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LE PRINCE IMPÉRIAL ET LE 16 MAI

Attitude réservée que le Prince veut observer envers le gouvernement DU i6 MAI. Il II est mal écouté et mal obéi. Il II songe a un coup de main. Il Projet de lettre-manifeste. || Le Prince prévoit le dénouement électoral, mais est surpris par les suites. Il Les élections sénatoriales. || Questions financières. || Études d'économie politique.

LE Prince écrivait à sa mère, au mois de mai 1877 : « M. Jules Simon vient de donner sa démission demandée par le maréchal ; ce dernier semble vouloir réagir contre la fatalité qui l'entraîne vers la gauche. Une dissolution prochaine m'effraierait; aussi ai-je pris des mesures pour qu'elle ne soit pas votée par nos amis à la légère. »

On comprendra mieux la situation si j'ajoute que le Prince voulait empêcher le retour d'une duperie comme celle dont son parti avait été victime au 24 mai 1873. Les députés de l'Appel au peuple avaient alors aidé au renversement de M. Thiers et n'y avaient rien gagné que de préparer le terrain à une réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon, prélude d'une restauration monarchique. L'invincible attachement du Comte de Chambord au drapeau blanc avait fait échouer cette tentative, et le parti bonapartiste, avec son jeune chef dont la popularité grandissait à vue d'œil, semblait avoir hérité des chances de la Royauté. Les orléanistes de la Chambre, effrayés ou feignant

de l'être, avaient fait mine de s'allier contre l'Empire aux républicains, qui, depuis l'élection générale de 1876, formaient la majorité. La démission de Jules Simon, volontaire ou non, mettait fin à cette phase équivoque. Allait-on sortir des ambiguïtés? Chaque parti allait-il enfin déployer son drapeau? Le Prince le souhaitait vivement, mais il était le seul à l'entendre ainsi. Ce qu'il y avait dans l'air, c'était une nouvelle coalition des impérialistes et des royalistes, tout aussi fausse et aussi stérile que la première, et où les orléanistes espéraient bien jouer sous main leurs alliés, sauf à se mettre sous leur protection si la manœuvre échouait. En attendant, ils ne leur confiaient ni la marche à suivre, ni le but à atteindre.

Rouher, qui avait toujours été l'instrument docile de Napoléon III et qui n'avait jamais eu de politique à lui, n'avait aucun plan de conduite à proposer. Il se serait contenté de louvoyer, en profitant des circonstances et en s'efforçant de jouer ceuxlà mêmes qui essayaient de l'exploiter. Cette politique n'était pas celle du Prince : il aimait les situations franches et nettement définies, et, chose remarquable, il voyait plus clair dans cet imbroglio que les vétérans du Parlement, précisément parce qu'il apportait dans ses appréciations une intelligence toute neuve et sans idées préconçues.

Enfin, le maréchal risqua, je ne dirai pas son coup d'État, car il n'outrepassa point, en cette circonstance, les pouvoirs que lui conférait la Constitution de 1875, mais son coup de théâtre. Il est curieux de noter que le Prince, à Chislehurst, et l'Impératrice, à Madrid, eurent exactement la même impression en présence de l'événement.

«... Vous me dites quelques mots seulement des événements politiques qui ont dû bien vous surprendre, mais vous m'en écrivez assez pour me montrer que vos appréciations sur la situation sont entièrement justes. Le maréchal doit vaincre ou mourir

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et il ne peut l'emporter que s'il se range derrière notre drapeau : c'est pourquoi nous le devons tenir haut et ferme. M. Rouher, à qui j'ai donné des instructions précises à ce sujet, est pleinement de mon avis. Nous ferons notre possible pour maintenir nos amis dans le calme et pour les empêcher de se laisser entraîner par l'enthousiasme d'une prétendue victoire; la bataille n'est pas encore livrée ! . . . »

Les mêmes doutes, les mêmes répugnances à l'égard de la poUtique équivoque du i6 mai reviennent encore dans une lettre adressée à Raoul Du val. On a vu la sympathie que le Prince avait éprouvée, à première vue, pour ce noble et généreux esprit, si bien fait pour comprendre cette large et loj-ale poUtique que le Prince voulait inaugurer. Il le mettait ensuite au coiurant de ses projets pour la réorganisation de la presse. La Nation, qui n'avait jamais tiré à plus de huit cents et qui avait mangé son capital initial en moins de six mois, allait disparaître. Paul Merruau prenait la direction de l'Ordre, qui restait le journal de doctrine, tandis que l'Estafette demeurait le journal de propagande.

