‹ Le Prince Impérial, souvenirs et documentsChapitre 45 sur 68 · LA JOURNÉE DU 1" JUIN · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DU 1" JUIN

La reconnaissance du i«' juin. || Le commandant de l'escorte : pourquoi Carey et non Bettington ? Il Dernier billet du Prince. || Le départ. || La halte fatale. || La surprise. || Fuite des compagnons du Prince. || Le combat suprême. Il Découverte du corps et cérémonie funèbre. || Retour en Europe ; les débats de la cour martiale et le verdict.

TOUT était prêt pour l'entrée en action. Dans la matinée du i^^ juin, les deux divisions commandées par lord Chelmsford et la colonne mobile sous les ordres du général Wood devaient franchir le Blood River, à des endroits différents et opérer leur jonction sur un point déterminé d'avance, pour marcher ensemble vers Ulundi. Le gros de l'armée, avec tous les équipages, devait camper le soir au pied de l'Itélézi, en territoire zoulou. Le Prince Impérial, comme l'affirme nettement une dépêche du général en chef au ministre de la Guerre, avait été chargé de déterminer le site du second campement où devait s'arrêter l'armée, après sa seconde marche, le soir du 2 juin. Cette tâche lui était facile, car il avait déjà exploré toute cette région au cours des précédentes reconnaissances.

Il était convenu que le major Bettington commanderait l'escorte, mais le colonel Harrison oublia de lui en donner avis et, lorsqu'il voulut réparer cet oubli, il se trouva que le major, commandé pour un autre service, n'était plus libre d'accompagner

le Prince. Parmi les circonstances fatales qui entourent l'événement du i^r juin, celle-là fut, peut-être, la plus fatale de toutes.

Comme le colonel Harrison se demandait, dans la soirée du 31 mai, à qui il confierait la mission pour laquelle il avait songé, d'abord, à Bettington, un autre officier attaclié depuis peu au même service, le lieutenant Carey (i), du 98^ de ligne, se présenta pour la remplir.

Il avait, disait-il, certains renseignements à prendre ou à vérifier pour compléter ses cartes. Le colonel Harrison s'empressa d'accéder à cette demande. Il lui dit ces mots, qui étaient un ordre : « Vous veillerez sur le Prince {Y ou will look after the Prince). » En répétant plus tard ces mots devant la cour martiale, le colonel ajoutait : « Si le lieutenant Carey ne s'était pas présenté, j'aurais choisi un autre officier pour veiller à la sûreté du Prince ». Il suit de là que, si le Prince ne devait compte qu'à ses chefs de la mission qui lui était confiée, c'est le lieutenant Carey qui était seul responsable de la conduite des hommes qui composaient l'escorte. Et cela, non seidement parce que, au point de vue militaire, il était supérieur au Prince par le grade et l'ancienneté, mais parce que le Prince, en réalité, n'était pas officier anglais. Il pouvait être chargé d'une mission de haute importance, mais il n'avait pas le droit de commander à un seul homme. Le témoignage du colonel Harrison est assez clair sur ce point essentiel. Comment, d'ailleurs, pourrait-on garder aucun doute en lisant les derniers mots écrits par le Prince sur son carnet, avant de se mettre en route le matin du i®"" juin : « L'escorte est commandée par le capitaine Carey {escort under captain Carey) » (2) ?

(i) Il venait d'être promu capitaine; mais, sa nomination n'ayant pas encore paru dans la Gazette, on continuait à lui donner seulement le titre de lieutenant.

(2) « C'est une voix de la tombe ! » s'écria le colonel Villiers lorsqu'il lut cette ligne qui venait si à propos résoudre le problème de la responsabilité.

LE PRINCE IMPERIAL MET L ETEE A LA MAIN. D'a/>rcs un tahh-au de Pnilais iippar/iiiaill ù S. M. l'Impératrice.

