CHAPITRE VI
CHISLEHURST LA MORT DE L'EMPEREUR
A Hastings. Il Camden Place. || Première impression. || Visiteurs français et ANGLAIS. Il Le Prince accompagne son père a Torquay. || Lettres a l'Impératrice ; LE 15 novembre 1871. Il Le Prince suit les cours de King's Collège. || Ses distractions ; voyage en Ecosse, séjour a Cowes. || Entrée a l'Académie militaire de Woolwich. || Mort de Napoléon IIL || Effet extraordinaire de cet événement sur le Prince.
LORSQUE je rejoignis le Prince à Hastings, le 9 septembre, je ne remarquai en lui aucun changement. Mais je connus la profondeur des émotions qu'il avait traversées au silence, à l'oubli apparent sous lequel il les ensevelissait. D'ordinaire, au retour de ses voyages, il avait mille choses à conter. Cette fois, il ne semblait se souvenir de rien. Il parlait peu. Son visage, où ses impressions se reflétaient, en général, avec tant de vivacité, était devenu pâle et immuable comme celui de l'Empereur. On y lisait une immense et douloureuse fatigue à laquelle son esprit participait, la fatigue d'un enfant qui vient de subir une épreuve physique et mentale au-dessus de son âge. Il sortait de cette torpeur pour écouter les nouvelles de la guerre, qui l'intéressaient passionnément, tout autant que pendant les semaines précédentes où l'honneur de son nom et l'avenir de la dynastie
dépendaient des événements militaires; car il n'avait pas l'âme émigrée, oserai-je dire, et il était un Français, même avant d'être un Bonaparte.
Marine Hôtel était un hôtel de second ordre, situé sur le bord de la mer. Ses nombreuses bow- Windows nous faisaient l'effet de cages de verre, à l'intérieur desquelles nous étions exposés à la curiosité du dehors, comme les animaux d'une ménagerie ou les oiseaux d'une volière. Il y avait souvent des groupes qui stationnaient devant ces fenêtres et cherchaient à pénétrer, du regard, dans la maison, pour voir ce qui s'y passait. Lorsque le Prince sortait pour se promener avec nous, il était observé, suivi à distance avec des longues- vues. Nous en souffrions pour lui, mais ni lui ni sa mère ne semblaient s'apercevoir de cette indiscrétion gênante : les grands malheurs les rendaient insensibles aux petites contrariétés.
Dans les conditions où nous nous trouvions placés, il ne pouvait être question de faire reprendre au Prince ses travaux. Nous essayâmes de le distraire par quelques promenades intéressantes. L'Impératrice visita, à quelques kilomètres de Hastings, le site présumé de la grande bataille qui donna l'Angleterre aux Normands. Il ne subsiste aucune trace de l'abbaye qui avait été établie à cet endroit, en commémoration du grand événement. Ce coin de campagne, riant et bien cultivé, mais banal comme tous les paysages de cette région, laissa le Prince très indifférent, en dépit de la petite leçon d'histoire que j'y glissai. Sa pensée — est-il besoin de le dire? — était sur d'autres champs de bataille ou avec un prisonnier qui le touchait bien plus que l'infortuné Harold.
Aucun incident notable ne signala ce séjour à Hastings, si ce n'est l'apparition du mj^stérieux Régnier. Je raconterai un jour ce que je sais sur cet homme. Je dirai simplement ici que Régnier ne vit ni l'Impératrice ni son fils. L'Impératrice nous
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défendit d'avoir aucune relation avec ce personnage équivoque. Quant au Prince, en signant la photographie dont je donne le facsimilé, il croyait envoyer un souvenir au captif de Wilhelmshôhe. La faute, — s'il y eut faute ! — n'est, certainement, imputable ni à l'une ni à l'autre.
Marine Hôtel ne pouvait être qu'un abri provisoire. Aussi l'Impératrice, dès son arrivée, s'occupa-t-elle de choisir une résidence parmi celles qui lui furent proposées. Elle se décida pour une maison située à Chislehurst, dans le comté de Kent, et appelée Camden Place, du nom du célèbre antiquaire, lord Camden, qui avait demeuré dans ce lieu vers le commencement du xvii^ siècle et y a laissé derrière lui quelques souvenirs. On signalait Chislehurst à Sa Majesté comme un endroit sain, bien habité, à une demi-heure de Londres par le chemin de fer, placé sur l'une des deux grandes lignes qui mettent l'Angleterre en communication avec le continent par Douvres et Folkestone. De plus, Chislehurst possédait une église catholique.
Quant à la maison, sans être très grande, elle était suffisante, au moins dans ces premiers jours, et assez commode. Son parc l'isolait et rendait facile la surveillance de ses abords. Toutes ces considérations, jointes au rapport favorable que lui rendirent, après avoir visité Camden Place, le commandant Duperré et Mme Lebreton, déterminèrent l'Impératrice à prendre Camden pour demeure. Elle s'y rendit avec son fils dans les derniers jours de septembre.
Je me rappelle de quel œil indifférent nous regardâmes pour la première fois cette maison sans caractère, cette façade où rien n'arrêtait les j'eux, excepté la devise des Strode, gravée au-dessus de l'horloge : Malo mon qnam jœdari. Et pourtant, cette maison allait jouer un rôle historique, prendre une grande place dans les existences qui nous étaient le plus précieuses. Dans cette longue galerie du rez-de-chaussée, où nous mettions le pied pour
la première fois, quelle vie intense allait se concentrer, que d'espérances naître et mourir ! Que de visiteurs allaient venir, apportant des joies et des tristesses, des bonheurs et des deuils ! Dans ce hall où nous pénétrâmes d'abord, nous devions voir l'Empereur étendu dans son cercueil ouvert, recevant les derniers hommages de ses derniers serviteurs. Le Prince y entrait un enfant pâle et mélancolique ; il en sortirait, huit ans plus tard, un fier et hardi jeune homme, rayonnant d'intelligence, débordant d'énergie, heureux de vivre, ivre d'action. Une suprême vicissitude de la destinée devait le ramener, pour y reposer encore une nuit, à cette même place où nous avions veillé près de la dépouille de son père. Lorsque, après tant d'années écoulées, j'évoque cette maison de l'exil, lorsque je la regarde à travers mes larmes, avec tant de souvenirs heureux ou tristes qu'elle abrite, je ne sais plus si elle me sourit ou me repousse, si je dois la maudire ou l'aimer !
