PAR LE PRINCE
D'après une pîtoto^raphie appartenant à M. Filon.
PI. 37 Page 20S.
AU ZOULOULAND
« Je nomme MM. Rouher et F. Pietri mes exécuteurs testamentaires.
« (Je dis, par F. Pietri : Franceschini Pietri.) »
Lorsque, le matin du 27 février, M. Pietri entra de très bonne heure dans le cabinet du Prince, celui-ci lui tendit son testament qu'il venait de dater et de signer. M. Pietri le plaça dans une boîte de fer fermée à clef et scellée. Le Prince se rendit alors à l'église St Mary de Chislehurst, où il reçut la communion avec son ami le baron Tristan Lambert.
Le départ eut lieu peu après. L'Impératrice, avec toutes les personnes de la maison et le comte Laurent de la Bédoyère, accompagna son fils à Southampton, où un banquet d'adieu avait été préparé par divers officiers de l'armée anglaise. Après ce banquet, où des toasts furent portés à l'Impératrice et à son fils, le Prince s'embarqua sur le Danube.
Au moment du départ, il avait promis deux choses à sa mère : qu'il ne servirait pas avec un corps irrégulier, et qu'il ne laisserait passer aucune occasion de lui écrire. Dès le lendemain, elle recevait une preuve de la sincérité de ses intentions. Sachant, en effet, que le Danube devait toucher à Plym.outh, il en profitait pour lui adresser une première lettre :
« ... Depuis sept heures que je suis à bord, je n'ai rien de bien particulier à vous annoncer, si ce n'est que je me trouve fort bien installé dans ma cabine et que la mer est aussi calme que le lac de Constance. Cependant il fait un brouillard intense qui ne nous permet d'avancer que très lentement.
« Je puis vous dire par écrit ce que je n'ai pas voulu vous dire
de vive voix : combien, à la joie de faire campagne, se mêle dans mon cœur la peine de vous quitter. Vous dire en vous disant adieu tout ce que je ressentais, c'était vous émouvoir inutilement, car vous devez me connaître assez pour lire dans mon âme.... »
Le Prince donna de ses nouvelles en passant à Madère, mais c'est dans une lettre écrite au Cap que se trouve le récit complet de son voyage :
« Government House, le 26 mars 1879.
Cape Tovvn.
« Ma chère Maman,
« Mon premier soin en mettant le pied sur la terre ferme est de m'acquitter d'un devoir cher à mon cœur. Je tiens à employer les quelques heures de loisir qui me sont laissées à causer avec vous de tout ce qui s'est passé depuis mon départ, car j'ai été privé pendant bien longtemps, non seulement du bonheur de recevoir de vos nouvelles, mais encore de la joie de vous écrire.
« Depuis ma dernière lettre, j'ai vu Madère, j'ai vu Ténériffe, et puis le ciel et l'eau pendant vingt jours.
« Madère est un singulier petit pays qui, par sa position géographique et son climat, appartient à l'Afrique, tandis que ses habitants sont de race, de nationalité et de moeurs européennes.
« Par exemple, le soleil d'Afrique a pris plaisir à noircir la peau des Portugais, et on se rend compte, en les voyant, de la nuance extrême que l'on peut atteindre sans devenir nègre.
« M. Batbeda a été, si je fais exception des douaniers, le premier visage que j'aie vu à Madère. Il savait par les autorités mon arrivée sur le Danube et il est venu à ma rencontre. Nous avons fait un tour à pied dans la ville, qui vraiment n'a rien de remarquable au point de vue haussmannien, mais qui fait bien dans le paysage.
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« Les habitants de Madère sont nos contemporains, mais, vraiment, ils vivent en dehors de notre siècle (je ne sais s'il faut les en plaindre).
« Voitures à roues : inconnues.
« Chemins de fer : inconnus.
« Télégraphes : inconnus.
« Gaz : inconnu.
« Etc., etc.
« En revanche, à Madère, on voit des choses qui semblent nouvelles aux gens civilisés : les arbres ne perdent jamais leurs feuilles, et en plein hiver la grande place de Madère offre le spectacle que présenterait un de nos squares au mois d'août, si toutes les cages de la capitale perdaient leurs prisonniers.
« Quoique mon séjour dans l'île n'ait été que de deux heures et que je sois arrivé à cinq heures du matin, Mme Batbeda n'a pas voulu me laisser partir sans me dire bonjour et adieu. Elle est venue tout exprès de la campagne en traîneau.
