‹ Le Prince Impérial, souvenirs et documentsChapitre 8 sur 68 · BIARRITZ. — ENTREE DU PALAIS IMPERIAL · texte numérisé non relu

BIARRITZ. — ENTREE DU PALAIS IMPERIAL

LE PRINCE A ONZE ANS

l'Empereur et lui présentaient leurs petits enfants pour qu'il les effleurât du doigt? Nous eûmes quelque peine à nous en tirer. Un autre après-midi, nous errâmes longtemps dans les ruines de Marans, mais je dois dire que l'infortune des souverains espagnols, prisonniers de Napoléon, qui avaient demeuré entre ces murailles, ne paraissait pas émouvoir beaucoup le Prince. En revanche, il s'intéressa à un bâtiment qu'il trouva mouillé dans l'Adour et qui était en partance pour l'Amérique. C'était un voilier, appelé le Saint-Pierre, et qui était chargé d'émigrants. Cette curiosité, déjà un peu blasée et si lente à s'éveiller quand on la sollicitait, se répandit en questions sans fin. Pourquoi ces pauvres gens s'en allaient-ils? Où allaient-ils? Comment étaient-ils installés à bord? Comment vivraient-ils là-bas? Que feraient-ils? Reviendraient-ils en France? Resteraient-ils Français? Lamey et moi, nous épuisâmes notre savoir et nos conjectures, sans réussir à satisfaire le Prince qui, ne pouvant plus rien tirer de nous, s'enferma dans un silence songeur où il essayait, sans doute, de débrouiller ce mystère, nouveau pour lui, la transplantation de l'être humain, et où il se demandait comment un Français pouvait exister hors de France.

Un aviso de guerre, le Chamois, commandé par le capitaine d'Aries, était stationné à Bayonne et se tenait à la disposition de l'Impératrice toutes les fois que l'état de la mer et l'heure de la marée lui permettaient de franchir la barre de l'Adour. Certain après-midi de septembre 1867, l'Impératrice emmena son fils dans une de ces promenades en mer. Le Chamois croisa toute la journée sur les eaux du golfe. La nuit vint, très obscure, et le vent fraîchit. L'heure du souper était passée depuis longtemps, et l'Empereur, demeuré à la villa, commençait à s'inquiéter très visiblement lorsque arriva une dépêche annonçant que l'Impératrice avait fait naufrage en voulant aborder à Saint- Jean-de-Luz avec le Prince. Tout le monde était sauf et serait rentré à la villa

dans une heure. Que s'était-il passé? Le canot qui portait l'Impératrice et son fils avait fait fausse route et manqué l'entrée du port ; il s'était échoué en dehors sur des roches au pied de la jetée. Dans ce premier moment de désarroi, en pleine obscurité, il était difficile de mesurer le danger. L'Impératrice trahit sa préoccupation au sujet de son fils en lui criant :

« Louis, n'aie pas peur ! »

Le Prince répondit très simplement et sans la moindre emphase :

« Un Napoléon n'a pas peur. »

Les « naufragés » étaient extrêmement gais en arrivant à la villa. Mais on fut très attristé d'apprendre, le lendemain, que le corps du pilote avait été retiré de l'eau près du lieu de l'accident (i).

Il faut une ombre, je le sais, à tout portrait, et l'image de mon Prince ne vivrait pas devant le lecteur, si je le lui offrais comme un enfant parfait. Mais comment se fait-il que ces défauts aient, en quelque sorte, disparu de ma mémoire lorsque je cherche à les évoquer, tandis que ses dons heureux m'apparaissent, à travers la distance des années, plus aimables et plus séduisants que jamais ? Cependant j'ai eu souvent à l'avertir, quelquefois à le gronder. Pourquoi ? A quelle occasion ? Quelles étaient ces fautes qui faisaient froncer les sourcils du gouverneur et dont ma mémoire se refuse à retrouver la trace?

Je veux tenter un effort. Eh bien, notre principale, je devrais

(i) C'était un vieux marin très expérimenté. Il avait perdu la tête à l'idée de conduire la souveraine et l'héritier du Trône et de donner des ordres à un amiral (l'amiral Jurien de la Gravière), assis à la barre. Le malheureux avait voulu se punir, par le suicide, d'une erreur qu'il jugeait, sans doute, impardonnable.