On installa le Prince Impérial dans une chambre à trois fenêtres au premier étage. Ma chambre était voisine ; celle des Conneau (qui ne tardèrent pas à venir nous rejoindre) était située immédiatement au-dessus de celle du Prince, et le fidèle Uhlmann, quand il ne couchait pas en travers de la porte de son maître, était logé à portée du moindre appel. Au rez-de-chaussée, une pièce fut réservée pour servir de cabinet d'études. Les murs en étaient entièrement recouverts de très vieilles tapisseries des Gobelins, provenant, sans doute, de quelque château de France, pillé au temps de la Révolution. La fenêtre prenait jour sur une pelouse rasée de près qui servait de théâtre à d'interminables parties de croquet. Au delà, une vaste prairie ondulée, semée de grands arbres, d'où émergeait le toit d'un petit bâtiment de forme circulaire. C'était un débris de la Grèce, qui étonnait un peu le
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regard sous ce ciel anglais : un replica de cette « lanterne de Démosthènes » que nous avons hissée au sommet d'une tour, sur un point élevé du parc de Saint-Cloud. Le petit édicule, apporté par Camden à Chislehurst, avait eu un sort différent. Par suite de l'exhaussement graduel du sol environnant, il disparaissait, à demi enterré. C'était, avec les vaches de M. Strode paissant dans cette prairie, le seul accident de ce paysage désert et mélancolique, qui était bien loin de donner à mon jeune écolier les mêmes distractions que la vue splendide aperçue par la fenêtre de son cabinet des Tuileries.
C'est là que nous reprîmes nos travaux. Je n'avais plus à prendre conseil du gouverneur, que nous ne revîmes jamais. Je réorganisai, de mon mieux, les études du Prince; je me chargeai du français, des langues mortes et de l'histoire. Je refis sa petite bibliothèque scolaire ; j'amenai auprès de lui un professeur d'allemand, homme consciencieux et modeste, qui donnait des leçons au fils de Gladstone, — à celui-là même qui gouverne aujourd'hui l'Afrique du Sud sous le nom de lord Gladstone. Le commandant Duperré prit la succession du général Frossard comme professeur d'arithmétique et de géométrie, et, quand il nous quitta, le révérend Maynard, dont il a été question dans un précédent chapitre, vint nous retrouver, après avoir passé l'hiver à distribuer des secours et des consolations aux blessés et aux prisonniers français dans les forteresses allemandes. Se rappelant qu'il était maître es arts de Cambridge, la vieille Université scientifique, il m'offrit de prendre cet enseignement avec le Prince, au moment où Charles Duperré était contraint de l'abandonner.
La petite colonie formée autour de l'Impératrice et du Prince grossissait peu à peu. A Mme Lebreton, qui avait eu l'honneur d'accompagner sa souveraine au départ des Tuileries et ne l'a jamais quittée depuis, et aux deux nièces de l'Impératrice qui, passées avant elle en Angleterre, étaient venues la rejoindre aus-
sitôt, s'ajouta Mlle de Larminat, demoiselle d'honneur de Sa Majesté (aujourd'hui la comtesse des Garets). Lamey était retourné à Paris, où il prit part à la défense de la ville. Le docteur Conneau et son fils vinrent s'établir à Chislehurst, où Louis Conneau partagea, de nouveau, les travaux du Prince. Quand l'Empereur sortit de captivité, il amena avec lui, de Wilhelmshôhe, le comte Davillier, son premier écuyer, le baron Corvisart, son médecin adjoint, et M. Franceschini Pietri, son secrétaire, qui devint plus tard celui du Prince et qui est encore aujourd'hui auprès de l'Impératrice, après cinquante-deux années de dévouement ininterrompu aux Bonapartes.
Aussitôt après la Révolution, plusieurs familles, qui se considéraient comme proscrites avec la famille impériale, prirent leur résidence près de Camden Place ou à Londres et dans les environs. Je citerai la duchesse de Mouchy, qui était accompagnée de ses deux enfants, le duc de Bassano, les Aguado, la famille Rouher, MM. Henri et Léon Chevreau, le comte et la comtesse de Bouville, Mme de Saulcy et sa fille Jacqueline (Mme de la Bégassière), M. et Mme Jérôme David. Un grand nombre de Parisiens accoururent après le siège et une page de ce livre ne suffirait pas à contenir tous les noms de ceux qui formèrent une véritable foule autour de leurs anciens souverains lorsque revint l'anniversaire du 15 août.
Les visiteurs anglais n'étaient guère moins nombreux. Lord Sydney, grand chambellan de la Reine pendant la durée du ministère de Gladstone et lord-lieutenant de Kent, fit aux exilés les honneurs de son comté. Il résidait à Frognal, tout près de Chislehurst.
Un autre voisin était lord Buckhurst (plus tard lord Delawarr). C'est dans son château de Knowles, à Sevenoaks, que le Prince Impérial fit, pour la première fois, connaissance avec les Reynolds et les Gainsborough, dont était formée la magnifique
Cliché Oscar Hardc ÉGLISE s' MARY, A CHISLEHURST.
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