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WOOLWICH : VUE GENERALE

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CHISLEHURST. LA MORT DE L'EMPEREUR

l'uniforme anglais? Il songea sans doute à un autre uniforme, français celui-là, qu'il avait été obligé de quitter précipitamment dans l'après-midi du 4 septembre 1870, et cette pensée dut réveiller un souvenir toujours cuisant. Mais, enfin, c'était un uniforme de soldat et, en redevenant soldat, il lui semblait se rapprocher de la France.

La première impression fut donc excellente, d'autant plus qu'il se sentit, dès son arrivée, entouré de sympathies tout à fait spontanées. Quant à l'incommodité de notre petite maison, il ne s'en apercevait même pas. Mais, deux ou trois jours seulement après son entrée à l'École, étant allé le voir pendant le long repos qui suivait le dîner et que les autres cadets consacraient aux sports en plein air, je le trouvai très triste. Il m'expliqua aussitôt cette tristesse :

« Je suis entré ici trop tôt. Tous mes camarades ont, au moins, trois ans de mathématiques ; moi, une année à peine.

— Cependant, votre examen....

— Oh ! l'examen ! nous y avons attaché trop d'importance. C'était, sans doute, une simple formalité. La vérité est que je ne suis pas en état de suivre. »

Je courus chez le général et, très ému, je lui exposai la situation sans aucun détour. Il m'écouta avec beaucoup de calme et ne se montra ni contrarié ni même surpris. Il me laissa entendre qu'il y avait des précédents et que plusieurs princes avaient déjà fait partie de l'École sans se mettre en peine d'être de grands mathématiciens, prenant part aux exercices militaires et se distinguant dans le cricket comme dans le football. Eh bien, le Prince Impérial ferait comme eux : il suivrait les cours... en Prince.

Je répondis au gouverneur de l'Académie que cette solution ne satisferait pas le jeune homme, qui avait l'ambition de se montrer, en tous points, un élève effectif et de faire sérieusement son éducation d'officier. Je \ds dans ses yeux que sa sj'mpathie

pour le Prince en était grandement accrue et il me promit que les maîtres feraient tous leurs efforts pour aplanir devant lui les premières difficultés.

Les choses en restèrent là et le Prince redoubla d'énergie, mais une autre pensée, bien plus cruelle, le troublait aussi dans ses études : la santé de son père, qui, déjà si mauvaise au temps de la guerre, n'avait cessé de s'aggraver depuis qu'il était fixé en Angleterre. Durant l'automne de 1872, eurent lieu plusieurs consultations entre les sommités de la science médicale anglaise. Voici comment l'Empereur, dans une lettre écrite de sa main, — la dernière que le Prince ait reçue de lui, — annonçait à son fils le résultat d'une de ces consultations.

« Le iS novembre.

« Mon cher enfant, la consultation a eu lieu aujourd'hui et j'en suis très satisfait. Sir W. Gull et sir A. Paget sont d'accord et pensent qu'en faisant quelques légers remèdes je serai guéri dans un mois. — J'ai été bien triste de ton départ, mais, pourvu que tu sois bien portant et sage, je me consolerai en pensant à ton avenir.

« Je t'embrasse tendrement.

« Ton affectionné père, « Napoléon. »

L'Empereur montrait dans cette lettre, pour rassurer son fils, une confiance qu'il n'éprouvait pas lui-même, et lorsque, chaque semaine, nous retournions à Camden le samedi soir, pour y passer la journée du dimanche, c'est avec une tristesse profonde que je suivais, sur la figure de Napoléon IH, les traces de la souffrance et les progrès du mal. Il fut décidé qu'on aurait recours à une opération. L'Empereur fut aussi courageux devant le fer du chirurgien qu'il l'avait été sous le feu. Le 8 janvier, après la seconde

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WOOLWICH : LE CABIÎCET DE TBAVAH. DIT PKIXCE.

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opération, on nota chez lui des alternatives pénibles : des ombres passaient, par moments, sur cette calme et forte raison ; des souvenirs douloureux l'obsédaient. On lui demanda, dans un instant lucide, s'il fallait faire venir le Prince de Woolwich. Le malade murmura :

« Il ne faut pas le déranger : il travaille. »