Ecrivant à l'Impératrice quelques semaines plus tard, il résumait la situation politique sous la forme d'un dilemme : « Si le maréched de Mac-Mahon veut garder la balance égale entre tous les partis conservateurs sans tenir compte de leurs forces respectives, s'il n'a pas d'autre pensée que de défendre ses pouvoirs et de maintenir aussi longtemps que possible la Constitution de février 1875, nous n'entrerons pas en relations avec son gouvernement. S'il veut, au contraire, battre les radicaux avec n'importe quel parti sans songer aux conséquences de sa propre victoire, nous agirons de concert ; car il est de jour en jour plus certain que les impérialistes sont seuls capables de faire échec aux radicaux. » Malheureusement, les partisans du Prince ne surent pas observer l'attitude expectante qu'il leur prescrivait. Un grand

nombre d'anciens préfets et sous-préfets de l'Empire, fatigués de leur longue inaction, s'empressèrent de reprendre du service dans l'administration et mirent à la disposition du maréchal leur expérience en matière électorale. Avant de partir pour leurs nouveaux postes, ils affluaient rue de l'Elysée pour prendre les ordres de Rouher, comme s'il eût été le chef réel du gouvernement, et ce jeu ne déplaisait pas à l'ancien vice-empereur. A Chislehurst, il avait été « pleinement de l'avis » du Prince ; à Paris, il cédait à l'enthousiasme de ceux qui, autour de lui, répétaient tous les jours que l'Empire allait sortir directement du i6 mai. Paul Merruau, qui devait bien connaître la pensée du Prince Impérial, puisqu'il venait de passer un mois avec lui, laissait ses jeimes rédacteurs sortir des limites du programme tracé à Chislehurst et en sortait lui-même. En somme, le parti impérialiste menait une campagne vigoureuse en faveur d'une poUtique qu'il ne connaissait pas, au détriment de celle que lui indiquait son chef.

A mesure que les jours s'écoulaient, le Prince apercevait plus distinctement où tendaient les menées orléanistes, qui étaient dirigées tout autant contre lui que .contre la République. Que s'étaient proposé les royalistes en votant le septennat? De donner à M. le Comte de Chambord le temps de mourir et d'être enterré avec son drapeau blanc pour linceul, et il faut reconnaître qu'ils avaient évalué assez exactement les années qu'il restait à vivre au dernier des Bourbons. Puis, avertis par les élections de 1876 que le parti républicain gagnait du terrain, ils avaient voulu barrer la route à ce mouvement et créer un gouvernement d'attente sous la forme d'une dictature du maréchal, et, pour atteindre à ce résultat, qui devait finalement frustrer toutes les espérances du parti impérialiste. Us employaient le crédit et l'ardeur de ce parti lui-même.

Voilà ce que le Prince ne se lassait pas de dire à tous ceux qui

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l'approchaient. « Une dictature du maréchal, écrivait-U à Rouher, serait pire pour nous que sa démission. »

Je lis dans une lettre à sa mère, qui n'est point datée, mais qui doit être de la même époque : «J'ai recommandé à nos amis de se tenir sur leurs gardes et de ne pas confondre la cause de l'Empire avec la cause du maréchal. Ce dernier est au fond mal disposé à notre endroit, il ne voit que son propre intérêt et perd la France. »

Le séjour de l'Impératrice en Espagne s'était prolongé au delà du terme qu'elle s'était d'abord fixé, et le Prince était impatient de la revoir. Elle eut alors la pensée de revenir en traversant la France et dit un mot à son fils de ce projet. Il lui répondit : « En ce qui me concerne, quelque ardent désir que j'aie de revoir mon pays, je ne mettrai les pieds en France que pour y commander. Ma fierté s'arrangerait mal d'une situation forcément fausse, je ne pourrais me résigner à coudoyer un tas de gens indifférents qui criaient autrefois « Vive l'Empereur ! » lorsque nous passions. Ce sentiment serait le vôtre dès que vous seriez entrée dans ce pays où vous avez régné vingt ans ! Je m'arrête pour ne pas influencer votre décision, mais, quelle qu'elle soit, j'espère que vous me reviendrez bientôt. Voici deux mois que je suis orphelin ! »