« Ceci ferait croire aux gens peu versés en géographie que Madère est bien plutôt en Russie que sous le 30^ degré de latitude.
« Mais les traîneaux de Madère n'ont jamais glissé sur la neige ; ce sont des sortes de larges patins sur lesquels repose une litière traînée par des bœufs beaucoup plus lestes que ceux des Mérovingiens. {Ici un croquis du Prince représentant les traîneaux de Madère.) Ce qui fait que de semblables véhicules peuvent marcher, c'est que les rues et les routes de Madère sont pavées de gros cailloux poUs comme des miroirs par le frottement de plusieurs générations.
« Depuis Madère jusqu'à la Ligne nous avons eu beau temps.
« La chaleur sous les tropiques était accablante, et rien que des poissons volants, dont voici le portrait {autre dessin), ne pouvait nous distraire de notre paresse forcée.
« Depuis l'équateur, la mer a été extrêmement forte, et, quoique la vieille cérémonie du passage de la Ligne soit tombée, à bord des steamers, en désuétude, l'Atlantique s'est chargé luimême du soin de nous baptiser.
« Les journées sont longues entre le ciel et l'eau ; aussi cherche-t-on tous les moyens de se distraire.
« Parmi les passagers, il y a un grand nombre d'officiers en congé ou démissionnaires, de capitaines de la milice, ou de simples aventuriers qui vont, comme moi, au Cap pour faire la guerre ou pour chercher fortune. Ils se nomment les « volontaires », et chacun d'eux fait blanc de son épée. Nous avons pensé qu'il serait amusant, pour rompre la monotonie du voyage, d'avoir à bord une grande parade où chacun viendrait avec son costume et son équipement.
« Ëlu général en chef, j'ai donné les ordres pour une grande revue, et c'était vraiment amusant de voir cette ligne d'uniformes fradiavolesques monter et descendre avec le roulis. {Nouveau croquis.) Cette farce avait son côté sérieux, celui de nous permettre d'améliorer par la comparaison notre équipement et nos uniformes.
« Je viens d'arriver à Cape Town, comme mon papier a dû vous le dire déjà. Dès que le Danube est entré en rade, un officier de marine attaché à lady Frère est venu au-devant de moi pour m'inviter à accepter l'hospitalité à Government House.
« Je m'y suis rendu en voiture, acclamé par une population multicolore qui avait pavoisé les fenêtres de même.
« Lady Frère vient de me mener à Constance où j'ai mangé de ce fameux raisin qui enfonce, je dois l'avouer, celui d'Arenenberg, et j'ai été ravi du paysage si varié qui s'est offert à mes yeux, fatigués de l'horizon aquatique.
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« Ce soir, lady Frère donne en mon honneur un grand dîner, et ensuite il y a réception.
« Demain, je pars pour Durban où j'ai hâte d'arriver, car on prévoit une bataille. »
Avant son départ, il écrivit aussi à M. Pietri pour lui donner des nouvelles de son voyage, et à l'un de ses amis auquel il n'avait pas eu le temps d'envoyer une ligne d'adieu avant de quitter l'Europe. Je trouve dans cette dernière lettre un mot qui intéressera le lecteur : « ...Je comptais vous écrire de Sainte-Hélène, où j'aurais été heureux de faire un pèlerinage avant d'aller faire mes premières armes.... Mon paquebot ne s'y est point arrêté.... »
Il reprit ensuite la mer, et c'est de Durban qu'il écrivit à l'Impératrice la lettre suivante, où il raconte son arrivée à Natal et ses premières impressions.
« Durban, le 2 avril iS/g.
« ...Depuis ma dernière lettre, c'est-à-dire depuis que j'ai quitté Cape Town, j'ai vécu dans un état d'anxiété et d'impatience comparable à ce que doit éprouver un vieux cheval de troupe attelé à la charrue lorsqu'il entend sonner la charge....
« ...Mon regret est de ne pas être avec ceux qui combattent; vous me connaissez assez pour juger combien il est amer. Mais tout n'est pas fini et je prendrai ma revanche contre la mauvaise fortune.
« J'ai été reçu à mon arrivée à Natal comme une tête couronnée, quoique je portasse l'uniforme de lieutenant. Les vaisseaux étaient pavoises et les autorités militaires sont venues à ma rencontre....
