CHAPITRE V
LA GUERRE
Le lendemain du plébiscite. || La guerre éclate. || Le Prince accompagne SON père a Metz. || Le combat de Sarrebrûck ; une lettre du Prince. || Retour de l'Empereur et de son fils vers Chalons par Verdun ; péripéties DU VOYAGE. Il Marche sur le Nord ; l'Empereur et le Prince se sép.\rent a Tourteron, Il Le Prince a Sedan et a Mézières. || Séjour a Avesnes, A Landrecies, a Maubeuge. Il La journée du 4 septembre. Il Le Prince en Belgique ; il passe en Angleterre.
CETTE même année, le pavillon de Flore fut le théâtre d'une scène très simple, mais très émouvante, dont je fus, avec Louis Conneau, l'unique spectateur. C'était dans l'après-midi du 9 mai 1870. Le Prince rêvait, penché sur son dictionnaire, lorsque l'huissier, ouvrant la porte à deux battants, annonça : « L'Empereur !... L'Impératrice ! » En effet, les souverains s'avançaient dans le salon voisin, souriants et graves, les yeux, de loin, fixés sur le Prince. L'enfant courut à leur rencontre, et l'Empereur lui tendit un papier en disant :
« Tiens, Louis, voilà les derniers résultats du plébiscite ! » Le Prince regarda les chiffres, puis, rayonnant, reporta les yeux sur son père et, pendant un moment, tous deux restèrent ainsi. Encore une fois triomphait l'étoile des Bonapartes. L'Empire émergeait de la crise, consacré par une nouvelle investiture, l'Empire libéral, c'est-à-dire l'Empire futur de Napoléon IV. Et je lisais clairement cette pensée dans le regard du père : « C'est
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toi, mon enfant, qu'ils acclament ; c'est ton trône qui s'élève sur ces sept millions et demi de suffrages. La France est avec nous. »
Il le croyait et il n'avait pas tort de le croire. Amis ou ennemis, tous ceux qui vivaient alors diront, comme moi, que l'Empire était indestructible, mais à condition de ne pas courir les aventures. Une seule chose, la guerre, pouvait rendre une révolution possible. Or, deux mois après, nous avions la guerre.
La Cour était à Saint-Cloud, et jamais un calme plus profond n'y avait régné lorsque éclatèrent les premières rumeurs belliqueuses. Je ne raconterai pas ici les diverses émotions par lesquelles nous passâmes durant les premiers jours du mois de juillet, tantôt croyant la guerre imminente et tantôt la paix assurée. Le Prince demeura, en quelque sorte, étranger à ces fluctuations d'opinion et de sentiment. Il souhaitait ardemment la guerre et, quand elle fut enfin déclarée, surtout quand il sut qu'il devait y accompagner l'Empereur, sa joie fut très vive. Il évitait ceux dont le visage grave ou le silence inusité trahissaient des dispositions différentes des siennes, pour rechercher la conversation des optimistes et des enthousiastes. J'avoue que je n'étais pas de ceux-là : aussi me montrait-il moins de confiance qu'à l'ordinaire ; mais il ne manquait pas d'amis qui encourageaient et nourrissaient son exaltation. Son professeur d'allemand se faisait remarquer par son zèle. Ses parents, disait-il, habitaient Mayence et, comme le Prince ne pouvait tarder à faire son entrée triomphale dans cette ville, il les recommandait à sa protection. Ces sottises serraient le cœur de ceux qui pensaient que l'heure n'était pas favorable aux fanfaronnades.
On avait apporté dans la chambre du Prince une petite malle noire, pareille à toutes celles qui constituaient le bagage d'un sous-lieutenant. « Voilà ma cantine, me dit-il ; il faut que toutes mes affaires tiennent là dedans ». Je regardai Uhlmann, qui se
s. M. l'&MPEREUR (1863).
D'après ttng photographie dérobée (avec son cadre) dans les appartements du Prince Impérial, le 4 septembre 1870, et faisant partie de la collection de M. l'abbé Misset.