Le g janvier, à dix heures du matin, le Prince suivait un cours à l'École lorsqu'on vint l'appeler. Il trouva à la poite le comte Clary, qui était venu le chercher dans une petite voiture légère. Le Prince y monta immédiatement et la voiture reprit la route de Camden. En chemin, l'aide de camp du Prince lui expliqua que, depuis une heure, la situation s'était soudainement aggravée et qu'on voyait apparaître des sj^mptômes auxquels il était difficile de se tromper. Les deux médecins de Napoléon III, le docteur Conneau et le docteur Corvisart, reçurent le Prince à la porte de la maison et, même avant qu'ils eussent parlé, leur attitude avait appris au Prince que tout était fini. Il monta l'escalier, alla droit à la chambre mortuaire, tomba à genoux auprès du Ht où l'Empereur avait été opéré et où il était étendu sans vie. Puis, comme si sa pensée s'élevait immédiatement du père qu'il avait perdu à Celui qu'il ne pouvait perdre, il prononça à haute voix la simple et sublime prière que le Christ nous a apprise et qui monte du cœur aux lèvres des hommes toutes les fois qu'ils souffrent : « Notre Père qui êtes aux Cieux.... » Lorsqu'il s'était agenouillé, il n'était encore qu'un enfant : il était un homme lorsqu'il se releva.

J'arrivai à Camden une demi-heure plus tard et la scène me fut racontée par ceux qui y avaient assisté. Je vis peu le Prince pendant les journées qui sui\drent. Pour le soustraire à de cruelles émotions, le comte Clary l'emmena dans une maison où demeu-

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rait la comtesse, sa femme, avec sa petite fille. Cette maison, nommée Oaklodge, était située sur le Common, à quelques pas d'une des sorties du parc. De cette façon, le Prince put se livrer seul à sa douleur et n'eut point le spectacle des funèbres préparatifs dont Camden Place était le théâtre. On lui communiquait les lettres et les télégrammes de condoléances qui arrivaient de toutes parts. Je crois même qu'il reçut, par exception, une ou deux visites. J'étais présent lorsque le comte Schouvaloff lui apporta l'expression des sympathies d'Alexandre II.

Plusieurs des amis du Prince étaient accourus à la nouvelle de l'événement ; leur présence fut pour lui un réconfort et une diversion dans ce triste moment. Je me souviens que l'un d'eux, en entrant, fléchit le genou devant lui en l'appelant : « Sire ! » Le Prince eut un mouvement de désapprobation, presque de souffrance, en entendant ce mot, et la même impression se peignit sur son visage lorsque, le jour de l'enterrement, un groupe d'ouvriers français, porteurs d'un immense drapeau tricolore, le salua du cri de : « Vive l'Empereur ! » Pour lui, ce titre d'Empereur appartenait encore au mort bien-aimé et ne pouvait lui être conféré, à lui-même, que par une -manifestation régulière et solennelle de la volonté nationale. Ce point a son importance et fera déjà pressentir les principes qui devaient former son Credo politique.

Le jour venu, — c'était le 14 janvier, — il conduisit le deuil de son père. Une foule immense bordait le parcours. On n'entendait que des paroles de pitié et de sympathie. Anglais et Français regardaient avec une égale émotion ces yeux rougis par les larmes, ce visage contracté dont le grand cordon rouge et l'habit noir faisaient ressortir la pâleur; mais ils admiraient en même temps la vaillance avec laquelle il supporta jusqu'au bout la rude épreuve.

Cette épreuve se prolongea encore après le retour à la maison. Car il eut à passer lentement en revue tous les amis venus de

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France, les hommes dans la grande galerie, les femmes dans la salle à manger, serrant la main à tous, adressant un mot de remerciement et d'amitié à ceux qu'il reconnaissait et aj'ant fort à faire pour se défendre contre la contagion des sanglots et des larmes qui accueillaient sa venue. Cette affreuse journée approchait de son terme lorsqu'il put enfin aller pleurer en liberté dans les bras de sa mère qui, seule, lui restait pour le consoler, le conseiller et le soutenir. Ce que le Prince éprouvait à ce moment, il me l'exprima, trois ans plus tard, dans une lettre admirable qu'il m'écrivit en décembre 1875, lorsque je perdis mon père. Il rapprochait ma douleur de la sienne ; mais je ne veux emprunter à cette lettre que les paroles qui touchaient son propre deuil. C'étaient ses sentiments de janvier 1873, mais, dans l'intervalle, sa pensée s'était ouverte, aggrandie et avait acquis le pouvoir de se traduire dans une langue digne d'elle :

« ... Lorsque j'ai perdu mon père, mon devoir m'est apparu clairement. A partir de ce jour, je n'ai plus eu qu'un but dans la vie et je marche toujours droit devant moi, sans regarder en arrière. Si je mets le pied sur un précipice, je tomberai en honnête homme et je retrouverai peut-être en bas tout ce que j'ai perdu dans cette vie.

« Si, sans me détourner de ma route, je franchis les obstacles, j'aurai la satisfaction d'avoir continué l'œuvre de l'Empereur.... »

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