‹ Le Prince Impérial, souvenirs et documentsChapitre 5 sur 68 · M. FRANCIS MONNIER · texte numérisé non relu

M. FRANCIS MONNIER

jer Précepteur du Prince.

Fholosraphie apparteimnl à

M. rabbi Missi-I.

M. BACHON, Écuyer du Prii Photographie appartenant à XI. l'abbé Missel.

LE PETIT PRINCE

allez en France, vous êtes bien heureux ! Mes amitiés à tout le monde ! » Et il ajouta en souriant : « Même à mes ennemis ! »

Le septième anniversaire de la naissance du Prince Impérial (i6 mars 1863) fut célébré par une grande fête donnée aux enfants de troupe de l'armée de Paris, où il partagea leurs jeux et leurs exercices. Après le dîner, les enfants, au nombre de trois cents, assistèrent à la représentation de Marengo, grande pièce militaire où l'on tirait le canon et où on livrait sur la scène de vraies batailles. Le petit Prince était dans la loge impériale avec ses parents. Il serait difficile de rendre l'animation et l'enthousiasme qui régnaient dans la salle. « La joie a été immense lorsque, pendant l'entr'acte, on a vu le cher enfant quitter la loge impériale, descendre seul au milieu des stalles de galeries pour arriver jusqu'aux enfants de troupe, avec lesquels il s'est mis à causer et à fraterniser le plus gaiement du monde. Tous les spectateurs se sont levés pour le mieux voir, et les applaudissements ont éclaté L'Empereur et l'Impératrice le suivaient du regard, mais le laissaient agir comme il le voulait (i). »

Cette même journée du 16 mars 1863 fut marquée d'un changement important dans la vie du Prince. A cette date, en effet, il passa des mains des femmes dans ceUes d'un précepteur. On avait choisi pour cet emploi — sur la recommandation de Mme Cornu, si je ne me trompe — M. Francis Monnier, professeur de troisième au collège municipal RoUin. M. Monnier, n'ayant point traversé nos concours ni passé par l'École Normale, n'était pas très connu da,ns le monde universitaire. Mais ceux qui l'avaient approché avaient une haute estime pour son

(i) Comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries, deuxième série, 185 9- 1865.

caractère. C'était un honnête homme et un philosophe. Peut-être n'était-il pas parfaitement à sa place dans une Cour. Du reste, il n'en menait entièrement l'existence que quand son élève s'éloignait des Tuileries. A Paris, il se partageait entre l'éducation du Prince et sa vieille mère, qu'il aimait tendrement et avec laquelle il passait ses soirées. Il réservait encore une part de son temps à des travaux d'érudition qui aboutirent à une savante thèse sur Alcuin.

Cet arrangement, qui donnait au Prince Impérial un précepteur externe, si je puis dire, avait ses avantages et ses inconvénients, et ces inconvénients, peu à peu, devinrent très sensibles. Sans doute, il était fâcheux, à certains égards, que le précepteur du Prince fût un étranger à la Cour. Il y avait aussi quelque danger à ce qu'il fût trop de la Cour, à ce qu'il prît trop d'intérêt et même de part à la vie politique et mondaine du salon impérial. Après tant d'années, arrivé à l'âge où l'on se juge, j'inchne à croire que ce fut le défaut du successeur de M. Monnier.

Le Prince aimait beaucoup son premier précepteur. Je le connus à l'émotion qu'il me laissa voir en recevant, dans son exil, une lettre que M. Monnier lui avait adressée du fond de sa retraite. Lorsque je pris sa place, il montra, à propos de M. Monnier, une réserve qui me parut pleine de délicatesse et que j'appréciai beaucoup chez un enfant de cet âge. Le louer trop vivement, le regretter trop ouvertement eût été bien embarrassant, il le sentait, pour le nouveau venu ; le critiquer ou le railler, une petite lâcheté dont il était incapable. Et pourquoi ne profiterais-je pas de l'occasion qui se présente pour rendre au Prince une justice qu'il mérite? Cet esprit qui porte les écoliers de tous les temps, de tous les pays, de tous les rangs et de tous les caractères, à se moquer de leurs maîtres était inconnu du Prince. Et pourtant, il se découvrit plus tard une riche veine d'humour, un vrai don pour la caricature et la parodie, sous la forme artistique

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aussi bien que sous la forme littéraire. Mais ce don fut contenu, chez lui, par le sentiment de la discipline et modéré par sa bonté innée ou par ce tact singulier dont je donnerai des preuves.

