EX NORVEGE. CROQUIS DU PRINCE
LE PRINCE IMPÉRIAL ET LE PRINCE ROYAL DE SUEDE. D'après un dessin a une photographie appartenant à M. Franceschini Piitri.
Le Prince Iji
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avait averti l'aimable princesse qui jouait un rôle important dans la combinaison, mais je sais que le Prince Impérial écrivait gaîment de Camden Place : « Le général X. est dans nos murs ; il brûle de me donner la bénédiction nuptiale.... »
Le Prince partit pour le Danemark, accompagné du comte Joachim Murât, député, président du groupe de l'Appel au peuple, et de M. Franceschini Pietri. Il annonça à l'Impératrice, alors à Arenenberg, son arrivée dans la capitale de Christian VII, par une lettre écrite à la hâte, de son hôtel, et brusquequement terminée par ces mots, faits pour piquer la curiosité : « On frappe, c'est le roi ! » C'est seulement quelques jours après, lorsqu'il était à Stockholm, chez Oscar II, qu'il expliqua l'incident et raconta à sa mère ses premières impressions de voyage : « Dès mon arrivée à Copenhague, j'ai fait prier le grand-maréchal de la Cour, par dépêche, de me faire savoir le jour et l'heure à laquelle je pourrais être reçu par Leurs Majestés, alors absentes de leur propriété royale, qui a voisine la capitale. De retour le lendemain à Bernsdorff, le roi m'invita aussitôt à venir dîner chez lui à cinq heures. Je venais de terminer la lettre que je vous écrivais et je m'apprêtais à partir, lorsque le roi, qui s'était introduit dans l'hôtel comme l'aurait pu faire un bon bourgeois de sa capitale, sans être reconnu, fit dans mon salon une soudaine apparition avant que j'eusse eu le temps de voler à sa rencontre.
« Voilà l'explication du : « On frappe, c'est le roi ! » que j'ai ajouté à ma lettre après son départ et qui peint assez bien ma surprise à cette visite inattendue, due à un excès de politesse. J'ai dîné deux fois chez le roi et une fois chez le prince royal. J'ai été, durant tout mon séjour, l'objet de toutes les prévenances de la famille royale. Les voitures du roi à quatre chevaux venaient me chercher comme Cendrillon pour me mener à Bernsdorff. La garde rendait les honneurs, le roi me forçait à
passer toujours le premier, et chez le prince royal j'étais placé au centre de la table, le roi à ma droite et la reine à ma gauche.
« Le premier soir, le roi eut la courtoisie de boire à ma santé, tandis que la musique jouait Partant pour la Syrie. Le jour de mon départ, le prince royal vint me dire adieu sur le bateau et resta sur le quai jusqu'au moment où nous démarrâmes. Tout le temps de mon séjour à Copenhague, le drapeau tricolore flotta sur l'hôtel....
«... Ici, en Suède, l'accueil a été tout aussi chaud de la part de la population et profondément affectueux de la part du roi....
« ... Le roi me plaît beaucoup, il a gagné mon cœur : je le crois sincère dans les sentiments qu'il me témoigne. Je le crois homme de valeur. A coup sûr c'est un hôte charmant; il travaille beaucoup et sait à merveille son métier de roi. Sans avoir la prétention de juger un homme en une semaine, je pense ne pas trop m'avancer en lui rendant cet hommage, que peu de souverains méritent à notre époque.... »
Quelques jours plus tard, il quittait Stockholm, accompagné du prince royal, pour visiter avec lui la Norvège. Avant son départ, il écrivait à l'Impératrice :.
« Au moment de me mettre en route pour mon excursion en Norvège, je veux vous donner de mes nouvelles, car vous resterez quelque temps sans entendre parler de moi.
« Mon séjour à Stockholm s'est terminé en me laissant un charmant souvenir. La situation de cette ville, qui mérite le nom de capitale du Nord, la rend incomparable, si ce n'est, me dit-on, à Constantinople ; les musées et les collections qui y abondent lui donnent un grand attrait. Quant aux environs de la ville, on ne peut que les trouver charmants, quoiqu'il n'y ait pas de variété dans le paysage. Nulle part ailleurs on ne trouve de
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transition aussi brusque entre la nature sauvage et le monde civilisé....
