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s. ET G. CORVISART.
r. DE BOURGOING.
M. FROSSAKII
D'apri-s des photographies appartenant à M. l'abbé Missel, La photographie signée du Prince Impérial avait été donnée par lui au général Frossard, son go
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rapprochés par l'exiguïté des appartements modernes ; elle était beaucoup plus grande que dans les familles riches, dont les enfants sont internés dans des collèges, souvent à une distance qui ne leur permet même pas de passer le dimanche dans la maison paternelle. Le Prince, aux Tuileries, voyait chaque jour ses parents pendant plusieurs heures, et, dans les autres résidences, il était presque constamment avec eux. Ils étaient informés des plus menus incidents de sa vie d'écolier et s'y intéressaient comme si leur esprit avait été libre de toute préoccupation. A la plus légère indisposition, l'Impératrice était auprès de lui et ne laissait à personne le soin de surveiller sa santé.
EUe ne s'intéressait pas moins à son éducation. Ses vues sur ce sujet étaient très justes, très larges et, pour ce temps-là, très neuves ; elles avançaient, de beaucoup, sur la pédagogie un peu rétrograde du général Frossard. On ne savait encore ce que serait le Prince. N'y avait-il pas quelque danger dans cette discipline militaire dont on l'entourait et qui risquait de le comprimer, de parah'ser le développement de ses facultés? C'était fort bien, disait l'Impératrice, de meubler son esprit, de le familiariser avec les Grecs et les Romains. Mais n'était-il pas plus nécessaire encore de susciter l'esprit d'initiative chez celui qui aurait à « vouloir » pour des millions d'hommes? Devant lui, tous les obstacles s'écartaient, les portes s'ouvraient d'ellesmêmes ; on lui évitait la peine de penser, de prévoir et même de désirer. Toutes ses minutes avaient, d'avance, leur emploi : il ne disposait pas d'une seule d'entre elles et il accomplissait sa journée, réglée par d'autres, comme une aiguille, mue par le mouvement intérieur de l'horloge, fait le tour du cadran. C'est pourquoi il marchait comme dans un rêve, sans regarder à ses pieds, sans regarder devant lui. Il serait tombé dans un trou, il se serait cassé le nez contre un mur si l'on n'avait été là pour le retenir....
Cependant, il y a une éducation du caractère et de la volonté comme il y a une éducation de l'intelligence, et à qui est-elle plus nécessaire qu'à un prince?
J'étais gagné d'avance à ces idées et je m'efforçais de les faire prévaloir, mais il fallut la révolution et l'exil pour qu'elles devinssent les principes directeurs dans l'éducation du Prince Impérial.
On peut tout apprendre dans les livres, excepté la vie. Et comment apprend-on la vie? Par le spectacle de l'action d'autrui et par l'action personnelle. L'heure de la seconde n'était pas encore venue et le spectacle de la première lui était constamment dérobé par une sorte de rideau que l'on tendait sans cesse entre son regard et le monde réel : de sorte que, jusqu'en 1870, il a toujours vécu dans l'illusion, il ne pouvait voir ni les hommes ni les choses tels qu'ils sont. L'Impératrice me disait un jour : « Connaîtil la misère? Sait-il seulement ce que c'est qu'un pauvre? » Elle le savait bien, elle qui, chaque semaine, pendant tant d'années, visita les logis les plus sordides des quartiers les plus déshérités (i) ! Elle eût volontiers emmené le Prince dans ces explorations charitables, comme elle y emmenait se^ nièces. Je suggérai l'idée au général, qui l'accueillit froidement, parla des dangers à courir. Le Prince ne visita point les pauvres et continua à étudier la vie moderne dans le De Viris et dans Cornélius Népos. Il ne connut pas les utiles leçons de la charité, qui eussent profité à son intelligence et à son cœur.
Deux ou trois fois, il advint que des mendiants, plus hardis ou plus rusés que les autres, se glissèrent jusqu'à lui et l'attendrirent par de douloureuses histoires qui, probablement, n'auraient pas supporté la critique d'un expert. L'enfant courait
(i) Voir, à ce sujet, dans les Souvenirs de la Cour des Tuileries, les curieux et touchants détails donnés par Mme Carette, qui eut souvent l'honneur d'accompagner l'Impératrice dans ces visites.