J'ai entendu, aux Tuileries, beaucoup de remarques désobligeantes sur M. Monnier, comme M. Monnier, très probablement, en eût entendu beaucoup sur mon compte s'il m'avait succédé au lieu de me précéder. Seulement les critiques eussent été d'ordre différent.

Je me rappelle quelques-unes de ces dénonciations, qui étaient des conseils déguisés. Lorsque le Prince se tenait, la craie à la main, devant le tableau noir pour y écrire quelques chiffres, une fantaisie lui traversait l'esprit : « Monsieur Monnier, est-ce que je peux dessiner un petit oiseau? » — « Dessinez, monseigneur ! « répondait le précepteur ; et, entre deux additions, l'enfant dessinait un oiseau. Quand on me racontait cette anecdote, on attendait de moi un cri d'horreur et on n'obtenait qu'un sourire.

Je ne sais si l'aventure légendaire de l'âne favori, auquel le Prince avait fait monter un escalier tournant et qu'il avait promené à travers la salle du Conseil et les pièces de son propre appartement, était aussi un crime de M. Monnier ; mais il y avait, surtout, une histoire de macaroni, terrible à entendre, dont il était responsable sans aucune erreur possible et je l'ai recueillie trop souvent de la bouche de Bachon et de miss Shaw pour l'avoir oubliée.

Le petit Prince, convaincu que les autruches ne mangent des pierres que quand elles ne peuvent faire autrement, et ayant entendu dire qu'elles préfèrent, de beaucoup, le macaroni, avait résolu d'offrir une petite fête à celles qui habitaient alors le Jardin des Plantes. Grâce à des négociations secrètes avec les cuisines, il se trouva, à l'heure de sa sortie habituelle, muni de deux ou trois livres de macaroni cuit à point, onctueux et filant, dont il

remplit toutes ses poches pour les porter à ses protégées. Il paraît que M. Monnier ferma les yeux et laissa le scandale s'accomplir jusqu'au bout. On devine la joie des autruches, mais on ne peut se figurer le désespoir de Bachon. Je crois entendre encore l'accent pénétré dont il me racontait ce drame.

On m'a assuré que le système pédagogique de M. Monnier consistait à instruire le Prince en causant et en lui offrant, à propos des objets rencontrés dans une promenade, les notions qu'évoque le nom de ces objets, et en les empruntant à différentes sciences. C'est là une assez bonne méthode pour commencer l'éducation d'un tout jeune enfant ; on peut même dire qu'au début elle s'impose. Mais il faut y renoncer de bonne heure ; sinon, elle laisse derrière eUe une confusion de faits et d'idées qui rend difficile la tâche des éducateurs du second âge. Je n'ai rien trouvé de tel chez le Prince : il savait bien le peu qu'il savait. Est-ce la rectitude de cette jeune intelligence qui l'avait heureusement préservée? Ou bien m'avait-on décrit inexactement l'enseignement de M. Monnier? Je ne puis le dire. Ce qui est certain, c'est qu'il avait le désir de suffire à tout et n'appela point de maîtres auxiliaires à son aide. Il voulut apprendre à écrire au Prince Impérial ; il lui donna sa propre écriture, qui était un peu étrange et qui eût égaré les graphologues, s'ils avaient essayé d'en tirer, à cette époque, des indications psychologiques sur le caractère moral ou sur les facultés intellectuelles de l'enfant. Elle consistait en une série de petits bâtons parallèles, nettement alignés ; non seulement les lettres du même mot n'étaient pas liées entre elles, mais les jambages d'une même lettre affectaient de n'entretenir aucun rapport les uns avec les autres. Nous fîmes, un peu plus tard, donner des leçons au Prince par un excellent maître d'écriture, M. Simonnard, ancien instituteur et employé au Ministère de l'Instruction publique. Peu à peu, le Prince se fit une écriture à lui, menue, allongée, un peu traî-

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nante, mais très bien formée et très liée : une écriture qui révélait le logicien et l'artiste.