« Le pays, que je n'ai guère eu le temps de voir, me paraît superbe. Figurez-vous de vertes collines ondulant à perte de vue et couvertes çà et là de bouquets de bois de toutes essences. Les arbres ne sont pas élevés, mais ils gardent toujours leurs beaux
feuillages; les plantes les plus belles et les fleurs les plus rares en nos climats viennent le long des routes.
« Lorsque l'on embrasse l'ensemble du paysage, on ne peut s'empêcher de le comparer à ce qu'a dû être l'Angleterre (le pays aux vertes collines) lorsque les Saxons y débarquèrent.
« Rappelez-moi à tous ceux qui vous entourent et dites-leur de ne pas croire que je les oublie. Je vous embrasse tendrement. »
Un des premiers soins du Prince, en arrivant à Durban, fut d'écrire à sir Lintorn Simmons pour lui exprimer sa joie d'être en Afrique, et les remerciements qu'il lui adresse ne peuvent nous laisser aucun doute sur le rôle qu'avait joué l'ancien gouverneur de Woolwich dans toute cette affaire et, en particulier, sur son intervention auprès du duc de Cambridge. Dans une seconde lettre, écrite également de Durban, le Prince donnait au général Simmons sa première impression sur ceux qu'il allait combattre. Il y comparait la barbarie et la civilisation : trop de gens, disait-il, font consister celle-ci dans les avantages matériels qu'ils en retirent. Pour lui, elle réside dans les idées morales qui lui ont donné naissance. Lorsqu'on oublie cela, le civilisé tombe au-dessous du sauvage. « J'ai déjà été frappé en Afrique par un fait qui justifie cette idée : c'est la différence entre les natifs du Cap et les natifs de Natal. Ceux-ci sont encore à demi guerriers, — vivant dans des kraals suivant leurs vieilles coutumes ; ceux-là ont adopté les mœurs européennes. Les Cafres de Natal ont gardé quelque chose des nobles qualités qui caractérisent l'homme à l'état de nature, tandis que ceux de la colonie du Cap ont perdu toutes ces qualités et n'ont rien appris des blancs, si ce n'est à boire, à fumer et à se couvrir de guenilles. Quant aux Zoulous, ils sont certainement la plus belle race noire qu'il y ait au monde ; chez les soldats, il n' j' a contre eux aucun sentiment de vengeance, rien que de l'admiration pour ces hardis guerriers.... »
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Le Prince était annoncé en Afrique par deux lettres émanant du commandant en chef de l'armée anglaise. L'une, adressée à sir Bartle Frère, gouverneur général de la colonie du Cap, avec le titre de « haut commissaire », recommandait le Prince Impérial à ses soins et le présentait comme allant là-bas en simple spectateur. La seconde lettre était adressée à lord Chelmsford, général en chef de l'armée qui opérait contre les Zoulous. Cette lettre n'a été livrée que plus tard à la publicité, mais c'est ici qu'elle doit trouver sa place :
« 25 février 1879.
« Mon cher lord Chelmsford,
« Cette lettre vous sera présentée par le Prince Impérial, qui va en Afrique pour son propre compte, pour voir, autant que cela se peut, la campagne prochaine contre les Zoulous. Le Prince est très désireux d'aller en Afrique.
« Il a manifesté le désir d'être enrôlé dans notre armée, mais le gouvernement a considéré comme impossible de satisfaire à ce désir.
« Toutefois, le gouvernement m'autorise à vous écrire, à vous, et à sir Bartle Frère, pour vous prier de lui témoigner de la bienveillance et de lui prêter assistance pour qu'il puisse suivre, autant que cela sera possible, les opérations avec les colonnes d'expédition.
« J'espère que vous le ferez. C'est un excellent jeune homme, plein d'esprit et de courage, et comptant beaucoup de vieux amis parmi les cadets de l'artillerie. Il ne trouvera, sans doute, aucune difficulté à faire son chemin. Si vous pouvez lui venir en aide de toute autre manière, veuillez le faire.