« ...Depuis Stockholm jusqu'à Goteborg, de Goteborg jusqu'à Christiania, j'ai partout été l'objet d'une véritable ovation: autorités, musiques communales, dames et bouquets, tout y était. Il m'est d'autant plus précieux de recueilUr ces témoignages de sympathie, qu'ils sont autant d'hommages rendus à la mémoire de mon grand-oncle et de mon père, dont on acclame le nom en ma personne. La popularité de leur souvenir me montre que la sphère où l'esprit de parti étend son action est bien restreinte et que l'histoire les vengera de toutes les calomnies : le temps, comme la distance, donne de la sérénité au jugement et servira leur cause.... »
Ce voyage lui laissa les meilleurs souvenirs. A son retour, il résumait ses impressions par ces mots : « J'ai été reçu partout comme si mon père avait encore été sur le trône ». Quant aux idées de mariage agitées par quelques-uns de ses amis à propos de ce voyage, il s'en expliqua franchement dans une lettre à Rouher. « C'est, disait-il, une grosse question que la question du mariage pour un homme qui est décidé à en remplir tous les devoirs. « Puis, il se demandait s'il avait le droit d'enchaîner à une destinée incertaine et pleine de périls « une jeune femme qui ne connaissait encore rien de la \'ie ». Dans une conversation qu'il eut en route avec M. Pietri, il exprimait les mêmes scrupules, et ces scrupules sont trop honorables, trop délicats, trop essentiels à son caractère pour que je renonce à les rapporter ici.
Le Prince rentra à Arenenberg, qui fut, cette année-là, plus animé que jamais. Il y reçut, avec sa mère, de nombreuses vi-
sites. Quelques-uns de ces visiteurs nous ont laissé leurs impressions ; parmi eux, Mme Octave Feuillet, dont j'ai déjà cité une page, qui se rapportait à sa première visite, en 1873. Elle revint en 1878, accompagnée de son mari et de ses enfants. « Comme notre voiture gravissait la côte d'Ermatingen, écrit-elle dans ses Souvenirs, nous aperçûmes un groupe de jeunes gens qui s'avançait au-devant de nous. L'un d'eux fit signe au cocher d'arrêter la voiture. C'était le Prince Impérial, prévenu par sa mère de notre arrivée. Il se présenta à la portière avec un aimable sourire de bienvenue. Il venait nous faire accueil, puis continuait sa route vers le lac où il comptait se baigner avec ses cousins Murât.
« Nous reconnûmes à peine le Prince, tellement il avait grandi, tellement sa figure s'était animée et ennoblie. C'était un beau garçon de vingt-trois ans, ayant la grâce d'un parfait gentleman. Tous ceux qui l'ont connu à cette époque parlent avec émotion de son charme, de sa bonté, de son cœur, de l'honnêteté et de la droiture de ses sentiments. Tous l'ont aimé et tous le pleurent.
« Pendant le dîner, j'étais placée à côté de lui. Il me parlait avec animation et grande intelligence de tout ce qui regardait la France, de notre littérature, des oeuvres de Taine et de Renan. Il déplorait le talent de Zola, tout en reconnaissant à ses livres des pages superbes ».
Mme Feuillet dit, dans cette lettre, que le Prince était accompagné de ses cousins Murât. Elle doit avoir fait une confusion. L'un des compagnons du Prince était bien Joachim Murât, aujourd'hui le prince Murât ; l'autre cousin était, probablement. Napoléon Roccagiovine, avec lequel le Prince caressa certain projet qui, pendant un moment, lui tint fort au cœur. Il s'agissait de prendre du service dans l'armée autrichienne, qui venait d'entrer en Bosnie et qu'on pouvait croire destinée à une action mihtaire.
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Le Prince n'avait cessé de suivre avec beaucoup d'intérêt et d'attention les événements de la guerre turco-russe ; il avait pensé, j'oserai dire il avait espéré que l'Angleterre y prendrait sa part.
Il écrivait à l'un de ses amis (28 mars 1878) : « L'armée anglaise ira bravement à ce combat inégal.... Je compte saisir cette occasion pour montrer que je suis bon à quelque chose. L'état latent de la politique française le permet.... » Le succès inespéré obtenu, sans coup férir, par lord Beaconsfield et le traité de Berlin éloignèrent provisoirement les perspectives de guerre ; mais les stipulations de ce traité laissaient de nouveaux germes de trouble dans les Balkans et le Prince voyait la question d'Orient prête à se rouvrir dans l'automne de 1878. Dans une lettre à son ami le capitaine Bigge, il laisse tomber cette phrase significative : « J'ai soif de sentir la poudre ». Il croit la sentir déjà. Dans cette même lettre, il analyse la situation générale de l'Europe avec une pénétration ironique ; il fait remarquer que, « si les puissances continuent à « protéger » la Turquie comme elles l'ont l'ait à Berlin, il n'en restera bientôt plus un morceau ». Aussi croyait-il que l'Autriche, en occupant la Bosnie et l'Herzégovine, comme mandataire du concert européen, se heurterait à une formidable opposition locale que la Turquie, malgré son état d'épuisement, ne pourrait s'empêcher de soutenir. Il rêvait d'assister à cette guerre, avec son cousin : de là. la demande de service adressée à l'Empereur François-Joseph, et que l'Impératrice consentit, malgré son extrême répugnance, à transmettre et à appuyer. Elle fut grandement soulagée en voyant que cette demande n'était pas accueiUie ; le Prince, très désappointé au contraire, se consola vite en constatant que l'occupation de la Bosnie n'avait donné lieu à aucun incident.
