DEUXIÈME MAISON DU PRINCE IMPÉRIAL
GÉNÉRAL FROSSARD, Gouverneur.
G" M'- I) ]:srEUILLES, Officier d'ordonnance.
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Diaprés des photographies appartenant à M. Filon et à A/. Vabbé Misset. La photographie signée avait été donn par le Prince Impérial à son fidèle Uhlmann.
Le Prince Lmp
LE PRIX CE A OXZE AXS
venait de traverser l'avait pâli, légèrement aminci et comme allongé ; il en émergeait avec les caractères physiques du second âge et devait les conserver jusqu'au moment où l'adolescence se manifesta nettement. Tel qu'il était, c'était un enfant charmant. La déUcatesse de sa peau, la douceur rêveuse de ses yeux ombragés de longs cils, la finesse de ses attaches, la grâce de ses mouvements auraient pu être enviées d'une jeune fille et, à ce sujet, je me rappelle que l'Impératrice me dit en souriant, quelques années après : « Vous ne connaissez pas ma fille, la Princesse Impériale? Tenez, la voici. » Sa Majesté me montrait la photographie d'une petite marquise du XYiiï siècle et, tout en recoimaissant mon élève, je dus avouer que l'illusion était complète (i). Le Prince avait alors une grande ressemblance avec sa mère et cette ressemblance me frappa plus encore lorsque je les vis, quelques jours plus tard, l'un près de l'autre, à Biarritz. EUe s'atténua dans la suite, comme on pouvait s'y attendre, à mesure que ses traits prirent l'empreinte de la \'irilité, mais elle ne s'effaça jamais et elle reparaissait d'une manière saisissante aux heures où une communauté inattendue d'impressions faisait ressortir les affinités morales entre la mère et le fils. Quant au caractère féminin de la beauté du Prince, ce fut une impression de bien courte durée. Même à cet âge où le sexe ne se prononce pas encore, et malgré une certaine grâce un peu moUe dans les moments de fatigue et d'ennui, c'était vm vrai garçon, et rien en lui ne sentait la petite fille. J'allais bientôt m'en apercevoir à des actes de témérité, dont le seul souvenir me fait frissonner, comme si j'étais encore le gardien de cette précieuse \-ie.
(i) Je suppose que ce costume, s'il n'était une fantaisie de l'Impératrice, avait été fait en \-ue d'un bal masqué des enfants de la Cour, chez le général Fleury, auquel le Prince n'avait pu assister. Pour le consoler, on lui envoya un album qui contenait les photographies de tons les petits masques. Lorsque j'arrivai auprès de lui, il feuilletait souvent cet album sur sa chaise longue. Un grand nombre de ces photographies font aujourd'hui partie de l'admirable collection de l'abbé Misset.
Sur le désir du général, je procédai, sur-le-champ, à un petit examen, d'où il résulta clairement que le Prince était peu avancé pour son âge ; mais il montrait tant de bonne volonté que je ne doutai pas d'obtenir promptement un progrès.
Je rentrai dans l'appartement qui m'était destiné, le cœur plein d'une joie profonde, presque religieuse, en songeant à la tâche qui m'était dévolue auprès de ce pur et noble enfant sur qui reposaient tant d'espérances : joie d'autant plus vive qu'elle succédait à des journées d'appréhension.
Dès le soir même, j'assistai à la prière que faisait le Prince avant de se coucher, de même que j 'assistai, le lendemain, à sa prière du matin, et, durant les sept années qui suivirent, je n'y manquai pas un seul jour, excepté lorsque j'étais loin de lui. Le Prince se fit mon précepteur, pendant les jours suivants, et me donna des leçons de croquet. Ce jeu, que nous croyons avoir emprunté aux Anglais et que les Anglais croient nous avoir emprunté, était alors fort à la mode ; mais on devjne que mes fonctions de professeur en province ne m'avaient donné ni le temps ni les moyens de m'y initier. Je me montrai très zélé avec mon maître, dans l'espoir d'obtenir plus tard la réciprocité. Le théâtre de ces exercices était le jardin du Trocadéro. On appelait ainsi des pelouses et des parterres pleins de fleurs qui séparaient le parc de Saint- Cloud de l'ancien parc de Montretout. Un pont volant, enguirlandé de plantes grimpantes, mettait en communication le second étage du château avec ce plateau du Trocadéro dont les belles pelouses, soigneusement rasées à la machine, se prêtaient très bien aux parties de croquet.