« Ma seule crainte est qu'il soit trop courageux. »
Lorsque le Prince arriva à Durban, lord Chelmsford avait quitté la base d'opérations pour exécuter la première partie de son programme, qui consistait à rallier les garnisons éparses, à repousser les Zoulous sur leur territoire, et à s'établir fortement sur la frontière. A la grande joie du Prince, il n'y eut pas d'engagement décisif, pas de « grande bataille » en son absence, comme il le redoutait. Mais il avait été attaché provisoirement à une batterie d'artillerie qu'on ne se hâtait pas d'envoyer sur le théâtre des opérations, et c'est là la « charrue » à laquelle il se plaignait d'être attelé. Une autre circonstance vint retarder son entrée en action : un léger accès de fièvre par lequel il paya son tribut au climat. Il était logé chez le capitaine Baynton, représentant de la compagnie maritime qui desservait les grands ports de l'Afrique du Sud, et, dans cette maison, qu'on lui avait offerte comme la mieux installée de la ville, il fut l'objet des soins les plus dévoués. Cette petite maladie donna lieu à des rumeurs inquiétantes en Europe, mais le fidèle Uhlmann s'empressa de rassurer l'Impératrice par une lettre à M. Pietri, qui réduit cette indisposition à ses proportions véritables.
A son retour, lord Chelmsford eut .à résoudre un difficile problème : concilier les désirs du Prince avec les instructions qu'il avait reçues du War Office. Il crut l'avoir résolu en l'attachant à sa personne. Voici comment le Prince appréciait sa nouvelle situation dans une lettre à un ami :
« ...Je remplis actuellement les fonctions d'officier d'étatmajor auprès du général commandant en chef ; c'est pour moi la meilleure façon de voir, d'apprendre et de faire la guerre.
« J'ai eu le courage de refuser le commandement d'un escadron de partisans ! Quelque tentante que fût cette offre, j'ai pensé que la situation que j'occupe actuellement me permettrait d'acquérir plus d'expérience et de rendre plus de services. »
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On a vu plus haut la véritable raison qui empêchait le Prince d'accepter le commandement d'un corps de volontaires : il avait pris à cet égard un engagement très net avec sa mère. Très heureux d'être attaché à l'état-major, il fut un moment désappointé lorsque lord Chelmsford, partant une seconde fois pour se mettre à la tête des troupes, obligea le Prince à rester en arrière pour achever sa convalescence. C'est quelques jours plus tard seulement qu'il eut la permission de se mettre en route pour rejoindre son général. Au moment du départ, il reçut des nouvelles de Chislehurst qu'il attendait avec autant d'impatience qu'à Chislehurst on attendait les siennes. Uhlmann écrivait à M. Pietri le 22 avril : le Prince « a été heureux de partir, surtout après avoir eu les nouvelles de Sa Majesté. Il a été très anxieux. Il ne pouvait pas comprendre comment il n'avait pas de nouvelles.... La lettre de Sa Majesté l'a tout à fait guéri. »
Nous pouvons maintenant suivre le Prince d'étape en étape, grâce aux lettres qu'il envoyait à l'Impératrice à chacune de ses haltes. Il écrivait de Pietermaritzburg : « ...Pietri m'a communiqué des extraits de journaux et de lettres particulières qui me prouvent que nos partisans sont revenus sur leur premier mouvement.
« Le sentiment public en France a donc été ce que je supposais, favorable à ma détermination; mais ce n'est pas tout que de partir, il faut revenir avec honneur ! Et en cela je compte sur le Bon Dieu.
« Les nouvelles que je reçois de France me montrent aussi que je ne me trompais pas en niant la possibilité d'une crise prochaine. Sans être grand médecin, il est aisé de voir que le pays se meurt d'une maladie de langueur et non d'un mal aigu. »
Cette lettre est du 20 avril. Le lendemain 21, il écrivait à M. Pietri et lui indiquait la route qu'il allait parcourir, d'abord pour rejoindre l'armée, puis pour la suivre dans sa marche vers
le territoire ennemi : «... Je suis à Maritzburg depuis trois jours environ et nous partons demain pour Ladysmith. De là, le général compte se diriger sur Dundee, où va se faire la concentration de la plus grande partie de nos forces. Il prendra ensuite les devants et se portera vers Conférence HUl, dans le Transvaal, où l'attend le colonel Wood. C'est de là que commenceront les opérations offensives.... »
Le Prince n'emmenait avec lui qu'une ordonnance, pour son service personnel, et un groom pour s'occuper des chevaux. Quant à Uhlmann, il devait quitter Durban et s'établir à Maritzburg, où il attendrait les événements et se tiendrait à la disposition de son maître.