Le Prince Impérial revint avec sa mère à Camden où il reprit ses relations et ses travaux. Il retint auprès de lui, pendant un mois, M. Cottin, l'un des membres les plus laborieux et les plus experts de cet ancien Conseil d'État de l'Empire, qui comptait tant d'hommes distingués et compétents. Il n'avait cessé, pendant cette année 1878, de suivre notre politique intérieure avec une attention infatigable. On a dit et répété qu'à cette époque il méditait une descente en France. Voici la vérité à cet égard.
Au moment où allait s'ouvrir l'Exposition de 1878, un certain nombre de ses partisans, ayant à leur tête un ancien préfet de la République, qui s'était converti à l'Empire, imaginèrent que l'occasion serait excellente pour faire apparaître leur jeune prétendant en plein Paris et pour produire ainsi un mouvement spontané auquel le gouvernement serait incapable de résister. Le Prince fut averti par M. Franceschini Pietri que les délégués de ce groupe désiraient se rendre à Chislehurst pour lui soumettre leur idée. « Laissez-les venir », dit le Prince. Ils vinrent en effet et, après le déjeuner, il les emmena dans son cabinet. Il les écouta très attentivement et prit ensuite la parole : « Messieurs, dit-il, examinons sérieusement la situation et demandons-nous ce qui arriverait si je me rendais à votre désir. Je descends dans un hôtel ; on vient manifester sous mes fenêtres. On conduit au poste quelques pauvres diables qui ont crié : « Vive l'Empereur ! » Le lendemain, de grand matin, un commissaire de police, accompagné de deux agents en bourgeois, vient me chercher et me conduit à la frontière.... Vous me dites que je dois me faire connaître de la France : est-ce ainsi que je dois me faire connaître d'elle, si elle ne me connaît pas encore ?... Non, messieurs. J'irai en France, soyez-en sûrs, quand l'heure sera venue ; mais, cette heure-là, c'est moi qui la choisirai. »
Les délégués se le tinrent pour dit et, en retournant à Paris, dirent à ceux qui les avaient envoyés : « Nous avons un souverain ! »
Cela est, je crois, assez clair. Si l'on avait encore des doutes sur la politique suivie par le Prince Impérial en 1878, il va l'exposer lui-même dans une lettre adressée à Rouher et datée du 30 avril :
« ...Nous devons mettre à la cape, comme je vous le disais à V' otre dernier voyage. Vouloir faire échec à la République, à la Chambre, c'est ne pas se rendre compte de l'état des partis.
« Les républicains au pouvoir ont besoin d'une opposition intransigeante pour lui attribuer toutes les difficultés, tous les embarras qu'éprouve la marche d'un gouvernement républicain par le seul fait de son principe.
« C'est donc nuire à la République que de prendre une attitude neutre.... Je ne parle pas d' « essai loyal » ni de « baiser Lamourette » . La conciliation entre les partis politiques de gauche ou de droite n'est qu'un mot : le mot de passe des transfuges.
« Je ne veux pas licencier mes troupes ; je veux qu'elles prennent leurs quartiers d'hiver. Est-ce donc impossible à un parti politique de former les faisceaux sans mettre bas les armes ?
« Je vois à l'heure actuelle parmi les nôtres une débandade morale qu'il faut faire cesser au plus vite, en donnant partout le même mot d'ordre.
« Si l'Ordre et la Correspondance exprimaient d'une façon plus nette et plus continue la pensée politique qu'on peut résumer ainsi : « Laisser faire les républicains sans désarmer, de « façon à profiter de leurs fautes », chacun comprendrait que la direction vient de haut et le découragement cesserait avec l'incertitude....
