MONUMENT DU PRINCE A WINDSOR
NOVISSIMA VERBA
éprouver les disciples du Christ pour les lieux saints. L'idée de voir, de parcourir les dernières étapes de la vie de mon enfant bien-aimé, de me trouver sur les lieux où s'est posé son dernier regard ; dans la même saison, passer la nuit du i^'' juin veillant et priant sur ce souvenir ! ! ! est un besoin de mon âme et un but dans ma vie. Depuis que la conclusion de la guerre m'a permis d'envisager cette éventualité avec plus de chance de réussite, elle est devenue ma pensée dominante.... Cette idée me soutient et relève mon courage; sans elle, je n'aurais point de force pour réagir et je me laisserais aller, attendant que la douleur m'use.... Je ne me fais pas d'illusion, je sais les douleurs qui m'attendent là-bas, la pénible et longue traversée, les fatigues d'un si rapide vo5'age, mais tout disparaît devant Itelezi.... »
L'Impératrice partit pour l'Afrique accompagnée du général Wood (aujourd'hui le maréchal sir Evelj^n Wood) et de lady Wood, du marquis de Bassano, de deux officiers anglais, amis et camarades du Prince, MM. Slade et Bigge, dont l'un occupe aujourd'hui un des rangs les plus élevés de l'armée, tandis que l'autre, sous le nom de lord Stamfordham, est l'un des secrétaires du roi George ; enfin, de Mrs Molyneux dont le mari, aide de camp de lord Chelmsford, avait succombé dans un autre combat. L'Impératrice n'avait pas seulement voulu mêler ses larmes au sang dont le Prince avait arrosé cette terre sauvage. Elle avait tenu à recueillir elle-même tous les détails relatifs aux derniers moments de son fils et à reconstituer, pour elle-même et pour l'histoire, la scène suprême dans le cadre où eUe s'était déroulée. De l'endroit où avait eu lieu la première chute du Prince, elle acquit la douloureuse conviction qu'il avait vu fuir ses compagnons et qu'ainsi, au moment où il marchait au-devant des Zoulous, il ne pouvait plus avoir qu'une pensée : mourir les armes à la main.
Sur les cinquante noirs qui avaient pris une part plus ou moins
active au dernier acte du drame, on en retrouva quarante, qui restituèrent ou revendirent les objets appartenant au mort (le roi Cettiwayo avait déjà rendu spontanément le sabre du Prince). On les interrogea à l'aide d'un interprète, et c'est avec leurs témoignages, parfaitement d'accord entre eux sur tous les points essentiels, qu'il m'a été possible d'établir le récit des derniers instants du Prince.
Un tas de pierres, analogue aux cairns écossais, était le monument très primitif qui marquait la place du dernier combat. On le surmonta d'une croix. Les natifs en ont pris soin et y entretiennent des fleurs comme auprès d'un de leurs autels nationaux.
Sur le sol anglais, plusieurs monuments rappellent la mémoire du Prince. Sur le Common de Chislehurst, à la croisée des chemins, se dresse une grande croix de marbre, avec une inscription commémorative. A Woolwich, devant l'École, sur cette pelouse triangulaire qu'il a si souvent traversée en courant et qui est aujourd'hui enfermée dans l'enceinte de la maison, on a placé la statue en bronze du Prince, œuvre du comte Gleichen (i) ; mais ce signe visible de la perpétuité assurée au souvenir de l'ancien cadet de 1873 ne suffit pas à exprimer l'attachement presque religieux de la grande Ecole à son héros. Tout récemment, un Français, qui ^'isitait l'Académie royale pour obéir à une mission professionnelle, était touché jusqu'aux larmes de trouver le Prince présent, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les salles et — ce qui est mieux — dans tous les cœurs, et ce républicain, cédant au plus noble des sentiments, ne pouvait s'empêcher de mettre son émotion aux pieds de l'Impératrice.
Presque au lendemain de la mort du Prince, une souscription s'était ouverte à l'instigation de M. Borthwick (depuis lord Glenesk), directeur du Morning Post, à l'effet d'élever à la mé-
(i) Le comte Gleichen, parent de la Reine Victoria, s'était fixé en Angleterre, et avait consacré sa vie aux travaux artistiques.