La lettre suivante, adressée à l'Impératrice, est datée du 30 avril :
« Ma chère Maman, « Je vous écris de Dundee où nous sommes arrivés hier avec l'état-major général. Je ne sais si les cartes que vous possédez vous indiqueront la situation exacte de ce point stratégique qui sera notre base d'opérations. Aussi, pour vous en donner une idée approximative, je vous dirai que notre camp est à 55 milles au nord-est de Ladysmith et à 10 milles seulement du Buffalo River. Dans une semaine au plus nous aurons atteint la ligne extrême de nos avant-postes aux environs de Conférence Hill. Tout continue à aller ici pour le mieux ; quoique mes camarades de l'état-major général soient tous beaucoup plus âgés que moi, leur société m'est fort agréable et contribuera à me rendre la vie aussi douce qu'on peut la mener dans le Zululand. Ma santé est excellente et je n'aurais rien à souhaiter si la distance qui nous sépare me permettait de recevoir plus souvent de vos nouvelles. J'espère que vous allez bien, que vous n'avez pas d'ennuis et que vous n'êtes pas trop inquiète.
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« Si vous vo}iez la position singulière dans laquelle je vous écris, accroupi sur mes talons et me servant de ma selle comme de pupitre, vous excuseriez, j'en suis sûr, ma mauvaise écriture.
« Veuillez, comme de coutume, me rappeler à tous nos amis et leur répéter qu'ils ne craignent pas de m'écrire souvent, car leurs lettres sont toujours les bienvenues.
« Donnez à M. Rouher de mes nouvelles et croyez, ma chère Maman, que c'est pour moi un plaisir de penser à vous. »
Il écrivait, le 4 mai : « ...Depuis deux jours, nous couchons tout habillés, prêts à sortir de nos tentes à la première alarme. Depuis que nous avons franchi le Buffalo River, nous sommes entrés en territoire ennemi et je croyais hier que nous rencontrerions quelques partis de Zulus, car nous longions avec une faible escorte le Blood River qui limite l'espace occupé par les armées belligérantes.
« J'ai trouvé à mon grand étonnement plusieurs Français dans les corps francs de cavalerie qui couvrent la frontière. Ce sont tous de vieux soldats qui ne savent que faire en France depuis que l'on a aboU la profession des armes par la loi sur le recrutement.
« Ils viennent tous me trouver et paraissent enchantés de me voir.
« Ce n'est pas, comme bien vous pensez, la fine fleur des pois, mais cela ne m'a pas empêché de fraterniser avec eux.
« En passant par Utrecht, je verrai un cavaher nommé Grandier et je vous écrirai, après l'avoir entendue de sa bouche, sa merveilleuse histoire. C'est jusqu'à présent le seul blatic qui ait été à Ulundi.
« Les Français sont parfois de drôles de pistolets. Le défunt cuisinier de lord Chelmsford était Français. Il faisait fort mal la cuisine, mais il composait des vers. Ce pauvre diable, nommé Laparet, qui avait suivi le général « par amour pour la guerre »,
fut tué à Isanduana « en combattant comme un lion ». « Adieu, ma chère Maman, pensez à moi et soyez convaincue que je pense souvent à vous. »
Le II mai, le Prince était à Utrecht. Là, il écrivit à l'Impératrice et, tenant sa promesse, il lui racontait l'aventure extraordinaire de ce Français qui était tombé dans les mains des Zoulous et qui, conduit devant le roi Cettiwaj^o, avait trouvé moyen de s'évader en tuant ses gardiens et de regagner, au prix de fatigues inouïes, le campement anglais (i). A ce récit pittoresque, le Prince ajoutait : « ...Je vous ai parlé trop longuement peut-être d'un inconnu, mais pour le moment je n'ai rien de bien intéressant à vous dire en ce qui me concerne. Je vais bien, je pense à vous et j'ai hâte de faire quelque chose qui vaille. Voilà l'état de corps et d'esprit dans lequel je me trouve.... »
Pendant son séjour à Utrecht, le Prince visita l'hôpital en compagnie de M. Deléage, correspondant du Figaro, qui a raconté cette visite. Le Prince paraissait déjà au fait de toutes les circonstances qui concernaient les pauvres blessés et, très touché de leurs souffrances, les encourageait de son mieux. A partir d'Utrecht, on peut dire que la campagne commença véritablement. Le Prince était attaché au colonel Harrison, dont le service consistait à diriger les reconnaissances en territoire ennemi.
Le Prince revenait d'une de ces reconnaissances lorsqu'il écrivit à M. Pietri, à la date du 21 mai :
■ « ...Je viens de rentrer de reconnaissance ; nous avons été six jours absents. — Quelques coups de fusil ont été tirés de part et d'autre, mais rien ne s'est passé de bien sérieux. Nous sommes restés vingt heures sur vingt-quatre en selle.