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alors à ses tiroirs, y prenait tout l'argent qu'il y trouvait et dont il ignorait absolument la valeur, et le jetait dans les mains du quêteur qui s'enfuyait, ravi de l'aubaine, vers un cabaret voisin.
Le Prince Impérial n'était jamais plus heureux qu'au camp de Châlons. On l'y conduisit tout jeune, et, se trouvant au milieu des soldats, portant lui-même l'uniforme, il se figurait qu'il partageait leur existence, parce qu'il lui arriva, deux ou trois fois, de goûter à leur soupe. Inutile de dire que, de leur côté, ils avaient grand plaisir à le voir et admiraient, surtout, sa belle tenue à cheval.
Comprendrai-] e l'équitation parmi les plaisirs ou parmi les études du Prince? Il continuait à se rendre plusieurs fois par semaine au manège et y « travaillait » sous les regards attentifs du vieux Bachon. Car il importait de ne pas lui laisser perdre cette élégante et rigoureuse correction d'attitude dont son professeur était fier et qu'on remarquait à toutes les revues où le Prince paraissait à côté de son père. Je n'ai jamais entendu le Prince se plaindre de la longueur de ces séances qui me semblaient fastidieuses. A cette époque, d'ailleurs, je ne l'ai jamais vu lassé ou rebuté par aucun exercice du corps.
Je ne pense pas qu'il ait chassé à tir avant 1870 ni qu'il en eût la moindre envie. Et, en fait, la façon dont se pratiquait cette chasse laissait bien peu de place à l'initiative ou à l'habileté du tireur, à sa présence d'esprit ou à son coup d'œil. Je ne sais si le Prince eût pris goût à ce massacre sans gloire, à cette Saint- Barthélémy de chevreuils et de faisans. En revanche, il adorait la chasse à courre, qui avait pour théâtre l'admirable forêt de Compiègne, plus belle que jamais dans ces derniersjours de l'automne,
quand le givre étincelait sur les frondaisons brunies. Ceux qui ont assisté à la mort du cerf aux étangs de Saint-Pierre, sous les rouges clartés d'un ciel incendié par le couchant, comprendront qu'un tel spectacle devait émouvoir l'âme d'artiste qui sommeillait chez le Prince et que nous craignions d'éveiller trop souvent. La chasse combinait pour lui deux plaisirs : le cheval et le danger. Si ce mot fait sourire, je rappellerai qu'en 1868, dans l'une de ces chasses, le cerf, serré de trop près, se rua sur le prince de Galles (depuis Edouard VII) et le renversa avec son cheval : ce qui ne laissa pas de nous causer quelque inquiétude.
J'allais oublier que la chasse offrait encore un autre attrait à mon élève. Il n'était nullement insensible à la joie d'endosser ce joli costume emprunté aux traditions cynégétiques de l'ancien régime : habit vert à la française, culottes blanches, bottes à l'écuyère, tricorne galonné d'or. Ce costume, qu'il avait porté de très bonne heure, lui seyait fort bien. Pour toutes ces raisons réunies, la chasse l'amusait fort; c'est pourquoi le général avait vu là un excellent moyen de le tenir : « Si M. Filon n'est pas content de vos devoirs, vous n'irez pas à la chasse ». Je savais que la punition était dure et je ne jurerais pas de n'avoir pas feint, une ou deux fois, un contentement que je n'éprouvais pas, pour libérer le jeune chasseur. Mais la terrible pénalité fut, certain jour, édictée et appliquée dans toute sa rigueur. Je ne me souviens plus de la peccadille qui l'avait provoquée, mais je me souviens parfaitement du chagrin éprouvé par le Prince. J'écris à dessein « éprouvé » et non « témoigné » par lui, car il avait beaucoup d'empire sur ses sensations d'enfant. Il serrait les lèvres comme pour empêcher la plainte, le cri de sortir. Une larme, rien qu'une, et qui ne débordait pas de la paupière. Ceux qui ne le connaissaient pas n'auraient pu dire si c'était delà douleur ou de la colère. D'ailleurs, ce n'était ni l'une ni l'autre : c'était le sentiment de l'injustice dont il se croyait victime.
