÉRATRICE DANS SON ÉDUCATION. || Le CAMP,
l'équitation, la chasse. Il Les voyages : Nancy, Cherbourg et Brest, Lyon, Toulon et Ajaccio. || Le prince acteur : les Commentaires de César et la Grammaire.
LA pension et le collège offrent à l'enfant de condition ordinaire un vaste champ où il peut suivre ses préférences et ses sympathies, s'attacher librement où il lui plaît. Il ne pouvait en être ainsi pour le fils de l'Empereur. Les circonstances lui imposèrent ses premières camaraderies : il choisit parmi elles ses amitiés définitives. Discrètement, modestement, quelques-uns de ces premiers compagnons de jeux se retirèrent ; d'autres, au contraire, s'imposèrent en dépit du manque d'affinités naturelles et réussirent à exercer une influence, à se rendre utiles, presque nécessaires.
Le duc de Huescar, neveu de l'Impératrice et frère des deux jeunes duchesses dont j'ai parlé, était le plus proche parent du Prince, mais un courant d'idées communes peut remonter de l'enfant à l'homme fait : il s'établit plus difficilement entre l'enfant et le jeune homme, désireux d'affirmer sa virilité. La famille impériale comptait parmi ses membres trois enfants que leur âge rapprochait du Prince :
Joseph Primoli (i), Napoléon Roccagiovine, petits-neveux, comme lui, du fondateur de la dynastie (2), et Joachim Murât, arrièrepetit-fils du roi de Naples. Les deux premiers habitaient l'Italie. Le troisième était aux Tuileries presque tous les dimanches et partageait les amusements du Prince, qui lui était tendrement attaché. Pas de bonne journée, pas de vraie bataille sans « Chino «, comme on désignait le jeune prince Murât.
Le doyen de ces amis du premier âge était Tristan Lambert, fils du baron Lambert, lieutenant des chasses à tir. Le baron Lambert était un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de la Cour. Dans la Revue du marquis de Massa, jouée à Compiègne en 1865, le baron Lambert avait donné admirablement la réplique à la princesse de Metternich et aurait pu servir de modèle à tous les « compères » passés ou futurs. Quand il faisait ses mots lui-même, au lieu de répéter un rôle, il n'avait guère moins de succès, et le fils, quoique très différent, profitait de l'universelle popularité du père. Tristan Lambert, tempérament ultra-monarchique, avait, dès lors, la nostalgie de la légitimité à laquelle il est retourné depuis. Avec des idées très arrêtées, trop arrêtées, et des convictions religieuses infiniment respectables, mais légèrement intolérantes, il avait ime originalité qui amusait le Prince et une bonhomie qui lui permettait de jouer avec des enfants plus jeunes que lui de dix ou douze ans, et même de se laisser un peu tourmenter par eux. Le nom de Tristan Lambert me rappelle les Labédoyère, ses amis et cousins. Laurent et Jean de Labédoyère, fils de la comtesse de Labédoyère, mariée en secondes noces à Edgar Ney, prince de la Moskowa, venaient quelquefois aux Tuileries, où leur présence faisait toujours plai-
(i) C'est le comte Primoli d'aujourd'hui dont la haute société parisienne connaît le brillant esprit.
(2) Le Prince avait un autre cousin, Roland Bonaparte, mais le prince Pierre, son père, vivait à l'écart, et cette circonstance a privé le Prince Impérial de connaître un parent dont il eiit apprécié, je n'en doute pas, les hautes facultés.
LES AMITIES. LES AMUSEMENTS
sir, mais ni l'un ni l'autre n'était du même âge que le Prince et, par conséquent, ne pouvait partager ses jeux.