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tenait derrière lui. Uhlmann, ancien cuirassier, qui avait été quelque temps huissier au cabinet de l'Empereur, était son valet de chambre depuis plus d'un an et avait rapidement conquis sa confiance. Il allait suivre le Prince à l'armée et l'aidait dans ce petit emballage. Un clignement d'yeux et un sourire du fidèle valet m'apprirent — ce que j'avais deviné — que les bagages du Prince en campagne ne se borneraient pas à la petite cantine noire. Mais nous nous gardâmes bien de détruire l'honnête illusion qui lui était si chère !
Le Prince était présent lorsque l'Empereur reçut les sénateurs et les députés qui venaient lui apporter leurs vœux enthousiastes et leurs félicitations anticipées. Le souverain prononça, en cette circonstance, de graves paroles, destinées à mettre le peuple et l'armée en garde contre des entraînements irréfléchis : « Nous commençons une guerre longue et difficile.... » Je crois encore entendre ces mots prononcés d'une voix sévère et comme lassée; je crois voir l'expression d'étonnement et même de colère qui se peignit, en les écoutant, sur certains visages. Mais ce fut un nuage qui passa et le Prince n'en garda pas longtemps l'impression. Dans cette même galerie de Diane où avait eu lieu cette réception mémorable, dans cette galerie remplie de bronzes admirables du xvii" et du xviii^ siècle, tous disparus dans l'incendie du château quelques mois plus tard, se produisit un incident qui impressionna bien davantage le Prince, mais dans un sens tout différent. C'était à un grand dîner où toute la Cour était réunie, sorte de dîner d'adieu, où nous sentions l'atmosphère chargée d'excitations belliqueuses, où des hommes, ordinairement très calmes, semblaient prêts à éclater en cris. Au dessert, après le Champagne, au-dessus des conversations que la fièvre du jour avait montées à un diapason inusité, éclata, dans sa victorieuse énergie, un air que nous reconnûmes dès la première note, bien que nous ne l'eussions pas entendu depuis vingt ans : la Marseil-
laise, jouée pai" une musique de la garde. Il y eut un frémissement. Quelle étrange destinée a lié invinciblement ces couplets dont les vers sont un pur délire, à moins qu'ils ne soient une grotesque emphase, avec le sentiment de la gloire nationale et avec les plus vives émotions de l'âme française? J'étais navré de la guerre, mais la Marseillaise me transporta et, tant que cette musique dura, je crus que l'impossible allait arriver. Qu'on juge de l'effet sur un enfant impressionnable et nerveux, aux sensations d'autant plus vives qu'elles succédaient à de longues inerties ! Il était électrisé et, dès le soir même, chantait à plein gosier, dans le parc, avec son ami et ses cousines, l'air proscrit que le Palais adoptait après la Rue. Comment le savait-il? Qui le lui avait appris, cet air qui, quinze jours auparavant, aurait conduit en prison quiconque eût essayé de le fredonner en public? Ce n'était, à coup sûr, ni le général, ni moi.
Le 28 juillet, dans la matinée, l'Empereur et son fils, avec le Prince Napoléon, montaient dans le train qui devait les conduire à Metz et qui était venu les chercher à l'intérieur du parc réservé, près de la grille dite d'Orléans. L'Impératrice était présente avec la Princesse Clotilde. Les ministres et les personnes de la suite complétaient l'assistance, très peu nombreuse. L'Empereur était impassible ; l'Impératrice dominait son émotion ; le Prince, radieux, dans son modeste mais gracieux costume de souslieutenant d'infanterie, qui avait définitivement remplacé l'uniforme de grenadier, s'encadra jusqu'à la dernière minute dans la large baie vitrée du salon impérial, comme pour nous laisser à tous une souriante vision dans la mémoire. Son dernier regard fut pour sa mère. Enfin, le train s'ébranla lentement, glissa sur les rails, emportant le visage pâle et pensif de Napoléon III, la figure enthousiaste et gaie de son fils.
Je revins à pied, causant avec M. de Parieu. Nous échangions nos communes anxiétés lorsque la voiture qui ramenait l'Impéra-
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trice-régente et la Princesse Clotilde nous dépassa. Le visage dans ses mains, l'Impératrice pleurait.