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LA JOURNEE DU i^ JUIN 1879

Le i" juin, à huit heures, comme le constate son propre rapport au colonel Harrison, Carey se mit en devoir de réunir les hommes de l'escorte. Elle devait se composer de six cavaliers empruntés au corps des volontaires de Bettington et de six Basutos montés. Pendant ce temps, le Prince, voulant profiter d'une occasion qui s'offrait, — le départ d'un correspondant de journal, qui retournait à Landman's Drift, — traçait au crayon, sur un feuillet arraché de son carnet, quelques lignes à sa mère :

« Koppie AUein, le !<'"' juin 1879.

« Ma chère Maman, « Je vous écris à la hâte sur une feuille de mon calepin ; je pars dans quelques minutes pour choisir le lieu où la deuxième division doit camper sur la rive gauche du Blood River. L'ennemi se concentre en force et un engagement est imminent d'ici huit jours. Je ne sais quand je pourrai vous donner de mes nouvelles, car les arrangements postaux laissent à désirer. Je n'ai pas voulu perdre cette occasion de vous embrasser de tout mon cœur. « Votre dévoué et respectueux fils, « Napoléon. »

« P.-S. — J'apprends la belle élection de M. Godelle. Veuillez lui exprimer de ma part toute la satisfaction que m'a causée cette bonne nouvelle ».

A neuf heures un quart, les six cavaliers de Bettington, dont un sergent, étaient en selle, ainsi qu'un noir, qui devait accompagner la petite troupe pour lui fournir certaines indications topographiques. Le Prince lui prêta un de ses chevaux. Les Basutos se faisaient attendre : un homme, envoyé à leur recherche de l'autre côté de la ri\dère où ils étaient campés, rapporta qu'ils étaient déjà partis et qu'on les trouverait plus loin. On ne les rencontra jamais.

A neuf heures et demie, on se mit en route. On traversa Itelezi, situé à sept milles environ de Koppie AUein ; là, on échangea quelques mots avec le colonel Harrison, qui était déjà en cet endroit pour surveiller l'arrivée et l'installation des troupes.

A ce moment même, le général en chef montait à cheval pour se rendre au camp d'Itelezi : « Où est le Prince ? » demanda-t-il, toujours inquiet de la responsabilité qu'il sentait peser sur lui. On lui répondit : « Il est avec le colonel Harrison ». Là-dessus, lord Chelmsford se rassura, car il ignorait la mission confiée au Prince.

Cependant, celui-ci galopait en avant avec ses compagnons. Ils s'élevèrent sur un plateau d'où ils apercevaient le pays environnant à une grande distance : jusqu'à l'horizon, aucune trace de l'ennemi n'était visible. Le Prince fit plusieurs dessins à cette place, où l'on s'arrêta une heure. Puis, ils redescendirent jusqu'à un kraal que ses habitants avaient déserté. Il se composait de cinq huttes et d'un enclos pour les bestiaux. Devant les huttes s'étendait un espace libre couvert de cendres et de débris de toutes sortes et où les Zoulous faisaient en commun leur cuisine. Au delà, des champs de maïs et des herbes hautes de cinq à six pieds. L'endroit semblait favorable à une halte, à cause du voisinage de la petite rivière nommée Imbazani, mais était-il sûr ? Les hautes herbes, bornant la vue à quelques pas, ne permettaient pas d'en surveiller les approches. D'ailleurs, quelques chiens rôdaient aux environs, signe certain que leurs maîtres n'étaient pas loin. Le lieutenant Carey en jugea autrement et il fut décidé qu'on s'arrêterait en ce lieu. Aucun homme ne resta à cheval en vedette, aucune précaution ne fut prise pour se garder contre une attaque imprévue : Carey le reconnaît dans son rapport, rédigé le soir même, et allègue comme excuse que le pays avait déjà été exploré en tous sens et qu'on le croyait évacué par les ennemis.