LE PRINCE A ONZE ANS

dire notre unique difficulté avec le Prince, c'était une agitation incessante, une nervosité excessive qui ne permettait pas le repos à ses membres ni à son imagination. Son corps et son esprit avaient également horreur de l'immobilité que nous étions obligés de lui imposer, tantôt à cause de ses études et tantôt pour satisfaire aux exigences du milieu. Nous avions des critiques à la Cour (on en a partout !). Ils avaient des sj^stèmes sur l'éducation des enfants et, en particulier, sur celle des princes, et ils nous les offraient comme on offre des systèmes aux joueurs de Monaco pour faire sauter la banque. Il leur paraissait surprenant qu'à onze ans et demi le Prince s'ennuyât dans un salon et donnât quelques symptômes de cet ennui : « Si c'était mon petit garçon !... » est une phrase qui revenait souvent à la Cour et que j'ai beaucoup entendue pendant les trois années que j'y ai passées. Où cette agitation du Prince devenait inquiétante, c'est quand il était au jeu avec ses camarades. Là, nous ne pouvions le maîtriser et il ne pouvait se maîtriser lui-même. Une fois lancé, il aurait traversé un vitrage, une porte fermée, sauté par la fenêtre ; il perdait la notion du réel, la notion du possible. Même de sang-froid, le danger, couru volontairement et de propos délibéré, était le plus grand plaisir qu'il connût et il ne se passait guère de journée où il ne mît son pauvre précepteur à de rudes épreuves par cette recherche des exercices difficiles et périlleux. Un jour, comme j'entrais dans son cabinet de travail à Saint- Cloud, je l'aperçus qui se promenait au-dessus du vide, en dehors de la balustrade du balcon, et qui passait d'une fenêtre à l'autre sur l'étroite arête de la corniche. Je me rejetai en arrière, pour qu'il ne me vît pas, car, s'il n'avait pas peur de se tuer, il avait grand'peur d'être grondé, et je craignais que cette émotion-là ne lui fît perdre l'équilibre. J'attendis donc qu'il fût rentré dans la chambre pour me montrer, mais j'avoue que ce fut une vilaine demi-minute.

Tous ceux qui l'ont approché raconteraient des traits semblables et je pourrais en ajouter une infinité d'autres. M. F. Pietri m'a dit que, pendant son voyage dans les pays du Nord, le Prince avait épouvanté, par des témérités de ce genre, le Prince Royal de Suède, et que celui-ci, en certaine circonstance, s'était retiré, croyant que sa présence pouvait exciter notre Prince. Il se trompait, assurément, car il n'entrait là aucune pose; c'était une passion inguérissable.

Le Prince avait des humeurs, des agacements, de petites impatiences ; mais ni ses parents, ni son gouverneur, ni ses aides de camp, ni son écuyer, ni son précepteur, n'en ont jamais souffert. S'il a quelquefois péché envers eux, c'est par négligence, c'est par une sorte de lenteur à obéir, à entendre l'avertissement. La principale victime des humeurs en question, c'était Nana, c'est-à-dire miss Shaw, sa bonne anglaise, dont je n'ai pas encore parlé. Miss Shaw était un personnage important et elle le savait. Valets de chambre et valets de pied, femmes de service et garçons d'appartement, toute la domesticité intérieure lui obéissait. Son autorité avait encore grandi lorsque les gouvernantes avaient disparu et que le Prince avait passé aux mains des hommes. Le général la traitait avec considération et elle avait son franc parler devant les souverains eux-mêmes. N'était-elle pas la gardienne de ce qu'ils avaient de plus précieux au monde, la santé de leur fils? Elle s'acquittait de cette mission avec une rare conscience. Elle en remplit une autre, en lui apprenant sa propre langue. Le français de miss Shaw nous faisait quelquefois sourire, mais son anglais était très suffisant, car le Révérend R. T. Maynard, chapelain de l'armée britannique, que, sur l'indication de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Lyons, nous chargeâmes de contrôler et de rectifier, s'il était besoin, la diction et l'orthographe anglaises du Prince, n'eut pas grand'chose à faire et, dès son arrivée en exil, le Prince se trouva en état de suivre des cours et de

Page 1