Le Prince ne sut rien, ou ne sut que très peu de chose des amères surprises que l'Empereur trouva en arrivant à Metz. Aucun des moyens matériels sur lesquels l'Empereur avait compté pour gagner les Allemands de vitesse n'était là sous sa main. Comme tout son plan reposait sur cette prévision, il voulut quand même prendre l'offensive. Le 2 août, eut lieu le petit combat de Sarrebriick, une leçon de choses donnée par le général à son élève. Aussitôt après l'engagement, l'Empereur adressait à l'Impératrice un télégramme pour l'informer de la façon dont « Louis avait reçu le baptême du feu ». Les plus vieux soldats avaient été frappés de son sang-froid. L'un deux avait ramassé une baUe tombée près de lui et la lui avait offerte en souvenir.
Ce télégramme répondait à des sentiments intimes et n'aurait pas dû sortir des archives de famille. Le ministère, auquel cette dépêche avait été communiquée, en jugea différemment et fit ou laissa publier le texte du télégramme dans les journaux. Il donna lieu aux commentaires les plus cruellement moqueurs, surtout quand les journées suivantes eurent remplacé cette joie d'une heure par des deuils sans trêve. La balle ramassée à Sarrebrûck, les journaux républicains devaient la ramasser à leur tour et la rejeter au visage du jeune Prince jusqu'à son dernier jour.
Le lendemain, la comtesse Clary recevait une lettre de son mari, officier de grand mérite, qui s'était signalé au Mexique par sa bravoure et ses talents et qui venait d'être attaché comme aide de camp à la personne du Prince :
« Le Prince, disait-il dans cette lettre, a été admirable de sangfroid et de naturel.... Dites bien à l'Impératrice que je n'exagère
pas et qu'elle doit être fière de la conduite de son fils.... Je regrette qu'elle n'ait pas pu le voir galopant au milieu des troupes.... Cette petite affaire au commencement de la campagne est de très bon augure et en outre donne confiance aux hommes. » De mon côté, je reçus du Prince la lettre suivante, que je donne ici au public pour la première fois :
« Mon cher monsieur Filon,
« Je vous remercie de la lettre que vous m'avez écrite, elle m'a fait un grand plaisir ; vous me demandiez quelques détails, je crois, sur l'engagement de Sarrebriick, en vous plaignant de ce que ces messieurs ne vous écrivaient pas souvent. Je vais tâcher, si c'est possible, de suppléer à cette négligence que je ne comprends pas de leur part. L'Empereur était arrivé à Forbach vers les onze heures du matin. Il monta en voiture pour attendre ses chevaux à la frontière, c'est là que nous entendîmes les premiers coups de canon ; quelques minutes après, l'Empereur était à cheval et se dirigeait vers une hauteur où était situé le champ de manœuvres des Prussiens que nous venions de leur enlever. Leurs batteries étaient en retraite et traversaient les ponts de la Sarre au grand trot, pour aller se remettre en position un peu plus loin. Ils occupaient un poste, c'est-à-dire un cabaret, où il y avait écrit Zur Bellevue ; nous les en avons chassés ; il y avait là deux cadavres : un officier et un soldat prussien.
« Tous ceux que j'ai vus étaient blessés à la tête. Les batteries prussiennes s'étaient retirées derrière les bois qui dominaient la ville ; mais deux obus seulement vinrent jusqu'à nous. Ils avaient encore deux ou trois compagnies embusquées derrière un pont et ils tiraient sur tous les cavaliers qui se montraient. Papa voulut voir néanmoins et nous entendîmes quelques balles. L'on ramassa un éclat de bombe tout près de l'Empereur; j'avais entendu audessus de ma tête un bruit de vieille ferraille, mais je ne sus que
s. îM. l'impkratrice {1863).
D'aprîs une p}toto^raphie dérobée (avec son cadre) dans les appariemenls du Prince Impérial, le 4 septembre iSyo, et faisant partie de ta collection de M. Vahbé Missel.