(i) Je ne donne pas ce récit. M. Deléage, correspondant du Figaro, a raconté dans ce journal et reproduit dans son livre, Trois mois chez les Zoulous, l'histoire de Grandier qu'il tenait du Prince lui-même.
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« Faites parvenir à M. Rouher la lettre ci-jointe.... » On voit, par ces dernières lignes, qu'il trouvait encore le temps de suivre les événements politiques et d'envoyer des instructions à Paris. A ce moment, il se préoccupait d'une candidature bonapartiste posée dans un des arrondissements de Paris, celle de M. Godelle. Pourtant, dans l'intervalle des reconnaissances, il était loin d'être inoccupé. Le colonel Harrison le chargea de faire le rapport sur l'expédition dont il vient d'être parlé. J'ai eu le brouillon de ce rapport entre les mains et, pas plus que dans la lettre à M. Pietri, il n'est possible d'y lire les circonstances vraiment critiques où s'était trouvé le petit corps anglais dont faisait partie le Prince. Le major Bettington, qui, en cette circonstance, commandait l'escorte, composée de quelques volontaires et d'un certain nombre de Basutos placés sous ses ordres, a écrit un récit détaillé de cette petite expédition et j'ai pu consulter cette relation qui n'a jamais été imprimée. Elle suggère beaucoup de réflexions : on y voit avec quelle rapidité le Prince conquérait la sympathie, et même l'affection de ceux qu'un hasard mettait en contact avec lui. Bettington ne lui avait jamais parlé avant le 14 mai, et, six jours après, on peut dire qu'il lui était absolument dévoué. Ces curieuses pages montrent aussi le danger multiple et sans cesse renouvelé de ces courses de jour et de nuit à travers un pays inconnu, en présence d'un ennemi infatigable qui suivait les envahisseurs étrangers pour ainsi dire pas à pas et leur tendait à chaque instant de nouveaux pièges.
L'expédition se divise nettement en deux parties, qui sont séparées par un retour au camp et par un intervalle de repos. Au cours de la première, le colonel BuUer est présent, avec une partie de la colonne volante du général Wood. Aussi les Zoulous ont-ils grand soin de se dérober à l'approche des Anglais, qu'ils voient en force et se sentent incapables d'attaquer. Il en est tout
autrement pendant la seconde reconnaissance, où l'escorte ne dépasse pas le nombre de vingt-cinq hommes, dont moitié sont des irréguliers et moitié des noirs, à peine disciplinés. Mais Bettington est habitué à ce genre de guerre et il l'explique au Prince par la théorie et par l'exemple. Aux ruses des Zoulous il oppose des précautions non moins minutieuses et compliquées. Plein de méfiance, plein de ressources, il est toujours sur le quivive et recourt volontiers au chef de ses Basutos, qui comprend cette guerre mieux que personne. Dans son récit, il fait voir le Prince passionnément intéressé à tout ce qu'il apprend et jouissant, si je puis dire, du danger qui prend à chaque moment une nouvelle forme.
Le soir du i8 mai, ils se trouvent bien loin de leur point de départ et se savent surveillés de loin par un corps nombreux de Zoulous. Ils quittent silencieusement le lieu où ils ont bivouaqué pour le thé, après avoir éteint tous les feux, et marchent pendant un mille, en tenant les chevaux par la bride, jusqu'à un donga où ils s'établissent. Les chevaux sont rangés en cercle, tout sellés. On n'allume point de feux : « Défense de frotter seulement une allumette ou de dire une parole, si ce n'est à voix basse. En avant, en arrière, à droite, à gauche, des Basutos en sentinelle, avec ordre de marcher les uns vers les autres. Les hommes peuvent alors prendre quelque repos ; le Prince est étendu à terre comme les autres, partageant sa mince couverture avec Lomas, son ordonnance.... Ainsi la nuit se passe ; elle n'est troublée que par de fausses alertes provoquées par un des officiers, le lieutenant Carey. »
Le lendemain, la petite troupe rencontra sur son chemin un kraal occupé en force par les Zoulous. A la grande joie du Prince, on leur donna l'assaut. Pour cela, il fallut gravir à la file un sentier raide, étroit et plein de pierres, où les chevaux butaient à chaque pas, sous le feu plongeant de l'ennemi. Heu-
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