LA JOURNEE DU i^r JUIN 1879

Les chevaux sont donc dessellés et lâchés à travers le maïs, où ils broutent avidement ; on envoie le Cafre chercher de l'eau et les hommes se préparent à faire le café. Les officiers sont assis à l'écart et causent ensemble. Le Prince, — c'est Carey qui l'a raconté, — toujours obsédé par les souvenirs napoléoniens, parle à son compagnon de l'immortelle campagne de 1796. Il est près de quatre heures et le soleil décline. A ce moment, le Cafre, chargé de veiller sur les chevaux, vient annoncer qu'il a vu une tête noire émerger de la brousse. Ordre est donné aux hommes de se préparer au départ ; les chevaux sont rassemblés et sellés. Plusieurs cavaliers sont déjà en selle ; les autres, debout près de leur monture, attendent le commandement. Au moment où il est donné, une fusillade éclate à quelques pas ; une troupe de Zoulous (cinquante environ) s'élancent des hautes herbes, où ils avaient rampé jusque-là. Ils poussent leur cri de guerre, et tirent sur les Anglais. Les chevaux se cabrent et quelques-uns s'échappent. Celui du Prince, un cheval de sang, plus sensible peut-être que les autres et d'une taille plus élevée, se dérobe au moment où il veut le monter. Quelqu'un donne-t-il le signal du départ ? Aucun des hommes présents ne l'a entendu : c'est une panique, un sauve-qui-peut. Ceux qui sont déjà montés prennent, au galop, la direction d'un donga (i) situé à environ deux cents mètres du kraal : Carey, parti le premier, est en tête. Un des soldats, nommé Rogers, a été tué d'un coup de fusil ; un autre, du nom de Le Tocq, — un ancien marin de Guernesey, dont le français est la langue maternelle, — monté l'un des premiers, a remis pied à terre pour ramasser sa carabine. Il essaie de se hisser de nouveau sur son cheval et, couché en travers de sa selle, s'efforce de s'y asseoir, pendant que l'animal, comme tous les chevaux de troupe, l'emporte à la suite des autres. Il passe ainsi,

(i) Dépression de terrain qui, dans certaines saisons, sert de lit à un torrent. ( 231 )

le dernier, auprès du Prince, qui n'a encore pu réussir à monter. « Dépêchez-vous, Monsieur, s'il vous plaît ! » lui crie-t-il.

Vain avertissement qui ne reçoit pas de réponse. Le cheval du Prince, obéissant au même instinct que les autres, prend à son tour le galop. Celui-ci court avec l'animal, cramponné à la courroie de l'étrier et à la selle et continuant à faire des efforts désespérés pour monter. Il arrive ainsi au donga. Là, la selle à laquelle il est comme suspendu se déchire : il roule à terre...

Carey est déjà loin, ainsi que plusieurs des cavaliers. L'un d'eux, nommé Abel, soit atteint d'une balle, soit par suite d'un accident qui lui fait perdre l'équilibre, tombe de cheval dans le donga, où il sera achevé par les Zoulous. Un autre, traversant le ravin à une certaine distance, voit le Prince tomber et le croit blessé ou tué. LeTocq,quia presque rejoint Carey et qui, en se retournant, a vu aussi la chute du Prince, crie au lieutenant : « Le Prince est à terre ! » Carey n'entend pas, ou ne veut point s'arrêter : il fait signe aux hommes de continuer.

Cependant, le Prince s'est relevé. Du lieu où il est, — on l'a constaté depuis, — il voit les hommes s'enfuir. Son cheval, affolé, a remonté l'autre pente du ravin et- il peut entendre le bruit de son galop qui s'éloigne. Que lui reste-t-il pour se défendre ? Un seul de ses revolvers, qu'il porte à sa ceinture : l'autre est demeuré dans l'arçon de sa selle. Quant à son sabre, — un sabre historique, dont lui avait fait présent le duc d'Elchingen, — il n'est plus à son côté ; il a dû s'échapper du fourreau quand le Prince est tombé. Tout espoir est perdu : il ne \và reste qu'à mourir en soldat. Il fait face à ses ennemis et marche an-devant d'eux. Il tient son revolver dans la main gauche. Pourquoi dans la main gauche ? Peut-être parce que son bras droit, frappé par le sabot du cheval, lui refuse le service. Cependant, il a encore la force de saisir, avec ce bras, la zagaie d'un des noirs qui l'entourent. Il tire trois coups sur ses assaillants, maisils sont adroits à se dé-

MORT DU rUlNCE IMl'i;RIAL.

D'après liij lahleau df Jamin donne au miKie de Vcrsiillci fiar le Duc de Mnur.

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