‹ Le Prince Impérial, souvenirs et documentsChapitre 47 sur 68 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

NOVISSIMA VERBA

La nouvelle arrive en Angleterre et en France. || Funérailles du Prince A Chislehurst. Il Carey est gracié par le War Office, mais non absous par l'armée. Il L'Impératrice en Afrique : but et résultat de son voyage. H Statues et monuments en l'honneur du Prince. 1| L'abbaye de Farn- BOROUGH. Il Conclusion. || S'il était la !

L'Europe ne savait rien encore. Déjà le cercueil du Prince Impérial voguait sur l'Atlantique, en route pour la petite église où il allait dormir auprès de son père, et l'Impératrice n'avait pas encore reçu la lettre où il l'assurait ne s'être jamais mieux porté, n'avoir jamais mené une vie plus conforme à son tempérament et à ses désirs. A Paris, ses amis, un peu remis de l'émotion que son départ leur avait causée, attendaient les nouvelles sans trop d'impatience, et les députés de l'Appel au peuple recueillaient de la bouche de Rouher les instructions ou les conseils écrits sous la tente entre deux alertes et qui, du fond de l'Afrique, leur faisaient sentir sa présence, sa sympathie, sa direction. Tout était calme dans les milieux impérialistes. Seule, l'angoisse de la mère veillait sans trêve, jour et nuit, croissant avec le temps qui s'écoulait et agitant toutes sortes de projets. Le 2 juin, au matin, le général lord Chelmsford avait adressé au gouvernement anglais une dépêche pour l'informer de la catastrophe. Mais cette dépêche dut être portée par un navire

du Cap à Madère (le câble qui relie l'Afrique du Sud à la Métropole n'existait pas à cette époque). De Madère, où elle arriva seulement le 19, elle prit son vol et, quelques instants plus tard, elle était sous les yeux du duc de Cambridge. On la communiqua aussitôt à la Reine qui en fut douloureusement émue.

Elle songea immédiatement au coup terrible qui allait frapper son amie, l'Impératrice Eugénie. Comment lui annoncer l'affreuse nouvelle ? C'est de quoi s'occupa d'abord son esprit pratique. Il fallait, à tout prix, éviter à la mère infortunée l'horreur d'apprendre la mort de son fils en ouvrant les journaux du matin. La lettre officielle écrite par le chef de cabinet du duc de Cambridge et qui transmettait à Camden Place la dépêche de lord Chelmsford ne pouvait être montrée à l'Impératrice sans que rien l'eût préparée à l'horrible secousse (i). Donc, sur l'ordre de sa souveraine, lord Sidney se présentait de bonne heure à Camden Place et s'acquittait du triste message dont il était chargé. Il appartenait maintenant aux serviteurs de l'Impératrice de lui faire connaître la vérité. On s'imagine leur désespoir. L'âge et le rang du duc de Bassano, la place qu'il avait occupée dans la confiance de ses souverains le désignaient pour cette terrible mission. Il m'a raconté depuis comment il trouva dans son dévouement le courage nécessaire pour la remplir, comment sa figure bouleversée parla pour lui, les questions anxieuses auxquelles il répondit par le silence : « Il est malade ?... Il est blessé ?... Je vais partir !... » Encore le silence, puis l'effondrement.... Elle savait tout, sans qu'un mot eût été prononcé....

C'est le 20 juin. Paris, après Londres, apprend la nouvelle et en ressent une émotion qu'il n'a pas connue depuis l'année terrible Il se rappelle cet enfant qu'il a aimé, auquel il avait donné son

(i) Cette lettre, d'ailleurs, ne fut ouverte que plus tard, le destinataire, M. Piétri, se trouvant alors en Corse.

NOVISSIMA VERBA

berceau, sur les pas duquel il se pressait, celui qu'il appelait familièrement le Petit Prince. Est-ce bien lui qu'on a tué là-bas? Et qui est responsable ? Qui est coupable ? Les imaginations se montent. Déjà circulent des fables absurdes que beaucoup répètent sans savoir d'où elles viennent, uniquement parce qu'elles flattent le goût du peuple pour l'extraordinaire et surtout son penchant incurable à croire aux trahisons. On accuse les Anglais, l'Internationale, le gouvernement républicain. D'autres, atterrés, doutent encore. On se dispute les feuilles volantes, les éditions spéciales des journaux que les camelots colportent de rue en rue, criant : « La mort du Prince Impérial ! » (i).