Toute particulière était la situation de Bizot. Il était l'aîné du Prince de sept ou huit ans et, lorsque sa mère était de service auprès du baby impérial, il avait été le premier ou l'un des premiers à lui montrer des images, à lui expliquer l'usage de ses joujoux, à jouer avec lui tout en veillant sur lui, mentor enfantin d'un enfant plus jeune. Ce rôle lui convenait très bien, car il était bon, dévoué, rieur, plein d'esprit et d'imagination. Pendant que j'étais auprès du Prince, il vint une fois le saluer, en saint-cyrien. Ce n'est pas, assurément, pendant cette courte visite que j'aurais pu le juger. Mais je l'avais eu pour élève lorsque je remplaçais le professeur de rhétorique au lycée Napoléon, pendant le cours de ma troisième année d'Ecole Normale. C'est alors que j 'avais pu apprécier son caractère, si gai et si sympathique, sa vive et brillante intelligence, qui avait réussi aussi heureusement dans les études classiques qu'elle allait se distinguer dans les études scientifiques ou militaires. Le jeune Prince avait gardé une vraie tendresse à son premier ami. Lorsqu'il eut vingt ans, il sembla que cette distance d'âge, qui les avait séparés, disparaissait ou, du moins, s'atténuait. L'enfant et l'adolescent n'avaient eu rien à se dire : jeunes gens, ils se retrouvèrent alors de plain-pied, et Bizot fit partie de cette trinité de soldats qui lui était si chère, qui revient si souvent dans ses lettres, qui est dans ses pensées jusqu'au dernier jour : Bizot, Conneau, Espinasse.
Puisque ce nom est venu sous ma plume, je me donnerai ici l'émotion et la joie d'évoquer la physionomie du brave petit homme de quatorze ans qu'était alors le général Espinasse. Il était le fils d'un autre général Espinasse qui s'était signalé par ses talents et sa bravoure dans nos guerres, aussi bien que par son énergie intelligente au ministère de l'Intérieur où Napoléon III l'avait placé en sentinelle, au lendemain de l'attentat
du 14 janvier 1858. Sa mère était cette aimable femme que la société parisienne a connue si longtemps aux côtés de la princesse Mathilde, spirituelle et cordiale comme celle qu'elle aidait à faire les honneurs de Saint-Gratien et de l'hôtel de la rue de Berry. Le jeune Espinasse combinait heureusement en lui les qualités fortes ou charmantes dont il héritait. Ses camarades, y compris le Prince, lui accordaient et nous lui reconnaissions très volontiers une sorte d'autorité qu'il exerçait avec bon sens, bonhomie et bonne humeur, car tout était bon en lui, l'esprit, le cœur et les manières. Il y mêlait un petit grain d'aimable et joyeuse gasconnade à la d'Artagnan ou à la Cyrano, qui donnait de la saveur à toute cette bonté.
Le dimanche, aussitôt après la messe, la petite bande se réunissait autour du Prince. Il y avait là, outre Louis Conneau, les deux fils du général Fleury, Maurice et Adrien, les deux fils du baron Corvisart, Pierre de Bourgoing, dont le père, écuyer de l'Empereur et député de la Nièvre, organisa, pendant la guerre, un régiment de Mobiles à cheval, Maxime Frossard et Louis de la Poëze dont le père, chambellan honoraire, représentait, au Corps Législatif, l'arrondissement des Sables-d'Olonne, et dont la mère était, parmi les dames du palais, une de celles dont la présence était le plus agréable à l'Impératrice.
Ces enfants, qui mettaient le Prince en contact avec la vie du dehors et qui lui en apportaient l'écho, étaient une image assez exacte de notre France aristocratique et bourgeoise de ce tempslà. Les caractères, les tempéraments, les vocations diverses s'y coudoyaient. Le plus grand nombre rêvaient l'épaulette et la vie militaire. Tel, cependant, prenait déjà les allures d'un diplomate; tel autre, les façons d'un joyeux carabin; tel, encore, se passionnait déjà pour les élégances de la haute vie ; tel, honnête piocheur, ardent à faire son chemin, se préparait à être ingénieur ; tel, enfin, doux et modeste, se vouait, par avance, à l'existence