LA VIE A WOOLWICH LE 16 MARS
Notre home définitif sur le Common a Woolwich. || Travaux du Prince,
SES PROGRÈS. Il La JOURNÉE ET LA soirée. || PREMIÈRE INITIATION A LA POLITIQUE. ||
Allocution du 15 août 1873. || Le Prince est proclamé majeur le 16 mars 1874 ; succès DE son discours.
UN soir de février, le Prince Louis-Napoléon (c'est ainsi qu'il avait signé jusque-là, mais, à partir du 9 janvier 1873, il prit le nom de Napoléon pour indiquer qu'il se considérait comme le chef de la famille et l'héritier des droits dynastiques), le Prince endossa de nouveau son uniforme de cadet et monta en voiture avec moi et avec son ami Conneau pour retourner à Woolwich. Un crêpe à son bras indiquait seul le grand changement survenu dans sa vie depuis qu'il avait revêtu cet habit pour la dernière fois. Quelques-uns des exaltés que contenait le parti bonapartiste avaient mis en avant l'idée que le Prince n'appartenait plus qu'à la politique et devait cesser immédiatement ses études dans une école étrangère, pour attendre les événements et se tenir à la disposition de ses partisans. Cette absurdité n'avait même pas été discutée, car il tombait sous le sens que notre premier devoir était de préparer son intelligence à la grande mission qui pouvait lui échoir.
La maison où nous rentrions n'était pas celle où nous avions passé les premières semaines de notre séjour à Woolwich. Notre nouveau logis était situé sur le Common, à l'intersection de la route d'Eltham et d'une rue qui, en longeant les bâtiments de l'Académie, allait rejoindre la route de Londres à Gravesend. Entre ces deux voies s'étendait un vaste triangle, couvert d'herbe et bordé d'arbres, qui nous séparait de la grande grille de l'École. La maison portait le numéro 51. C'était la maison typique de ce temps-là, en perchoir de perroquet, avec ses quatre étages contenant chacun deux chambres et dont l'un était à demi enterré dans le sol. Une cuisine et ses dépendances dans le sous-sol, une salle à manger au rez-de-chaussée, au premier un salon, au second une grande chambre pour le Prince et d'autres chambres, sur le derrière, pour Louis Conneau et pour moi : tel était le logis où nous alhons passer deux années, et deux années très importantes dans la croissance intellectuelle du Prince. L'excellent Uhlmann, valet de chambre du Prince, un petit page nommé Charley, qui est aujourd'hui, sous le nom de M. Bristol, le premier maître d'hôtel de l'Impératrice, une cuisinière et une housemaid composaient tout le personnel domestique. Quelques articles d'ameublement, apportés de Camden, d'autres loués chez un tapissier de Woolwich, avaient introduit dans la maison le confort strictement nécessaire. Un piano était l'unique luxe de notre salon, meublé en reps vert, avec quelques vases, derniers débris de la potichomanie qui avait sévi, en Angleterre comme en France, quelques années auparavant.
Notre première nuit fut troublée. L'ordonnance du Prince vint nous réveiller de grand matin en nous annonçant que l'Académie était en flammes. En effet, le bâtiment central qui contenait la bibliothèque, les archives, les bureaux du commandant et des principaux officiers, était la proie de l'incendie, et le feu sortait par toutes les fenêtres des quatre tourelles qui flanquaient
LE PRINCE EX COSTUME DE l'ÉCOLE MILITAIRE DE WOOLWICH (1873). D'après une phoioi^raphif -ngtiée appartenant à M. l'abbé Misset.
PI. 25. Page 114.
LA VIE A WOOLWICH. LE i6 MARS 1874
ce bâtiment. Élèves et maîtres luttaient à l'enxd contre les flammes. Le Prince les eut bientôt rejoints ; U me revint avec la figure et les mains noircies.
On connaîtrait mal les Anglais si l'on s'imaginait que les études furent interrompues un seul jour. Le Prince, ayant manqué la fin du précédent trimestre, fut autorisé à rentrer avec la promotion nouvelle, et cette circonstance lui donna la possibilité de suivre les cours qu'il avait un moment désespéré de comprendre. Il ne tarda pas à regagner quelques rangs et fut plus heureux encore pendant le second trimestre. Voici comment il m'annonçait ce nouveau succès, connu seulement quelques jours après le commencement des vacances, lorsque j 'étais sur le Continent :
« Camden Place, i^'' octobre 1873.
« Je vous écris, mon cher monsieur Filon, pour vous faire part démon examen. J'ai été quinzième en mathématiques, neuvième en fortification, huitième en dessin militaire. Le général est venu me porter lui-même ce résultat que j 'ai appris avec grand plaisir. J'ai pensé que vous partageriez ma satisfaction : c'est pourquoi j'ai voulu vous écrire.... »
Il ne suffisait pas au Prince de s'appliquer activement aux études scientifiques et aux exercices militaires qui formaient le programme des travaux de l'Ecole. Il m'avait réservé une partie considérable de son temps ; U l'empruntait aux sports en plein air, comme le cricket et le football, auxquels il ne se mêlait point. Ce n'est pas qu'il méprisât ces exercices, mais il ne pouvait y figurer avec avantage, ne s'y étant pas adonné de bonne heure, et pourquoi n'avouerais-je pas qu'il n'aimait pas à se montrer, quand il pouvait l'éviter, dans un état d'infériorité auprès de ses camarades? La gymnastique et les exercices militaires nous paraissaient suffisants pour maintenir sa santé en équi-
libre et contre-balancer la fatigue des travaux intellectuels.