Dès qu'il put tenir une plume, il s'en servit pour écrire à ses parents lorsqu'ils étaient loin de lui. Voici la première lettre ou, du moins, l'une des premières qu'il ait adressées à son père. Elle n'est point datée, mais elle se date elle-même par l'événement dont il est question et qui est de l'été de 1863 :

« Mon cher père,

« Je vous félicite pour la prise de Mexico, j'en suis très content. Hier, j'ai été dire aux postes que Mexico s'était rendu et tout le monde était enchanté.

« Votre fils dévoué,

« Louis-Napoléon.

« P. S. — Mon cheval a fait ce matin une ruade, mais je me suis tenu bon et je ne suis pas tombé. »

On parla beaucoup du Prince en 1867. D'abord, il fut désigné pour la présidence nominale de l'Exposition Universelle qui se tint, cette année-là, au Champ-de-Mars. Mais il fut empêché d'assister à l'ouverture officielle des galeries par une indisposition que les alarmistes se plurent à exagérer et qui ne fut pas sans influence sur les cours de la Bourse. Un abcès à la hanche nécessita l'intervention du fameux chirurgien Nélaton, à la suite d'une consultation tenue avec les docteurs Conneau et Corvisart (médecin et médecin adjoint de l'Empereur) et avec le médecin du Prince, Barthez, qui avait hérité de la grande réputation de son père comme médecin d'enfants.

L'opération eut donc lieu avec un plein succès, mais on décou-

vrit un second abcès en formation, plus profond que le premier. Il fallut attendre pour agir en toute sûreté, et cette attente fut accompagnée d'une anxiété pénible. Ce n'était qu'un bobo; par malheur, la place où il se trouvait le rendait dangereux et, en tout cas, difficile à atteindre. Nélaton se tira à sa gloire de cette difficulté ; mais le Prince demeura longtemps sans qu'on lui permît de se servir de ses jambes. Il était hors de tout danger que des bruits inquiétants couraient encore, mis en circulation soit par les ennemis de l'Empire, soit par les ennemis de la Rente.

Cependant, sa présence à la distribution des récompenses de l'Exposition rassura ceux mêmes qui ne voulaient pas être rassurés. Il se tenait très droit et semblait très heureux en remettant à son père la médaille que le jury lui avait décernée comme au promoteur de certains établissements et de certaines mesures destinées à améliorer le sort des classes ouvrières.

On parla aussi du Prince Impérial quand fut constituée sa maison militaire. A la tête de cette maison était placé le général Frossard, aide de camp de l'Empereur et vice-président du comité du Génie. Quatre aides de camp, empruntés à la marine et aux différentes armes, complétaient, avec l'écuyer Bachon, la maison du Prince Impérial. Poui: bien marquer le caractère militaire qu'il entendait donner à l'éducation de son fils, l'Empereur voulait non seulement que le gouverneur eût le pas sur le précepteur, — ce qui était, comme on sait, l'usage sous l'ancienne monarchie, — mais que la direction suprême des études du Prince fût confiée au gouverneur. Rien de plus naturel, mais ce qui ne l'était pas moins, c'est que le précepteur, après avoir eu dans les mains, pendant plusieurs années, presque sans contrôle, l'éducation morale et mentale du futur maître de la France, se sentît amoindri et humilié en devenant le sous-ordre d'un officier, si distingué qu'il fût. M. Monnier préféra se retirer plutôt que d'entrer dans les plans du général Frossard. Dans son amertume,

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il repoussa toutes les compensations offertes et, au lieu de rentrer dans le corps enseignant, alla s'établir dans son village natal où il mourut quelques années plus tard.

J'ignorais tous les détails de ce conflit. J'étais alors professeur de rhétorique au lycée de Grenoble, et lorsque mes yeux, en parcourant les journaux, tombèrent sur un paragraphe annonçant, en quelques lignes, la petite révolution de palais qui faisait quitter les Tuileries à M. Monnier, j'étais bien éloigné de penser que ce départ allait avoir des conséquences qui influeraient sur ma vie tout entière.

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