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plus tard ce que c'était ; enfin, l'Empereur partit et, quand il s'en alla, il entendit les mitrailleuses ; il n'était pas content, parce qu'il croyait qu'on tirait sur des murs. Mais il apprit plus tard que l'on avait anéanti un bataillon prussien qui opérait sa retraite sur Sarrelouis, à i6 ooo mètres. Nous entrons à l'heure qu'il est dans Sarrebrùck, quoique nous ne l'occupions pas encore. Corrigez, je vous prie, mes fautes d'orthographe, qui doivent être nombreuses (car j'ai une mauvaise plume et j'écris à la hâte), avant de montrer ma lettre à l'Impératrice. « Je vous embrasse de tout cœur.
« Votre affectueux « Louis-Napoléon.
« P. S. — Toutes les musiques ont joué la Marseillaise et tout le monde la chantait : c'était très beau. Les Prussiens l'ont entendue, ça n'a pas dû les rassurer. »
Que se passa-t-il dans l'âme du Prince lorsqu'il apprit le résultat malheureux du combat de Wissembourg et la mort du général Abel Douay, surtout lorsque la même fatale soirée lui apporta la nouvelle d'un double désastre, à Reichshoffen et à Forbach ? Ici, c'était Mac-Mahon, le plus illustre de nos maréchaux, celui auquel l'Empereur lui-même attribuait le gain de la victoire de Magenta, qui avait été mis en déroute ; là, c'était son gouverneur, qu'il révérait comme un oracle en matière d'art militaire, battu en bataille rangée par les Prussiens. C'était, dans les deux cas, la France humiliée, la frontière ouverte, notre armée découragée et désorganisée. S'il n'avait été en âge de comprendre la situation qui lui était subitement révélée et que personne, d'ailleurs, n'essaya de lui dissimuler, le désarroi et la confusion
qui régnaient autour de lui n'auraient pas manqué de tout lui apprendre. Mais il réagit promptement ; l'indomptable optimisme, qui était le fond même de sa nature, reprit possession de sa pensée et, cette espérance qui renaissait en lui, il essayait de la répandre, de la faire partager à ceux qui l'entouraient.
Après quelques jours de pénible hésitation, Napoléon III se décida à remettre le commandement suprême au maréchal Bazaine. Dès lors, celui-ci n'eut plus qu'une pensée: se débarrasser de la présence de l'Empereur et de son fils. Le 14 août, tous deux montèrent en voiture et prirent, avec les officiers de leur suite, la route de Verdun, sous l'escorte de quelques escadrons de la garde. A Gravelotte, l'Empereur et le Prince passèrent la nuit du 15 au 16 dans une auberge où l'on eut grand'peine à mettre à leur disposition deux misérables chambres. Le reste de la suite bivouaqua comme il put.
Le matin du 16, on se remit en route. Au départ, le maréchal Bazaine était là, avec Canrobert et Bourbaki, et serra la main de l'Empereur sans descendre de cheval. Un peu plus loin, l'escorte fut relayée. Les chasseurs d'Afrique remplacèrent les lanciers. L'Empereur eut un sourire de satisfaction en reconnaissant Galliffet à la tête du nouveau détachement et le Prince admira pour la dernière fois les magnifiques chevaux arabes que montaient les soldats de Margueritte. On déjeuna à Étain, où l'Empereur et son fils faillirent être enlevés par les uhlans. L'ennemi était, en effet, tout proche ; car on entendait des bruits de fusillade lointaine et les lanciers, qui avaient fourni l'escorte du premier jour, furent sérieusement engagés en regagnant leurs quartiers. Cependant l'Empereur et le Prince arrivèrent sans accident à Verdun, où rien n'avait été préparé pour leur voyage vers Châlons. La gare était dépourvue de tous moyens de transport. Vers onze heures du soir, le souverain et son fils prirent place dans un wagon de troisième classe et les officiers qui les accompagnaient
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s'accommodèrent de leur mieux dans des wagons à bestiaux. On arriva à Châlons comme le jour commençait à poindre.