Je me rendais donc plusieurs fois par semaine à l'Académie pour lui faire un cours d'histoire. Si je parle de ce cours avec quelque détail, ce n'est pas pour me complaire dans un souvenir personnel, mais pour mettre le lecteur à même de dresser, en quelque sorte, le bilan de ce que contenait de faits et d'idées l'esprit du Prince à cette époque. Après avoir résumé, en deux ou trois leçons, le déclin de l'ancien régime, avec les causes principales de ce déclin, je lui racontai la naissance du nouvel ordre de choses, les phases de la Révolution, ses grandeurs et ses crimes, en essayant de dégager les principes des accidents et des circonstances. Je me servais, cela va sans dire, des documents que nous possédions alors, et je reconnais que, depuis lors, sur ce point, nous avons fait des progrès et quelques découvertes. Sur le fond des choses, je n'ai pas changé de doctrine. Quand j'arrivai à la période du Consulat, je me servis des Mémoires deThibaudeau, que j'avais dans ma propre bibliothèque, et je le fis assister à ces mémorables séances où le Premier Consul «jeta sur notre sol ces blocs de granit qui devaient être les bases de la société moderne ». Ces paroles sont du Prince lui-même, je les ai trouvées dans une de ses lettres, il y a quelques semaines, et elles m'ont prouvé combien avait été profonde et combien durable l'impression qu'il avait gardée de nos conversations et de nos lectures.
Des batailles de l'Empire je ne lui donnai qu'un croquis, car c'était à des hommes spéciaux de lui faire comprendre et apprécier ces grandes choses dans leurs détails. Mais je lui fis suivre la politique impériale dans ses lignes principales, en lui signalant franchement les questions douteuses, et je me rappelle que j'insistai sur la transformation libérale des Cent Jours et sur l'Acte Additionnel.
Pendant le trimestre suivant, nous nous approchâmes de
( ii6)
LA VIE A WOOLWICH. LE i6 MARS 1874
l'époque contemporaine et mon enseignement prit un caractère un peu différent, d'après le désir qu'il m'en exprima lui-même. Je retrouve, à cet égard, dans une lettre adressée à ma famille, et que le hasard a conservée, quelques mots sur ces études de l'été de 1873 : « Nous sommes en train d'examiner l'histoire électorale de la France depuis 89. Le Prince doit rédiger, puis réfléchir et conclure à sa façon, afin d'avoir sur les choses une solution au moins provisoire.... »
Ce n'était pas assez pour satisfaire le prodigieux besoin d'activité, stimulé par le sentiment d'un grand devoir, qui s'était emparé tout à coup de cette intelligence si longtemps paresseuse et comme endormie. Aux approches de huit heures, je sortais pour aller au-devant de lui lorsqu'il quittait l'Académie et je le rencontrais souvent à la place même où s'élève aujourd'hui sa statue. Mes mauvais yeux avaient peine à le distinguer quand la nuit tombait ou qu'elle était déjà tombée. J'avais avec moi une petite chienne noire, née le jour de la mort de l'Empereur et qui était très attachée au Prince. Elle frémissait de joie et bondissait au-devant de lui aussitôt qu'elle l'apercevait émeigeant de la grille principale. Et lui, de sa belle voix sonore comme un clairon, entonnait quelqu'un de ces chants de l'armée d'Afrique qu'un poète inconnu adaptait, il y a soixante ans, à nos sonneries de cavalerie. C'était la Casquette an père Bugeaud, ou bien Gentil Turco, Quand autour de ta boule..., ou encore :
Nous avons fait une belle razzia, i 'espère,
A la ferme du Grand Rocher. •
Nous avons pris vingt mille mouquères
Et des yaoulets, et des yaoulets..,.