« Lorsque nous avons mis M. Merruau à la tête de l'Ordre, je lui ai surtout recommandé de veiller à ce que les articles ne
contiennent pas des choses de mauvais goût, qu'ils s'abstiennent de faire de la polémique avec les nôtres, et, surtout, que la politique du parti ne soit pas engagée à la légère.
« Ces trois recommandations sont aujourd'hui lettre morte. On a repris la mode des titres-réclames.... L'usage d'excommunier les bonapartistes schismatiques, sans en référer aux autorités compétentes, est encore en vigueur dans les bureaux de l'Ordre. »
Le Prince en donne plusieurs exemples récents. Un des Ueux communs favoris des journaux impérialistes consiste à opposer les résultats d une élection générale à ceux que donnerait un plébiscite. « On trouve dans nos journaux l'éternelle comparaison entre le plébiscite et les élections, afin de bien démontrer que, quoique en majorité à la Chambre, les républicains sont en minorité dans la nation. Ce n'est ni adroit ni vrai. Momentanément, cette grande masse qui n'appartient à aucun parti, parce qu'elle se préoccupe assez peu de politique, est en faveur du statu quo, et comme le statu quo est républicain, elle est répubhcaine. Pour que le pays modifie son opinion, il faut que l'état politique actuel se soit modifié.
« Il ne sautera qu'une fois acculé au mur, et si, par voie plébiscitaire, on lui demandait aujourd'hui, par malheur, son avis, il répondrait oui pour la République, c'est-à-dire : « Je veux rester tranquille. »
On sait comment le maréchal de Mac-Mahon, après avoir essayé de se maintenir sur le terrain du centre gauche, fut enfin débusqué de ce dernier refuge par un vote qui lui imposait un ministère formé de ses ennemis les plus acharnés. Il fut alors obligé de se retirer. Le Prince ne fut pas surpris de cette retraite, qu'il n'avait pas cherché à précipiter, mais qui ne lui inspira aucun regret. Ce qui l'étonna davantage, c'est la rapidité avec laquelle s'effectua le remplacement du maréchal par Jules Grévy,
et celui de Grévy par Gambetta. Il fut très frappé du calme profond au milieu duquel eut lieu le transfert des pouvoirs et nota l'indifférence apathique de la France. Quelle attitude convenait-il d'adopter envers le nouveau Président ? Bien des années auparavant, j'avais eu l'occasion de raconter au Prince Impérial, dans tous ses détails, la très honorable et très patriotique conduite de Grévy au moment de nos premiers désastres. Lorsque l'Impératrice- Régente avait adressé un appel pressant aux républicains de la Chambre pour faire trêve aux dissentiments politiques en présence du danger de la patrie, Grévy avait été le seîd qui eût répondu à cet appel. Par cette noble action, il s'était exclu lui-même du gouvernement insurrectionnel du 4 septembre, mais c'est à cette abstention désintéressée qu'il avait dû sa haute position dans la Chambre de 1871. Le Prince savait tout cela et ce souvenir dictait sa conduite, qui était, d'ailleurs, parfaitement d'accord avec les idées exprimées dans la lettre du 30 avril. Il écrivit donc à Rouher le 3 février 1879 :
« ...Notre attitude vis-à-vis de M. Grévy est bien simple. Nos députés ont voté avec grande raison pour cet honnête homme qui tient trop à ses principes pour que la pratique du gouvernement le détourne de la voie réellement républicaine où la France ne peut longtemps marcher ; nous devons lui montrer la déférence qu'il mérite et ne point faire à son gouvernement d'opposition turbulente. Cette élection présidentielle nous a permis de nous détacher des autres partis monarchiques. Gardons-nous de perdre les avantages de notre vote par un conservatisme impolitique. Je ne puis m'empêcher de blâmer l'article de l'Ordre où l'on traite M. Grévy d'avocat de troisième ordre ; ma seule espérance est que le Président de la République ne ht pas cette feuille.
« M. Haussmann a été voir M. Grévy et celui-ci s'en est montré flatté. Je crois que, s'il recevait votre visite, il le serait
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bien davantage. Je ne vois pas d'inconvénients à cette démarche : vous pourriez reprendre les négociations de l'an dernier et recevoir de lui des garanties d'impartialité en échange de notre assurance de sympathique abstention. Lorsque l'on représente un groupe de loo membres dans le Parlement, on ne risque pas d'être rangé parmi les plats adorateurs du soleil levant ». Le Prince, que quelques-uns sollicitaient de saisir cette occasion pour manifester publiquement ses sentiments et pour se rappeler au souvenir de la nation, ne jugeait pas le conseil bon à suivre. « Le peuple, disait-il, s'est souvenu de nous de 1815 à 48, ce n'est pas en dix ans qu'il oubliera mon nom.... «Cependant, il écrivit, quelques jours après, au comte Joachim Murât, président du groupe de l'Appel au peuple, la lettre suivante, qui pouvait être considérée comme une sorte de manifeste et qui indiquait nette ment la ligne politique qu'il convenait d'adopter en présence du nouvel état de choses.