Cette entrée ne ressemblait guère à celles que le Prince avait coutume de faire au camp de Châlons, et le camp lui-même était loin de se présenter à lui sous son aspect habituel. Les régiments de Mac-Mahon s'y reformaient péniblement ; les éléments nouveaux, venus de Paris et d'ailleurs, s'y agitaient dans l'insubordination et l'indiscipline ; les mobiles parisiens étaient en révolte contre leur général. Pourtant, le Prince fut acclamé là où il se présenta et sa présence, à Châlons comme à Metz, parut ranimer les cœurs autour de lui. Confiant dans le génie et dans la fortune de la France, il attendait et attendit jusqu'au bout une victoire qui rétablirait notre prestige et tournerait les chances de la guerre en notre faveur.
Des questions d'une vitale importance se débattaient devant lui. Que ferait l'armée du maréchal? Irait-elle achever de se reconstituer sous les murs de Paris, y concentrer toutes les forces de la résistance et y livrer une suprême bataille comme le voulait Napoléon en 1815, et comme le demandaient, en 1870, beaucoup d'officiers compétents? Ou bien, tournant le dos à la capitale, marcherait-elle vers le Nord pour « tendre la main » à Bazaine (j'emploie ici l'expression qui, à Paris, était sur toutes les lèvres et qui s'était emparée des esprits comme une idée fixe) ? Et que ferait l'Empereur? Maintenant qu'il avait renoncé au commandement suprême, sa place, semblait-il, n'était plus au milieu des armées. D'autre part, on lui mandait — cette affirmation émanait du préfet de police et Rouher vint, de sa personne, l'apporter à Napoléon III — que son retour dans la capitale, sans armée, à cette heure critique, serait le signal d'une révolution sanglante. De ces deux dilemmes, l'un était d'ordre public, l'autre, en quelque sorte, d'ordre privé. La question stratégique regardait le général de Palikao, ministre de la Guerre, et le maréchal de
Mac-Mahon, et je ne suis aucunement qualifié pour la discuter. Sur l'autre point, l'ancien précepteur du Prince, qui eut l'honneur de servir de secrétaire à la Régente, a le droit et le devoird'émettre une opinion et d'apporter un témoignage. On s'est plu à représenter l'Impératrice montrant à l'Empereur, d'un geste tragique, les départements de l'Est à couvrir et le lointain champ de bataille sur lequel il fallait vaincre ou mourir. L'auteur de la Débâcle m'a écrit qu'en prêtant cette attitude à la souveraine il avait cru grandement honorer son caractère héroïque. Je refuse, pour l'Impératrice, la gloire de cet héroïsme, qui se serait déployé aux dépens d'une autre existence. Son geste était tout simple et son héroïsme d'une tout autre nature. Elle croyait son mari et son fils mieux en sûreté, quoi qu'il arrivât, au milieu de l'armée. Quant à elle, elle demeurait au poste qu'elle jugeait le plus dangereux, parmi ce peuple qu'elle armait pour la défense nationale, sans se demander s'il n'allait pas d'abord tourner ses armes contre elle. La marche vers le Nord fut décidée et l'Empereur accompagna, avec le Prince, l'armée de Mac-Mahon dans cette marche à la rencontre de Bazaine. On quitta Châlons le 21 ; le 23, on se trouvait encore à Reims, où eurent lieu de nouvelles délibérations. L'Empereur se sépara de son fils une première fois et l'envoya, en avant, à Rethel, où il le rejoignit le 25. Le 27, l'Empereur était à Tourteron, près de ces défilés de l'Argonne que Dumouriez avait appelés les Thermopyles de la France et dont la stratégie allemande ne prenait aucun souci. C'est à Tourteron que le souverain dit adieu à son fils « pour quelques jours », croyait-il (ils ne devaient se revoir que six mois plus tard, dans l'exil). Napoléon III se dirigea vers le Chêne-Populeux ; le Prince prit en voiture la route de Mézières. Il était accompagné de ses trois aides de camp Duperré, Lamey et Clary (i). Le vieux
(1) Le colonel Despeuilles commandait un régiment de cavalerie; Ligniville avait sous ses ordres les chasseurs à pied de la Garde ; Charles Duperré avait reçu, en pré-