CHAPITRE XII
AU ZOULOULAND
Le Prince se décide a partir pour l'Afrique du Sud afin de prendre part a
LA guerre contre LES ZOULOUS. || AdIEUX A L'EuROPE ; LE VOYAGE. || ArRÊT
AU Cap et séjour a Durban ; un accès de fièvre. || Entrée en campagne. || Le Prince est attaché a l'état-major du général en chef. || Reconnaissances en pays ennemi, h Dernières nouvelles d'Europe. Il L'élection Godelle.
C'ÉTAIT un soir, après le dîner, pendant ce même mois de février. Le Prince semblait ne pouvoir tenir en place ; il allait et venait, remuait les chaises, s'asseyait au piano où il esquissait une sonnerie militaire, se remettait en mouvement et donnait tous les signes d'une agitation joyeuse qui ne pouvait échapper à l'Impératrice. « Qu'est-ce que tu as donc ce soir ? » lui dit-eUe. — « Si je vous le disais, vous ne dormiriez pas de la nuit. »
Une heure après, le Prince se trouvait seul avec sa mère et lui souhaitait le bonsoir. « Crois-tu, lui dit-elle, que je vais dormir après ce que tu m'as dit ? Je vais me figurer des choses affreuses : par exemple, que tu as demandé à aller servir en Afrique contre les Zoulous... »
Le Prince, heureux d'être deviné, avoua que ce jour-là même il avait adressé au duc de Cambridge une demande à l'effet d'être autorisé à servir en Afrique. Voyant l'Impératrice très émue à ces mots et prête à discuter, il l'arrêta en lui disant : « Atten-
dez à demain, je vous en prie; je vous dirai mes raisons et j'écouterai les vôtres, qui auront d'autant plus de poids que vous y aurez plus longtemps réfléchi ».
Cette guerre, dont tout le monde parlait, comment était-elle née ? Elle a été dénoncée par certains Anglais, notamment par l'évêque Colenso, comme une guerre injuste, où les sauvages avaient le bon droit de leur côté contre les civilisés. Je n'examine pas cette question, et il est probable que le Prince n'avait guère étudié les agissements des Anglais dans l'Afrique du Sud. Il fut stupéfait, comme tout le monde, en apprenant qu'une petite armée anglaise avait été cernée, surprise et presque annihilée par les Zoulous à Isanduena. Le désastre était si grand que l'Angleterre ne pouvait hésiter à le venger, à l'effacer, s'il était possible, par une victoire éclatante et par la conquête du pays ennemi. Un grand nombre d'officiers demandèrent à être envoyés en Afrique ; parmi eux se trouvaient ceux qui appartenaient à la batterie du Prince. Bigge et Slade avaient déjà reçu l'ordre de partir. « Tant qu'un seul des officiers de ma batterie, disait le Prince à sa mère le lendemain matin, restait en Angleterre, je pouvais y rester moi-même avec honneur. Quand Wodehouse est venu, à son tour, me dire adieu, mon parti a été pris. Comment pourrais- je reparaître à Aldershot lorsqu'ils seront tous là-bas ? »
A cette raison, s'en joignait une autre, beaucoup plus puissante. Le Prince avait à cœur de répondre aux calomnies dont ne cessait de l'accabler, en France, une certaine presse, désireuse de le diminuer aux yeux de l'opinion. « On le croyait indifférent à ces attaques » , me dit l'Impératrice, lorsque je la revis pour la première fois après la catastrophe, « mais il n'en était rien et, après sa mort, on a trouvé dans ses affaires un morceau de journal, roulé en cigarette, où l'indisposition qui l'avait empêché de prendre part à la guerre dès son arrivée en Afrique était attribuée à la « maladie héréditaire des Bonapartes ».
AU ZOULOULAND
On comprendra à peine aujourd'hui ce que ce mot veut dire, tant l'insinuation est absurde et lâche ! La maladie des Bonapartes ! Voilà ce qu'un noircisseur de papier, à un sou la ligne, se croj^ait le droit, en 187g, de jeter à la face de Napoléon et de ses descendants !
L'Impératrice combattit la résolution du Prince par tous les arguments qu'elle put imaginer et qui n'étaient que trop fondés. Elle alla même jusqu'à lui dire ceci : « S'il t'arrive malheur, tes partisans ne te plaindront pas : ils t'en voudront ! » Le Prince ne se rendit à aucun raisonnement, car son parti était pris. « Vous savez, me disait encore l'Impératrice dans ce même entretien, comme son esprit s'ouvrait facilement à de bonnes raisons : en cette circonstance, il montra une volonté de fer ».
Quelques jours après, passant devant le fumoir, il appela M. Pietri et lui dit : « Accompagnez -moi à la gare, j'ai quelque chose à vous dire ». En route, il lui confia la démarche qu'il avait faite ; il allait à Londres chercher la réponse du duc de Cambridge. M. Pietri essaya, lui aussi, de combattre sa résolution ; mais, voyant que son parti était pris, il lui dit simplement : « Puisque vous êtes décidé, Monseigneur, allez et que Dieu vous protège ! »
A une première lettre du Prince, le duc de Cambridge, effrayé de la responsabilité qui pouvait peser sur lui, avait répondu négativement. Le Prince mit alors en jeu diverses influences. L'ancien gouverneur de l'Académie royale militaire, sir Lintorn Simmons, plaida évidemment pour lui, comme il ressort d'une lettre qu'on lira plus loin. On a dit que le prince de GaUes (Edouard VII) était intervenu dans le même sens, mais je n'ai trouvé aucune trace de cette intervention dans la correspondance ni dans les documents mis sous mes yeux. Le Prince écrivit alors une seconde fois au duc, avec l'espoir, presque avec la certitude d'être écouté. Voici cette lettre :
« Le 21 février 1879.
« Monseigneur,
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite. Avant de vous dire toute la peine qu'elle m'a causée, je tiens à remercier Votre Altesse Royale de la flatteuse approbation qu'elle donne aux motifs qui ont déterminé ma démarche. J'eusse été heureux de partager les fatigues et les dangers de mes camarades qui, tous, ont le bonheur de faire campagne. Quoique je ne sois pas vaniteux au point de croire que mes services pouvaient être utiles à la cause que je voulais servir, je trouvais toutefois, dans cette guerre, l'occasion de témoigner ma reconnaissance envers la Reine et la nation d'une façon qui plaisait à mon caractère. Lorsqu'à Woolwich et, plus tard, à Aldershot, j'eus l'honneur de porter l'uniforme anglais, j'espérais que ce serait dans les rangs de nos alliés que je ferais mes premières armes. En perdant cet espoir, je perds une des consolations de mon exil. Je n'en reste pas moins profondément dévoué à la Reine et profondément reconnaissant à Votre Altesse Royale de l'intérêt qu'elle m'a toujours témoigné. Je vous prie de croire aux sentiments de sincère attachement de votre bien affectionné
« Napoléon ».
Aux raisons qu'il donnait dans cette lettre pour motiver sa demande et à celles qu'il avait laissé voir à l'Impératrice, il faut peut-être en joindre d'autres qui appartiennent à l'ordre politique. Il les exprimait dans une lettre écrite d'Afrique le 20 avril à l'un de ses amis, mais que j'insère ici parce qu'elle expUque très bien, sous une forme humoristique et familière, l'état d'esprit du Prince et les considérations auxquelles il obéissait en partant pour le Zoulouland. « ...Quoique mon départ soit déjà de l'histoire ancienne, je veux revenir avec vous sur les causes qui l'ont déterminé.