Dans un séjour qu'il fit à Cowes après le retour de l'Impératrice, il reçut plusieurs visites intéressantes, entre autres celle de M. Ernest Lavisse. Il ne croyait plus — s'il y avait jamais cru un instant — au succès du i6 mai sur le terrain électoral. Qu'allaitil donc arriver? Le maréchal vaincu, la Répubhque allait entrer en scène d'une manière théâtrale et bruyante. L'ordre légal serait profondément troublé par des violences qui rappelleraient 93 et 48. Le crédit pubUc serait ruiné, l'ÊgUse persécutée, l'armée frappée dans ses chefs et livrée à l'indiscipUne : la France, par conséquent, sans défense devant l'étranger. Son devoir, à lui,

l'héritier de la tradition impériale, ne serait-il pas, alors, d'intervenir? Il en était convaincu et il se préparait à jouer son rôle. Il résolut d'expliquer sa pensée à ce sujet dans une lettre qui, d'abord secrète, deviendrait ensuite une sorte de manifeste adressé aux chefs de l'armée. Le destinataire de cette lettre était un général de division, alors en retraite, après avoir été l'un des personnages les plus en vue de la Cour et l'un des plus fidèles amis de Napoléon III, celui auquel, un quart de siècle auparavant, était adressée la mémorable Lettre à Edgar Ney, et qui, sous le nom de prince de la Moskowa, allait recevoir du Prince Impérial une confidence non moins mémorable. Le Prince exposait ses impressions dans ce document qui, à travers trois brouillons successifs, prit peu à peu une forme définitive. Après la défaite probable du i6 mai devant les électeurs, le maréchal, s'il n'acceptait l'alternative posée par les républicains : se soumettre ou se démettre, se trouverait en présence d'un autre dilemme : le plébiscite ou un coup de force. Dans ce cas, les républicains, selon toute apparence, auraient l'avantage, et c'est à ce moment que le Prince entrerait en scène : « Le fils de celui qui a sauvé la nation de l'anarchie au 2 décembre, .le petit-neveu de celui qui l'a sauvée au i8 brumaire, ne peut sans faillir à son nom voir le pays se perdre et rester inactif ; aussi est-il décidé, si le pouvoir tombe en des mains républicaines, à entrer en France pour faire cesser par la force le règne de l'intrigue et rétablir celui de l'équité. Il vous le dit sans détours, mon général, parce que, fort de sa conscience, il sent qu'il ne peut être blâmé par un homme de devoir et un homme d'épée, et parce qu'il veut savoir s'il trouvera un appui, dans un pareil moment, chez les anciens amis et serviteurs de Napoléon III, maintenant chefs respectés de l'armée française.... » La personne qui devait remettre cette lettre au prince de la Moskowa avait mission de lui expliquer en détail les vues du Prince Impérial sur deux points très importants :

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1° moyens d'exécution du coup de main projeté ; 2° programme da futur Empire restauré. Peut-être même le Prince avait-il l'intention d'en faire l'objet d'une seconde et d'une troisième lettre. En tout cas, il avait jeté sur le papier des notes sur les deux points en question. Elles sont loin d'avoir pris, sous sa plume, la forme qu'il entendait finalement leur donner; mais, çà et là, on y trouve des mots qui éclairent le reste et montrent sa pensée à nu. Par exemple, lorsqu'il dit que, dans le futur état de choses, l'armée sera la clef de voûte de l'édifice social, la grande école de la nat'". . «L'armée doit être respectée en France comme elle l'est chez nos voisins, les Allemands, et elle le sera si je m'assois jamais sur le trône de France. »

Les dernières lignes sont les suivantes : « Voilà ce que j'ai dans la tête, mais si le général veut savoir ce que j'ai dans le cœur, dites-lui que je suis amoureux de la France et soldat jusqu'au bout des ongles ».

Aucune de ces lettres ne fut envoyée, parce que les événements prirent un autre cours ; mais il m'a semblé utile de les faire connaître, parce qu'elles montrent à quelle date et dans quelles conditions le Prince jugeait son intervention nécessaire. Par là même elles excluent toute idée d'une entreprise hasardeuse, d'un coup de main tenté en pleine paix, au mépris de la légahté et par des moyens révolutionnaires, tel que ne cessaient de le lui conseiller les esprits les moins raisonnables de son parti.