A d'autres moments, le Prince m'indiquait les curiosités et me racontait les légendes du parc de Saint-Cloud, qui en a beaucoup,
LE PRINCE A ONZE ANS
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sans compter les souvenirs historiques, que tout le monde connaît. Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre mon arrivée au château et le départ pour Biarritz, l'Impératrice vint voir son fils deux fois. Le premier soir, elle était accompagnée de l'Empereur qui me présenta en me désignant comme «le nouveau précepteur » du Prince. Ce mot équivalait à une nomination en règle. Le vieux titre historique prévalut donc. Celui de répétiteur resta dans l'esprit du général à l'état d'intention non suivie d'effet ; il parut s'en consoler. D'ailleurs, je me considérai comme tenu de me maintenir dans les limites fixées primitivement à mes attributions et que j'avais acceptées. Je n'ai jamais eu de conflit sérieux avec le gouverneur. C'était un homme intelligent et un homme de bien. ]\Ialgré la raideur de son caractère, malgré certains partis pris injustes qu'il m'était impossible départager, je le regardais et le regarde encore comme digne de tout respect.
Les quatre aides de camp du Prince, ou, comme ils s'appelaient eux-mêmes dans l'intimité, « les quatre-z-officiers », étaient : le commandant Charles Duperré, alors capitaine de frégate et qui a occupé, depuis, les plus hautes fonctions de notre marine ; le lieutenant-colonel marquis d'Espeuilles, qui a été un de nos plus brillants généraux de cavalerie ; le commandant comte de Ligniville, qui portait avec dignité et bonne humeur un des grands noms de la Lorraine et qui commanda, pendant la guerre de 1870, après le comte de Geslin, le bataillon-modèle des chasseurs à pied de la Garde ; enfin, le commandant Lamey, fourni par l'arme du génie, l'homme de confiance du général Frossard. De semaine en semaine, ces officiers, triés sur le volet, apportaient auprès du Prince leurs dispositions diverses, qui renouvelaient heureusement l'atmosphère autour de lui.
L'un, causeur intarissable, l'amusait de sa verve endiablée, en choisissant ses histoires ; l'autre, très fin sous sa brusquerie militaire, lui offrait le type moderne du gentilhomme soldat qui devint plus tard son idéal ; tous l'initiaient, par leurs récits, aux côtés pittoresques de la vie militaire, en attendant l'heure de lui en révéler les graves devoirs. Il était difficile d'imaginer des hommes plus dissemblables entre eux ; ils n'étaient pareils que sur un point : ils adoraient leur Prince, et le Prince, de son côté, eût été embarrassé de donner à l'un d'eux la préférence. Il possédait déjà ce don de prince, qui est de se partager. Il devait avoir des amis, il en avait déjà : mais point de favoris.
Le commandant Lamey avait été désigné pour accompagner le Prince à Biarritz. Le docteur Barthez, qui sacrifiait ses vacances à l'intérêt de son cher petit convalescent, était aussi du voyage ; Louis Conneau en était également, puisqu'il était convenu qu'on ne le séparerait jamais de son impérial camarade.
A Biarritz, on vivait de la vie de famille, sans grand souci de l'étiquette et, autant que possible, en plein air. On n'y était pas poursuivi, accablé par cette obsession des grands souvenirs qui pesait sur les Tuileries et sur Saint-Cloud. Et puis, cet imposant gouverneur était remplacé par un aide de camp très bonhomme, par un docteur très tendre, par un jeune précepteur souriant. Je vis le Prince, chaque jour plus vivace, secouer rapidement la torpeur de la convalescence et s'épanouir sous le soleil de Gascogne et les fraîches brises de mer. Tantôt il se promenait seul avec nous, tantôt il accompagnait sa mère dans des excursions plus longues. Je me rappelle une visite à la citadelle de Bayonne, au sortir de laquelle le Prince reçut des habitants du faubourg une ovation tellement passionnée qu'elle me surprit et me toucha profondément, comme une résurrection du vieux sentiment monarchique. Êtaient-ce des Françaises de mon temps qui, les traits dilatés de bonheur, envoyaient des baisers au fils de
BIARRITZ. PALAIS IMPICRIAL.