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CHAPITRE II

LE PRINCE A ONZE ANS

Le général Frossard, gouverneur du Prince impérial. H Son plan d'éducation. Il Je suis appelé a l'exécuter. || Mon entrée en fonctions. || Première entrevue avec mon élève. Il Les aides de camp du Prince. || Séjour a Biarritz (septembre a octobre 1867). || Petits défauts. || Miss Shaw. || Le Prince et ses cousines.

JE venais d'arriver à Paris, dans les derniers jours d'août 1867, lorsque je fus mandé d'urgence, un matin, à Villeneuve-Saint- Georges par le ministre de l'Instruction publique. Victor Duruy avait été mon professeur au lycée Napoléon et à l'École Normale. Il me connaissait et savait qu'il pouvait compter sur mon dévouement. Il me dit : « On cherche un précepteur pour le Prince Impérial, en remplacement de M. Monnier. Je vous présente. Allez trouver le général Frossard à Saint-Cloud, il vous attend. » Deux heures après, j'entrais dans le cabinet du général. Je le trouvai très imposant. Il ne devait pas être alors éloigné de sa soixantième année, mais rien en lui ne trahissait les approches de la vieillesse. Droit et raide dans sa redingote boutonnée, il avait cette allure miUtaire à laquelle il était impossible de ne pas reconnaître l'officier en bourgeois et, probablement, un expert eût pu dire à quelle arme il appartenait. Tout, dans sa personne, dans sa parole, dans son regard, dans ses gestes, respirait l'autorité ; tout sentait le gouverneur.

Il me reçut fort bien, mais sa première question m'étonna :

« Etes- vous fiancé? »

Il m'expliqua aussitôt le motif de cette curiosité. Le ministre lui avait présenté avant moi un autre candidat, Feugère, un de mes camarades de l'École.

«J'étais, me dit le général, tout disposé à recommander M. Feugère au choix de l'Empereur, mais il m'a appris qu'il était sur le point de se marier. Malgré ses qualités et ses talents, auxquels toute l'Université rend justice (i), M. Feugère ne pouvait convenir à la tâche proposée, car on cherche un homme qui se voue sans partage à l'éducation du Prince. »

Sans prononcer des vœux de célibat éternel, j 'assurai le général que j'étais libre de tout engagement. Alors, il m'exposa ses plans.

Le général Frossard, je le compris bien vite, était hanté par les souvenirs de la monarchie de Juillet, qu'il avait servie et sous laquelle s'étaient formés son esprit et son caractère. Son dévouement à l'Empereur, qui était, je crois, très réel, ne diminuait pas ses vieilles sympathies orléanistes, identifiées avec ses enthousiasmes de jeunesse. Il eût souhaité que Napoléon III pût envoyer son fils au collège comme avait fait Louis- Phihppe pour ses enfants. Mais il sentait parfaitement, d'autre part, que l'Empire démocratique ne pouvait agir comme la royauté bourgeoise. En plaçant ses enfants au lycée Henri IV, sous la garde d'Alfred de WaiUy, le vaillant proviseur qui était, en même temps, colonel de la garde nationale à cheval, Louis-Philippe les plaçait dans le milieu même où il faisait remonter son origine et où il puisait sa force. CeUe de Napoléon III résidait dans l'armée, dans les paysans et, jusqu'à un certain point, dans le clergé et dans la noblesse. L'esprit d'opposition, parmi les classes moyennes, était,

(i) Feugère est mort tout jeune après avoir professé au Collège de France. ( 22)

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chaque jour, plus agressif et plus amer et redescendait delà jeunesse à l'enfance elle-même.

Interner l'héritier du trône dans un lycée était impossible. L'envoyer deux fois par jour à un lycée d'externes, c'était l'exposer à des insultes et à des périls inévitables. L'élever derrière les murs des TuUeries, sans communication avec l'esprit du dehors, sans lien moral, sans communion d'idées avec la génération dont il devait être le chef, c'était lui préparer d'insurmontables difficultés, lui ménager de cruelles surprises.

Que faire? Il y avait un moyen de tout concilier. Puisque le Prince ne pouvait aller aux classes, il fallait que les classes vinssent à lui dans la personne des professeurs. Le Prince serait, successivement, l'élève de plusieurs collèges et le camarade, l'émule de tous les écoliers parisiens. Le précepteur — ou plutôt le répétiteur du Prince, car tel serait, à l'avenir, le titre, telle serait la fonction du nouveau maître appelé auprès de lui — aurait à régler, à proportionner, à harmoniser les travaux dont se composerait la journée de l'enfant. Il le soutiendrait aux passages difficiles, lui répéterait les explications du professeur et lui en fournirait de nouvelles, s'il était besoin, en même temps qu'il veillerait constamment sur sa conduite à l'intérieur du palais.

Ce système, dont les inconvénients apparurent plus tard, me semblait fort raisonnable au moment où le gouverneur me l'exposait. Lorsqu'il me demanda si je prendrais volontiers ma part dans l'exécution du plan, je lui répondis par une affirmation très franche qui parut lui faire grand plaisir, et je n'avais pas, en sortant de son cabinet, de doute sérieux sur l'issue de l'affaire. Quatre ou cinq jours après, j'étais convoqué aux Tuileries, pour être présenté à l'Empereur et, avant la fin de la semaine, le 4 septembre 1867, je prenais, à Saint-Cloud, mon service auprès du Prince Impérial.

Le Prince, à la suite des petites opérations dont j'ai parlé plus

haut et un séjour à Luchon, avait été amené à Saint-Cloud, pour y achever sa convalescence dans une tranquilhté absolue. On le retenait encore, de temps en temps, sur un lit de repos ; le reste du temps, il jouait dans le parc avec son ami Conneau. Quelques dictées d'orthographe, entrecoupées de rares thèmes latins, sous la direction du général qui faisait le répétiteur au besoin, constituaient tout le travail dont on le jugeait capable.

Dès mon arrivée, le gouverneur me conduisit vers lui. Nous le trouvâmes dans la grande pièce qui lui servait de salon et de cabinet d'études, lorsqu'il résidait à Saint-Cloud (i). Elle était située au second étage, au centre du palais et sous le fronton où s'encadrait l'horloge. C'était la partie la meilleure et la plus saine de tout le bâtiment.

Evidemment, le Prince m'attendait. Il était debout, les yeux tournés vers la porte, visiblement ému et se demandant ce qu'allait être cet inconnu, destiné à prendre et à garder auprès de lui, pendant plusieurs années, une place si importante. Mais cette émotion ne se traduisit pas chez lui comme elle se fût traduite chez beaucoup d'autres enfants, par des yeux baissés, par une attitude gauche et contrainte : il fit deux ou trois pas en avant et son œil bleu arrêta sur moi un regard curieux et loyal. Ce fut ma première remarque, mais elle était décisive ; elle me livrait la clef d'un caractère. Il me tendit sa main ouverte (ceci est encore un symptôme) et, dès que j'eus touché cette main, je fus tout à lui.

Je ne l'avais jamais vu, mais ses portraits et ses photographies, qui étaient partout, me l'avaient fait imaginer un peu différent. Je n'avais pas devant moi « le petit Prince ». La maladie qu'il

(i) Il avait demeuré d'abord dans les appartements du rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'aile droite, au-dessous des appartements de l'Empereur et de l'Impératrice. Ces pièces avaient été occupées par Mme Adélaïde ; on voyait encore un ascenseur très primitif, simple fauteuil hissé par une poulie, qui la mettait en communication avec le roi, son frère.

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