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J'ajouterai encore un mot qui fera connaître à la fois le tact délicat du Prince et son profond sentiment de la discipline. Dans ces moments de dépit, il ne laissa jamais échapper devant moi une parole contre son gouverneur. Je suis sûr, cependant, qu'il avait confiance en moi et me regardait comme un ami. Mais il savait que je devais l'obéissance au gouverneur, comme un capitaine à son colonel ou un colonel à son général, et il ne voulait pas me mettre dans un pénible embarras, entre mon devoir et mon affection.
Je n'ai accompagné le Prince Impérial dans aucun de ses voyages, mais j'en ai recueilli quelques échos, soit de sa bouche, soit de celle de ceux qui formaient sa suite. J'étais tenté de plaindre, en moi-même, le pauvre enfant condamné à écouter d'ennuyeuses harangues, à recevoir des bouquets, à subir des embrassades, à simuler l'intérêt pour mille choses qu'il ne comprenait pas. Au lieu de cette liberté de mouvements, me disais-je, qui faisait la joie de nos voyages de vacances, à nous autres, enfants ordinaires, quelle gêne ! Quelle contrainte ! Je le voyais entre deux habits brodés qui lui cachaient les choses en ayant l'air de les lui montrer. Saluer, sourire, tendre la main à droite ou à gauche, avec la crainte perpétuelle de confondre les noms ou les titres, de prendre un recteur pour un préfet et un président de cour d'appel pour un receveur général : voilà quel était son rôle dans ces tournées officielles et je savais que la vanité n'était pas, en lui, assez développée pour que les acclamations populaires fussent une compensation suffisante aux servitudes, aux fatigues et aux ennuis de son métier de prince. Mais il était tellement habitué à ce cercle étroit où était enfermée sa vie que ces voyages avaient encore pour lui de l'attrait ; ils rompaient la monotonie
de sa vie d'écolier, l'exemptaient de quelques thèmes et de quelques versions, l'initiaient à des choses nouvelles dont quelques-unes l'intéressaient. Il parlait volontiers de son passage à Bar-le-Duc et à Nancy, lorsqu'il avait visité la Lorraine avec sa mère, à l'occasion du centenaire de l'annexion. De son voyage à Cherbourg et à Brest, où il était allé en 1868 avec son gouverneur, il se rappelait surtout la visite au Borda, qui l'avait fort amusé. Mais il fut vraiment heureux en 1869, lorsqu'il accompagna l'Impératrice en Corse, pour assister avec eUe aux fêtes du centième anniversaire de la naissance de Napoléon. En route, il fit connaissance avec la seconde ville de France, avec ces Lyonnais auxquels son grand-oncle avait dit : « Je vous aime ! » auxquels son père avait dit : « Aimez-moi ! » A Toulon, son gouverneur lui fit, sur place, un cours d'histoire militaire et évoqua, dans ses phases diverses, ce mémorable siège qui avait été la seconde naissance de Napoléon, son entrée dans la fortune militaire et dans la gloire : « Il savait déjà bien des choses là-dessus, me dit le général. Une ou deux fois, il m'a interrompu et il achevait mon récit. J'étais stupéfait... et charmé ! » A Ajaccio, où toute la Corse était accourue, au feu de cet enthousiasme populaire qui pétillait autour de lui comme un incendie, l'enfant s'exalta et donna à ceux qui l'entouraient une première révélation de cette nature ardente et passionnée, faite pour agir sur les foules et les entraîner, qui était sa nature véritable, mais que nous ne soupçonnions pas encore. Tous les yeux étaient sur lui ; un courant électrique passait de son âme à l'âme corse. Le jour qu'il visita la maison où le grand homme était venu au monde, comme on cherchait à contenir le peuple qui se pressait, avec des hurrahs, contre les murs de l'étroit logis : « Bah! cria le Prince; laissez-les entrer. Ils sont de la famille !» Il n'y a point de paroles qui puissent rendre la joie délirante de cette masse humaine, déjà vibrante de passion et sur laquelle ce mot tomba comme une étincelle
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