Les élections générales d'octobre justifièrent pleinement les prévisions du Prince Impérial. Les 363 qui constituaient au 16 mai la majorité répubhcaine rentraient à l'Assemblée avec un nouveau mandat et, si quelques-uns avaient succombé dans la lutte, d'autres, plus nombreux encore, avaient comblé les \ddes et grossi

le contingent républicain. L'Appel au peuple comptait une centaine de membres déclarés, plus un certain nombre d'indécis prêts à se porter vers le succès et que le Prince considérait non comme une force, mais comme une faiblesse. Nous laissions des blessés sur le terrain : entre autres cet éloquent Raoul Duval, qui, à l'Assemblée, représentait le jeune parti bonapartiste. Sa défaite à Louviers fut une déception pour le Prince, qui lui exprima sa sympathie dans une lettre datée du 21 octobre :

« Mon cher Monsieur Raoul Duval,

« Le résultat de l'élection de Louviers m'a profondément surpris et attristé. Votre échec fait perdre momentanément au parti un de ses meilleurs défenseurs et à la tribune française une des rares paroles qui lui faisaient honneur, en réunissant la franchise au talent.

« A mesure que les événements se déroulent, je constate avec peine combien les moeurs politiques de notre pays sont défectueuses, et combien rude sera la tâche de ceux qui entreprendront de les réformer. Encore dix ans d'un régime pareil, et la France sera gouvernée, comme les États-Unis -d'Amérique, par une coterie de politiciens, fruits secs des autres carrières, dont le métier consiste à jouer de la popularité.

« Pour tout homme politique et pour tout homme de cœur, la vérité et le droit sont de votre côté. On trouve la justification de votre théorie généreuse dans les paroles de l'Empereur Napoléon pr : « Une nation retrouve plus aisément de l'argent et des hommes que l'honneur perdu ».

Au lendemain de la défaite, d'amères récriminations s'élevèrent entre les coalisés de la veille. Le duc de Broglie, en particvdier, se plaignit que le parti impérialiste n'eût pas exécuté ses engagements envers lui. Le Prince connut ce reproche et y fut très

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sensible : « La franchise et la droiture, » écrivait-il à Rouher le 6 novembre 1877, « sont nécessaires en politique comme en toute autre chose, et je suis navré de constater que notre conduite, dans cette circonstance, peut être taxée de duplicité. »

Le groupe de l'Appel au peuple fit alors une démarche auprès du maréchal Mac-Mahon pour l'assurer de sa sympathie et de son concours.

Cette démarche surprit le Prince, qui n'avait pas été consulté et qui apprit le fait par les journaux. Il écrivit à Rouher : « Je ne vois pas, je l'avoue, l'avantage que le parti pourra recueillir de cette démarche, et, si j'en avais été informé, je l'aurais certainement déconseillée. Nous n'avons aucun intérêt à nous solidariser avec le gouvernement du 16 mai. Nous n'étions pas avec le maréchal la veille de la bataille, il est inutile de nous ranger derrière lui le lendemain de la défaite....» Dans la même lettre, le Prince manifestait l'intention de réserver et d'exercer, au besoin, son droit de veto pour exclure du groupe de l'Appel au peuple les députés entrés dans la Chambre souslepatronage d'autres groupes:

« Je ne veux plus que la politique des timides ou des faux amis ait toujours gain de cause et que ce soit la queue du parti qui engage la tête.

« Il est bon aussi que l'on ne puisse croire, comme trop de gens semblent le faire, que je ne m'occupe pas assez des affaires de mon parti, c'est-à-dire de mon métier et de mes devoirs. »

Mais l'accomplissement de ces devoirs n'était pas toujours facUe. Car, si son autorité était ignorée dans certaines circonstances, où il croyait légitime de l'exercer, elle était invoquée dans d'autres où il lui aurait plu de s'effacer et où son désir était de rester neutre. Un des points délicats était l'élection des sénateurs inamovibles. D'après un arrangement qui avait paru ingénieux et équitable aux conservateurs de diverses nuances, chaque fraction de ce parti présentait, à tour de rôle, un candidat aux

places qui devenaient vacantes, et ce candidat était accepté sans discussion par les autres fractions qui formaient alors la majorité du Sénat. La difficulté était de s'entendre, dans le sein du groupe, sur le choix du nom à proposer. Une compétition s'établissait alors entre les hommes d'Ëtat en disponibilité du parti impérialiste. Un cas de ce genre se présenta au mois de décembre 1877, où deux personnalités, également honorables, étaient offertes aux suffrages. On sollicita le Prince Impérial de se prononcer, mais il préféra s'abstenir et s'en remettre au choix des sénateurs eux-mêmes. Aussi fut-il très étonné d'apprendre que sa volonté personnelle avait décidé de l'élection et emporté le suffrage de plusieurs sénateurs qui eussent voté volontiers pour un autre candidat. Il regretta qu'en cette circonstance on eût fait connaître ses sympathies secrètes, alors qu'il avait résolu de les taire. Il demanda à Rouher des explications sur cet incident : « Veuillez m'éclairer au plus vite sur ce qui s'est passé, mon cher monsieur Rouher, car la pensée de pouvoir être accusé d'avoir dit blanc et fait noir pèse sur ma conscience d'un poids dont votre loyauté n'aura pas de peine à se rendre compte. »