« ...Les événements qui viennent de se dérouler ont été appréciés par vos collègues comme ils devaient l'être. Et, quoique j'aie la certitude d'être avec vous d'accord, je ne crois pas inutile de vous entretenir de la situation nouvelle qui nous est faite.
« Plus on pèse les conséquences de l'abstention des impérialistes, lors de la crise ministérielle, et celles de leur vote lors de l'élection du président, plus on se convainc de la justesse des idées qui ont inspiré leur conduite. En ne précipitant point la chute d'un ministère qui représentait, après tout, aux yeux du pays, la modération et une certaine sauvegarde des intérêts sociaux, les impérialistes restaient sur le terrain conservateur qui leur appartient en propre. La politique pessimiste est dangereuse à suivre, comme toute route qui s'écarte du droit chemin.
« Faire reposer ses espérances en un meilleur avenir sur les
maux présents, qu'on contribue à créer, n'est point un calcul digne des défenseurs d'une cause nationale qui n'a qu'un but, la grandeur française, et qu'un moyen, la volonté du peuple.
« Devons-nous regretter le grand changement qui, depuis le 31 janvier, s'est produit dans la situation politique de la France ? Je ne le crois pas.
« Si le maréchal, au lieu de faire le 16 mai, eût appelé Gambetta et l'eût sommé de constituer un cabinet, cet homme, redoutable comme tribun, se fût perdu comme ministre ; il n'eût pu garder cette singulière situation d'héritier de M. Thiers et de député de Belleville, qui faisait sa force. En laissant au parti républicain le temps d'engager la lutte contre toutes les forces sociales et d'alarmer tous les intérêts, le maréchal de Mac-Mahon légitimait une réaction que son pouvoir constitutionnel lui permettait toujours de provoquer, et enlevait à ses adversaires, qui étaient les nôtres, l'appui d'une opinion publique égarée. Il s'est brisé contre les difficultés de sa tâche.... »
Le Prince exprime alors l'idée que la République, maintenant qu'elle est réellement au pouvoir, ne tardera pas à être discréditée par le personnel qu'elle emploie. « Mais ce qui ne peut manquer de la dépopulariser, ce sont ces réformes qui portent atteinte aux principes fondamentaux de notre état politique et social. La Constitution de l'an VIII a jeté sur le sol de la France ces institutions que Bonaparte appelait des blocs de granit et qui servirent de soubassement à ses constitutions impériales. Le Premier et le Second Empire ont disparu, mais jusqu'à présent aucune main républicaine ou royale n'a osé toucher à ce qui formait leur piédestal. Cette œuvre était réservée à la Troisième République ; elle est condamnée à faire revivre les jours du Directoire en s'attaquant à tout ce que le Premier Consul a fondé sur ses débris. Le gouvernement de Gambetta deviendra, comme celui de Barras, odieux à la nation et, comme au commencement
du siècle, el'e cherchera des yeux un sauveur ». Le nouveau Président de la République, en retardant la désorganisation sociale, donnera au pays le temps de pressentir le danger. « Ce n'est pas sous nos efforts que tombera la République, mais il dépend de nous de profiter de sa chute. Si, puisant leur confiance dans la justice et la grandeur de la cause qu'ils défendent, les partisans de l'Empire se montrent inaccessibles aux découragements comme aux emportements de l'esprit de parti, s'ils restent unis et toujours prêts à défendre nos institutions, nées avec le siècle et si bien appropriées à son génie, s'i!s se pénètrent des doctrines impériales de façon à ne jamais pencher du côté des royaUstes ou des jacobins, alors, le pays, désabusé de la République, ne cherchera pas longtemps sa route et dix millions de voix s'écrieront, en les montrant : « Voilà les hommes qui doivent nous « gouverner ! »
Cette lettre fut communiquée aux députés de l'Appel au peuple et à la presse impérialiste ; elle fut généralement approuvée. On la commentait et on la discutait encore lorsque éclata, comme un coup de foudre, la nouvelle du départ du Prince pour l'Afrique du Sud.