En achevant la dernière note, il était près de moi, la figure éclairée d'un bon sourire, car me retrouver, c'était retrouver la France après sa journée anglaise. Il rentrait chez lui et soupait,
avec quel appétit ! Il n'y avait en lui aucune trace de fatigue lorsque nous remontions dans le petit salon vert. C'était une journée nouvelle qui commençait. Assis ou couché sur le sofa, jouant avec la petite chienne ou tourmentant d'un doigt les touches du piano, pour leur faire rendre les notes de quelque air aimé, il me demandait des nouvelles et nous discutions les événements du jour. Les plus grands journaux, français et anglais, amis ou ennemis, étaient sur la table. Je l'avais même abonné à l'Officiel, afin qu'il pût connaître les lois nouvelles dans leur texte et les discours les plus importants prononcés à la Chambre des députés. En général, il préférait à une lecture suivie un résumé oral, l'infonnation vivante qu'il précisait encore par ses questions. Puis, c'étaient des causeries sans fin où il devenait tous les jours plus habile à peser et à manier les idées politiques et où, des petits faits que je venais de lui fournir, il s'élevait à des pensées plus hautes et plus larges qu'il découvrait, pour ainsi dire, devant moi. Dans les longs soirs d'été, quand le temps était beau, nous sortions et nous allions continuer, sous un ciel étoile, à travers la campagne silencieuse, la conversation commencée dans le petit salon. Nous marchions sur la route de Londres à Gravesend, tantôt tournant nos pas vers la grande ville, tantôt remontant vers Shooter's Hill, ce lieu classique des mauvaises rencontres, autrefois si redouté des voyageurs. Il y a longtemps que les brigands qui infestaient les routes anglaises ont disparu et nul n'est jamais venu troubler nos spéculations politiques. Le Prince les interrompait quelquefois par un mot d'admiration, par un frisson d'artiste lorsque nous apparaissait, à un détour du chemin, un coin de paysage éclairé par le soleil couchant ou par la lune, la Tamise, par exemple, frappée par un blanc rayon à travers ses vapeurs bleuâtres. Un soir, il me dit un seul mot en étendant le bras : « Gustave Doré ! » Soirées inoubliables où j'assistai à cet épanouissement intel-
( ii8)
LA VIE A WOOLWICH. LE i6 MARS 1874
lectuel que j'attendais depuis si longtemps, que j'avais vainement cherché à hâter de tous mes vœux et de tous mes efforts ! Combien ma joie eût été plus grande encore si j'avais pu m'attribuer le mérite de cette soudaine éclosion ! Mais il n'en était rien. On me dit quelquefois aujourd'hui : «Vous avez formé le Prince ». Cette louange, qui me serait si douce, je ne puis l'accepter. Je n'ai pas formé le Prince. Personne n'a formé le Prince. Le Prince s'est formé tout seul. Il a été ce que les Anglais appellent a self-made man ; il a fait son éducation lui-même, comme ceux qui montent des rangs les plus humbles aux plus élevés. Les qualités qu'il nous a montrées pendant les années suivantes, U les puisait dans sa nature ou il les dut à son effort personnel. Sa nature, c'était, d'abord, l'hérédité paternelle et maternelle, et ma mission était de travailler au développement progressif de cette double hérédité. Quant à ses idées, il ne m'appartenait pas de les lui fournir. Les miennes étaient celles d'un humble spectateur de la vie ; si j'avais essayé de les lui communiquer, je l'aurais paralysé, je l'aurais conduit au scepticisme et à l'abstention, tandis que son lot était de croire et d'agir. Il avait à chercher et à trouver sa doctrine dans la tradition napoléonienne, dans la correspondance de Napoléon I^^^ dans les œu^•res de Napoléon III, dans les actes de l'un et de l'autre. On verra bientôt comment il s'acquitta de ce devoir, aidé par des hommes dont l'expérience était infiniment supérieure à la mienne.
Ma tâche, à moi, très modeste, mais utile, cependant, je le crois, consistait à perfectionner ses facultés logiques, à approvisionner son esprit de faits, à les classer et à les coordonner, et, enfin, à lui donner le double instrument dont un souverain moderne a besoin, la parole et la plume. Ai-je réussi? Moi-même, je ne le savais qu'à demi jusqu'au jour où la bonté de l'Impératrice m'a permis, il y a quelques mois, de lire ses lettres intimes et ses lettres politiques. Mon affection pour lui ne pouvait croître, mais je l'ai vu,
dans cette correspondance, vraiment achevé et plus grand que je ne l'avais laissé.
Je revdens à l'été de 1873. Après ces semaines de travail il était heureux de retourner vers sa mère et vers le milieu familial où sa présence était une joie et où l'on s'évertuait à le distraire, autant, du moins, que le permettait un deuil rigoureux. C'est, je pense, vers ce moment qu'on lui présenta un de ces albums où l'on était censé faire sa confession sous forme de réponse à des questions toujours semblables. Ces questions eussent été parfois indiscrètes si l'on se fût donné la peine d'être sincère. En général, ce n'était pas le cas, mais je suis persuadé que le Prince, en cette circonstance, livra consciencieusement sa vraie pensée : c'est pourquoi je citerai quelques lignes de cette confession.
Quelle est votre vertu favorite ? — Le courage.
Votre passion dominante .' — Le patriotisme.
Votre idée du bonheur ? — Faire le bien.
Votre idée du malheur ? — Vivre en exil.
Si vous n'étiez pas vous, qui voudriez-vous être ? — N'importe qui !
Où voudriez-vous vivre ? — En France.
Votre auteur favori en prose ? — Bossuet.
En vers ? — Corneille.
Vos héros dans l'histoire ? — Napoléon, César.
Votre héroïne dans l'histoire ? — Jeanne d'Arc.
L'objet de votre aversion dans l'histoire ? — Judas. Votre présent état d'âme ? — La tristesse.
Pour quelles fautes avez-vous le plus d'indulgence ? — Pour celles qu'inspire un bon sentiment.
Votre devise ? — Fais ce que dois, advienne que pourra.