S'il parlait avec cette franchise à' Rouher, s'il insistait pour être exactement renseigné et sérieusement obéi, ce n'était pas, qu'on en soit persuadé, qu'il songeât à se priver des services d'un homme qu'il considérait avec raison comme le seul chef possible du groupe parlementaire de l'Appel au peuple. Rouher, que l'âge rendait ombrageux, s'imagina quelquefois que de sourdes inimitiés étaient à l'œuvre autour du Prince et travaillaient à lui enlever la confiance du fils de Napoléon III. Le Prince, comme ses lettres en font foi, était sans cesse occupé à le rassurer ou à le défendre contre les attaques dont il était l'objet. Il ne manquait jamais une occasion de faire savoir, à Paris et ailleurs, que s'insurger ou intriguer contre Rouher, c'était intriguer ou s'insurger contre lui-même. M. Franceschini Pietri a eu plus d'une fois à

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remplir une mission de ce genre soit auprès de nos journalistes, soit auprès des électeurs de la Corse. Quand Rouher parlait de se retirer, alléguait sa fatigue ou faisait allusion à certains dégoûts, le Prince trouvait de charmantes paroles pour le consoler et le retenir, pour lui persuader qu'il avait encore besoin de lui : ce qui était vrai.

Après la question des amours-propres à concilier, la plus importante était celle des besoins d'argent. Lorsque le Prince recommandait une mesure à prendre, un écrivain à encourager, un journal à soutenir, on lui répondait d'ordinaire : « Nous n'avons plus d'argent ! » C'est pourquoi il voulut étudier, dans ses plus petits détails, le budget de son parti ; car il commençait à comprendre quel rôle jouent les finances dans la politique, et, l'esprit une fois ouvert à cet ordre d'idées, il voulut y acquérir une réelle compétence. A cette même époque, il se familiarisait avec le mécanisme financier des grands Etats modernes et avec les théories des différentes écoles économiques qui, depuis un siècle, avaient discuté et résolu ces questions à leur manière, de Quesnay et de Turgot à Proudhon et à Ivarl Marx. Il a rédigé sur ce sujet des notes intéressantes qu'il m'a été donné de lire : il y mêlait à ses impressions de lecture des vues originales sur les lois qui régissent la production et l'échange, sur les bases, la répartition et le rendement de l'impôt, enfin sur le mouvement industriel et commercial dans nos sociétés modernes. Je n'affirme pas que toutes ces vues fussent justes, mais elles annonçaient un esprit sagace, réfléchi, désireux de s'informer et de se faire une opinion personnelle sur tous les sujets importants.

Le Prince Impérial ne s'était pas trompé en prévoyant la défaite du i6 mai devant le scrutin. Ce qu'il n'avait pas prévu, ce que ne pouvaient lui faire prévoir les renseignements transmis par ses partisans, c'était le calme ou, si l'on veut, l'indifférence avec laquelle la France accueillit ce résultat. Au heu d'une explo-

sion anarchique, ce fut un état de stagnation et d'inertie, avec une attente vague, mêlée de crainte chez les uns et d'espérance chez les autres. L'opportunisme commençait son long règne qui, en substituant un nouveau personnel gouvernemental à celui des anciens partis, ne changeait rien aux traditions suivies depuis un demi-siècle et laissait la vie politique sous la direction des classes moyennes. Cela suffisait pour rassurer les bourgeois, en leur évitant les risques et le danger d'une nouvelle révolution. Pour remplir le vide de cette politique de piétinement et d'inaction, on eut l'aventure tonkinoise et la guerre aux prêtres, que Gambetta avait indiquée à son parti comme la plus favorable des diversions. Plus de vingt ans devaient s'écouler avant que la République osât reprendre à son compte et continuer les réformes sociales entamées par Napoléon III et sans lesquelles elle n'est qu'un mot. Le Prince Impérial assista aux débuts de ce régime, et je vois, par ses lettres à Rouher, qu'il fut un des premiers à en comprendre le caractère, comme à en pressentir les conséquences. Sans cesser de s'appliquer scrupuleusement à remplir ses devoirs de chef de parti pendant l'année 1878, il ne se refusa ni à des distractions légitimes, ni à des relations intéressantes, ni, surtout, aux études de toutes sortes qui pouvaient avancer son progrès intellectuel et moral.

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