Un de ces crieurs passa par la rue de Ponthieu. Au second étage d'une maison de cette rue, l'ancien précepteur du Prince, l'auteur de ce livre, se trouvait, dangereusement malade et veillé, jour et nuit, par une garde. Un mois auparavant, j'avais subi une grave opération et ma guérison était encore douteuse. J'étais complètement privé de la vue. Ces mots : « Mort du Prince Impérial » me causèrent un véritable transport. Je m'élançai hors de mon lit et je commandai à la garde d'aller acheter le journal qu'on annonçait ainsi. Elle sortit, épouvantée, et rentra quelques moments après, ayant repris son sang-froid. Elle me persuada que j'avais mal entendu : « C'était la mort du Prince d'Orange que l'on criait ». Je crus à une erreur de ma part, peutêtre à une hallucination de la fièvre.

Les braves gens de la rue de Ponthieu furent mis au courant. Boutiquiers et concierges étaient aux aguets pour arrêter les crieurs aux extrémités de la rue et pour m'épargner une seconde émotion qui eût pu être fatale. On me tint deux mois dans l'igno-

(i) Cette mort, qui devait inspirer à Carducci des vers si émouvants, n'a pas laissé nos poètes indifïérents. On lira aux appendices les belles strophes de M. Stéphen Liégeard et le poème de M. Georges Gourdon qui, écrit dès la première heure et affiché dans les bureaux du Figaro, produisit une vive sensation. Je rappellerai aussi la marche funèbre composée par M. Spiez à cette occasion.

rance. Ma femme était en deuil et je n'en savais rien. Tout pleurait le Prince autour de moi et je pariais, aux moments d'espérance, de la joie que j'aurais à le revoir quand je serais guéri. Ce n'est qu'au bout de deux mois que les médecins me jugèrent en état de supporter la nouvelle et une ingénieuse tendresse m'y prépara graduellement par mille précautions....

Hélas ! Pourquoi ne fut-il pas possible de ménager aussi à sa mère l'effroyable rudesse du premier coup !

Le 10 juillet, à sept heures du matin, VOronies jetait l'ancre à Plymouth. Un yacht de l'Amirauté, VEnchantress, qui avait à son bord le prince Murât, représentant la famille impériale, vint se ranger auprès du grand navire et reçut le cercueil du Prince ainsi que ceux qui l'escortaient. Salué par une salve d'artillerie, le yacht prit aussitôt la mer pour conduire à Woolwich son précieux chargement. A Woolwich, un immense concours de population attendait son arrivée. Cette ville, toute militaire, où le Prince avait vécu et à qui son image était restée familière, regardait avec émotion le funèbre débarquement. Dans une salle de l'Arsenal, les deux exécuteurs testamentaires attendaient, ainsi que les amis intimes du Prince. Devait-on ouvrir le cercueil ? M. Franceschini Pietri exprima la pensée de l'Impératrice : elle désirait qu'on ne troublât pas une fois de plus le dernier sommeil de son enfant. Rouher, l'autre exécuteur testamentaire, invoqua des considérations d'ordre supérieur qui rendaient, disait-il, indispensable une nouvelle constatation. M. Pietri se rendit alors et, le cercueil ayant été ouvert, le Prince fut transféré dans un autre qui avait été apporté de Camden avec le drap nécessaire à l'ensevelissement. Le premier linceul et les fleurs aromatiques dont le corps du Prince avait été entouré

NOVISSIMA VERBA

pendant le voyage de retour allaient devenir des reliques qu'on se partagea pieusement.

On put voir, à ce moment, que l'opération pratiquée à Itelesi, par le docteur Scott et ses confrères, pendant la nuit du 2 au 3 juin, avait — malgré l'imperfection des moyens placés à leur disposition — pleinement réussi à conserver la forme extérieure et les traits, parfaitement reconnaissables, du Prince. Deux médailles furent placées dans la bière : l'une par le prince Murât, l'autre par M. Pietri. La première était une médaille religieuse ; la seconde, frappée sous l'Empire à l'effigie du Prince enfant, avait été donnée par Napoléon III à son secrétaire. Alors M. Pietri déposa un baiser suprême sur le front du Prince : le cercueil fut refermé et on y fixa une plaque portant cette inscription :

Page 1